Skip to main content

Full text of "Œuvres complètes du roi René, avec une biographie et des notices par M. le Comte de Quatrebarbes, et un grand nombre de dessins et ornements, d'après les tableaux et manuscrits originaux par M. Hawke"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we have taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non- commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 



Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 

at http : / /books . qooqle . corn/ 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 
ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 
trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 



Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 

Nous vous demandons également de: 



+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer V attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 



À propos du service Google Recherche de Livres 



En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 



des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse |http : //books . qooqle . corn 



Il 



v. m 



M W 




i 244. Œuvres complûtes du roi René, 
avec une bibliographie et des noti- 
ces par M. le Comte de "Quatre bar bea, 
I.' et un grand nombre de dessins 
ornements d'après les tableaux et ma-' 
nuscrits originaux, par M. Hawe. An- 
gers, 1845, 4 vol. in-fol., br. * '40 ir. 




IiÈ/i 

■2a 



KONINKLIJKE BIBLIOTHEEK 



2358 0902 



4 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



PARIS, 

AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS , 

QUAI MALAQUA1S, N° 15. 



ANGERS , 

CHEZ COSN1ER ET LACHÈSE; P1GNÉ-CHATEAU , 

ET CHEZ TOCS LES LIBRAIRES DE L' ANJOU, DE LA LORRAINE ET DE LA PROVENCE. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



ŒUVRES 



COMPLÈTES 



DU ROI RENÉ, 

Avec une biographie et de* notices 



PAR 



M. LE COMTE DE QUATREBARBES , 

ET 

Un grand nombre de dessins et ornements, d'après les tableaux et manuscrits originaux 
PAR M. HAWKE. 




ANGERS, 



IMPRIMERIE DE COSNIER ET LACUESE, 

RUE DB LA CHAUSSÉE SAUT-PIERRE. 

M DCCC XXXXV. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



mniiâHfnil ht k 13 i IMi ° 



A/A t7>,»,r*t f „.àri. 



Digitized by 



Google 



ŒUVRES 

COMPLÈTES 

DU ROI RENÉ, 

Avec une Biographie et des Notices, 
PAR M. LE COMTE DE QUATREBARBES. 



Il était une fois un prince qui fut chevalier vaillant, mais toujours 
malheureux, grand artiste, mais toujours pauvre. Sa douce piété, son 
culte pour les femmes, la peinture et la poésie le consolaient de sa mau- 
vaise fortune. Il était bien fait de sa personne. Rien n'égalait la line 
naïveté de son esprit, la délicate tendresse de son cœur. Aussi tout le 
monde l'aimait. Les grands lui furent fidèles, et ses peuples le nommèrent 
le Bon. C'est, peut-être, le seul de leurs anciens maîtres dont ils aient 
gardé le souvenir. 

Le roi René vit le jour dans le château d'Angers. Il se plaisait surtout 
au .milieu des amis de son enfance; et quand Louis XI lui eut ravi l'Anjou, 
il fut si fidèle à sa patrie, qu'avant de mourir il légua son corps à la 
vieille cathédrale de sa ville natale, voulant ainsi que sa dernière pensée 
fût pour ceux qui avaient eu ses premières affections. 

Un Provençal, M. le vicomte de Villeiieuve-Bargemont, écrivit, il y a 
vingt ans, l'iiistoire du roi René. Il appartenait à un Angevin de recueillir 
ses œuvres littéraires et artistiques; car il ne fut pas seulement le premier 
peintre de son temps, il en fut aussi le plus grand poète. M. le comte de 
Quatrebarbes s'est chargé d'acquitter la dette de nos pères. A son instiga- 
tion, un artiste bien connu pour son intelligence des vieux maîtres, a 
visité depuis trois ans Marseille, Aix, Avignon, Dijon, Nancy, Poitiers, 
les diverses bibliothèques de Paris, toutes les villes, tous les lieux, qui 
recèlent eu leur sein une perle de notre royal artiste. 

D'un autre côté , M. Paulin Paris, membre de l'Institut, traçait de sa 



plume savante l'historique de ces mêmes manuscrits. M. le chevalier 
Lautard, secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, offrait avec 
une bienveillance qui n'est égalée que par l'importance de son présent 9 
une correspondance inédite du roi René, échappée comme par miracle 
aux orages de la Révolution. Enfin, pour que le titre d'œuvres complètes 
ftit justifié , M. Champoilion obtenait de Saint-Pétersbourg un fac-similé 
du délicieux poëme de Regnatdd et Jehamieton , perdu pour la France 
depuis la dispersion des livres de Saint-Germain-des-Prés. Toutefois M. de 
Quatrebarbes réservait pour lui la plus pénible tâche, celle d'écrire la 
biographie de son héros et d'initier par des notices étendues à chacun de 
ses poëmes ou traités. Le lecteur jugera bientôt si l'auteur de l'introduction 
aux Chroniques de Rourdigné a su colorer un sujet également national 
d'un style plein d'une distinction et d'un éclat tout chevaleresques. 

Mais ce n'était point encore assez : si la capitale de l'Anjou eut la gloire 
de donner le jour au premier peintre français du quinzième siècle, elle* a 
l'honneur de compter parmi ses enfants le premier statuaire du dix-neu- 
vième. Chaque ville de France a reçu son grand homme des mains de 
David ; les Angevins seuls, comblés de ses dons, joignent au regret de n'avoir 
rien demandé à son ciseah, la douleur d'assister, sans y découvrir un des 
leurs, à la revue de cette noble phalange qu'enfanta son génie et qui 
commence si majestueusement par le grand Corneille et le grand Condé. 

M. de Quatrebarbes a consacré l'édition des œuvres du roi René à l'é- 
rection d'une statue. Le papier deviendra bronze. Un monument s'élèvera 
à l'aide d'un autre monument. M. David, embrassant ce projet avec son 
cœur de patriote et son âme d'artiste, a su revêtir une pensée généreuse 
d'une forme digne de l'admiration de tous et de la reconnaissance de ses 
concitoyens. 



CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION : 

Les œuvres complètes du roi René, avec une biographie et des notices par M. le comte de Quatrebarbes , 
et un grand nombre de dessins et ornements d'après les tableaux et manuscrits originaux , par M. Hawke , 
paraissent en 4 volumes in 4° Jésus , qui sont composés de plus de cent feuilles d'impression et de cent 
lithographies. 

Chaque volume forme un tout complet. — Tous sont en vente. 

Prix du volume : 15 francs, 60 francs l'ouvrage complet, 

La souscription est ouverte : chez Cosnier et Lachèse, Pigné-Château , tous les libraires de l'Anjou , de la 
Lorraine et de la Provence, et chez Firmin Didot, à Paris. 



EXTRAIT DES PROCÈS- VERBAUX. 

DU CONGRÈS SCIENTIFIQUE DE FRANCE, 

ONZIÈME SESSION. — ANGERS. 

Séance générale du 7 septembre 1863. 



M. le comte de Las-Cases, président, MM. les 
vice -présidents et secrétaires - généraux , suivis des 
membres du Congrès, se transportent à la Mairie, 
et la septième séance est consacrée à la présentation 
de la statue du roi René, par M. le comte de 
Quatrebarbes. 

Cette magnifique statue , au costume chevaleres- 
que, à la noble tournure, est encore l'œuvre de 
notre illustre David. 

M. de Las-Cases ouvre la séance et donne la pa- 
role à M. de Quatrebarbes , qui lit un fragment de 
la préface de son beau travail sur les œuvres iné- 
dites de René. 

Il fait observer à rassemblée que le produit de la 
vente de cet ouvrage est destiné à l'érection d'une 
statue en bronze d'après le modèle qu'il expose. 

M. de Quatrebarbes nous fait passer en revue les 
habitudes et les mœurs de la chevalerie. 

Rien n'est gracieux comme le fragment qu'il lit 
des amours de Regnault et de Jeanneion , poème 
composé par René lui-même et que la bibliothèque 
impériale de Saint - Pétersbourg possédait seule , 
avant que M. de Quatrebarbes , par l'entremise de 
M. Champollion , n'en eût fait venir une copie. 

M. de la Sicotière prend la parole : 

« Messieurs, 

» Cette solennité n'est pas nne fête seulement pour la 
ville d'Angers, c'est une fête aussi pour nous tous , étran- 
gers à ses murs, mais non pas aux généreux sentiments 
qui raniment. Rien ne pouvait pins dignement consacrer 
le souvenir du Congrès scientifique que l'inauguration de 
la statue du bon roi René. Le roi René eût été heureux et 
fier de nous voir groupés autour de lui. Soyons heureux , 
soyons fiers d'assister à sa résurrection glorieuse au milieu 
de cette ville qu'il aima, de cette ville à laquelle il a légué 
son amour pour les sciences et les arts. René, d'ailleurs, 
appartient à la France tout entière. Il est à nous tous par 
sa bonté pour ses peuples , les services qu'il a rendus aux 
lettres, les ouvrages qu'il a composés, la loyauté chevale- 
resque de son caractère, la gloire douce et pure qui 
rayonne autour de son nom. 

» C'est une noble et patriotique pensée que celle de 
publier ses ouvrages inédits ou devenus introuvables ; 
tous offrent un grand intérêt pour l'histoire des mœurs, 
des arts, de la littérature du XV e siècle. Les parties déjà 



terminées avec tant de soin et d'éclat, ce que vous venez 
d'entendre et d'applaudir, prouvent que l'exécution y ré- 
pondra pleinenent. Le projet de consacrer le produit de 
cette publication à l'érection de la statue de René en est 
le digne complément. Son image manquait à votre cité, 
Messieurs, à votre cité que l'immortel ciseau de David a 
peuplée de tant et si glorieuses figures. Grâce à la généro- 
sité de M. de Quatrebarbes, au concours empressé de 
votre grand artiste, à celui de tous ceux qui aiment l'étude 
et les arts, bientôt il s'élèvera de bronze sur une de vos 
places. M. de Quatrebarbes n'aura pas seulement enrichi 
votre ville d'un monument précieux, il lui aura rendu un 
grand souvenir; il lui aura légué une bonne action. Cest, 
permettez-moi de vous le dire , s'associer à la gloire de 
ceux qui furent bons , que perpétuer la mémoire de leurs 
exploits et de leurs vertus. 

» Pour nous, Messieurs, nous garderons de cette journée 
un profond souvenir. Si divers que soient les lieux de 
notre naissance, si opposées que puissent être nos idées 
sur certains points, nous n'avons tous qu'un même senti- 
ment pour aimer, pour admirer ce qui est bon , ce qui est 
bien, ce qui honore le pays. Tous , nous aimons la vieille 
gloire de votre vieux roi; tous, nous savons qu'elle ne 
pouvait être mieux comprise que par le noble cœur et la 
noble intelligence de M. de Quatrebarbes; qu'elle ne pou- 
vait mieux être traduite en traits vivants que parle ciseau 
de votre David. Tous, nous félicitons une ville qui peut 
se glorifier de pareils souvenirs, de pareilles vertus, de 
pareils actes et de pareils citoyens. » 

M. de Quatrebarbes se lève aussitôt et dit : 
« Messieurs, 

« Sous l'émotion inspirée par les éloquentes paroles de 
M. de la Sicotière, je ne puis que lui exprimer ma pro- 
fonde reconnaissance , et vous supplier tous de reporter 
sur la tète du bon roi René des éloges que je ne mérite 
pas, un hommage que je ne puis accepter. Ici , au pied du 
monument élevé par le génie au courage malheureux, à la 
bonté et à la gloire, il ne peut y avoir que deux couron- 
nes, — la première pour l'excellent prince dont le souve- 
nir conservé dans le cœur des peuples qu'il avait tant 
aimés, est venu Jusqu'à nous, comme l'expression tou- 
chante des vertus chevaleresques, comme le dernier écho 
de la nationalité angevine et le dernier soupir de la harpe 
du troubadour; — la seconde, pour le grand statuaire 
qui éternise sur le bronze et le marbre toutes les gloires 
de la patrie. Grâces soient rendues à ce noble cœur dont 
le généreux dévouement n'est égalé que par son amour 
pour la terre natale. Un rayon de l'immortelle couronne 
des grands hommes reproduits par son ciseau est depuis 
longtemps descendu sur son front. » 

Ces paroles sont vivement applaudies. 



ANGERS, IMPRIMERIE DE COSN1ER ET LACHÈSE. 



AVERTISSEMENT. 



J'offre à l'Anjou, ma terre natale, cette publication nouvelle, destinée à 
élever au meilleur de ses souverains un monument de reconnaissance et 
d'amour. J'en ai conçu la pensée, lorsque, désirant adoucir d'héroïques mi- 
sères, je demandais à la réimpression des Annales de Bourdigné une obole 
pour les compagnons de Zumala-Carreguy. La charité ne fit point défaut 
dans cette contrée hospitalière , et son naïf chroniqueur put se réjouir du 
fond de sa tombe des secours donnés à la fidélité. 

Mais en évoquant sa mémoire , j'avais compulsé nos vieux auteurs an- 
gevins, et vu briller de purs rayons sur cette poussière des siècles. Parmi 
cette foule de morts illustres, un surtout m'avait apparu la téte ceinte 
d'une immortelle couronne. Il était du noble sang des fleurs de lys , et petit- 
fils de ce prince que le vainqueur de Poitiers ne saluait du nom de roi 
que dans les fers. Brave comme son aïeul, et plus malheureux encore, il 
était resté captif pendant les belles années de sa jeunesse. Les arts, la poésie, 
les tournois et la guerre avaient tour-à-tour occupé sa vie aventureuse. 
La mort avait largement moissonné autour de lui; mais il aimait ses peu- 
ples de si grand amour, qu'il retrouvait en eux une immense famille, et 
le souvenir de sa bonté était resté une sainte tradition du foyer de la 
chaumière. 

Ce prince, le modèle des chevaliers et le dernier des troubadours, est 
le bon roi René d'Anjou, dont je publie aujourd'hui les œuvres. A l'abri 
de son illustre nom, j'ai osé placer le mien, comme ces plantes inconnues 
qui ne fleurissent qu'à l'ombre des grands chênes. 

C tQ . DE QuATREBÀRBES. 



ÎOME I. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



BIOGRAPHIE 

DB 

RENÉ D'ANJOU. 



L'épée de Philippe-Auguste avait enlevé l'Anjou à l'indigne frère de Richard 
Cœur-de-Lion. Depuis le meurtre du jeune Arthur de Bretagne, cette belle pro- 
vince, berceau des Plantagenèts , et illustrée par les merveilleux exploits du héros 
d'Ascalon , des Foulques , des Geoffroy, de Robert-le-Fort et de Roland , ne devait 
plus appartenir à l'Angleterre. Saint Louis en avait donné l'investiture à un prince 
delà maison de France (1246); et sous le belliqueux Charles I er , le nom et la 
vaillance des chevaliers angevins étaient devenus célèbres des rivages de Sicile et 
d'Afrique aux rochers du Bosphore. 

Charles le Boiteux, aussi brave et plus généreux, succéda à son père. Il avait 
épousé Marie de Hongrie, qui lui donna quinze enfants. Dix-sept couronnes 
tombèrent en moins d'un siècle sur ce noble rameau de la maison de France, qui 
voyait fleurir tour à tour des héros et des saints. L'aîné de tous, Charles Martel , 
remplissait la Hongrie de sa gloire, lorsque son jeune frère faisait revivre les vertus 
et le nom de saint Louis *. 



1 Saint Louis , religieux corde lier et archevêque de Toulouse , fils puîné de Charles le Boiteux. 1 
Douze béatifications, « rayons de la gloire éternelle , » dit Bollandus, jettent leur céleste éclat sur cette 
grande maison de France, qui compte cent quatorze rois, sept empereurs, deux cent quatre-vingt-neuf 
princes souverains , soixante-douze chevaliers morts sur le champ de bataille, et peut seule, parmi toutes 
les familles royales de l'Europe, faire remonter son origine au-delà des épaisses ténèbres du 9 e siècle. 



Digitized by 



Google 



IV 



Le mariage du premier Valois et de Marguerite , fille de Charles , réunit une se- 
conde fois l'Anjou à la France. Leur petit-fils Jean le Bon l'en sépara de nouveau, 
et l'érigea en duché en faveur d'un de ses fils (1369). Louis avait paru, bien jeune 
encore, à cette grande bataille de Poitiers « où le roi Jehan feist merveilles 
d'armes 4 . » Entraîné loin de la mêlée, avec le dauphin et le duc de Berry, il avait 
laissé à Philippe de Bourgogne, à peine sorti de l'enfance , l'honneur de défendre 
les jours de son père. 

Tant que Charles V vécut, Louis d'Anjou mérita l'amour et la reconnaissance 
de la France. « II s'employa vertueusement, avec le bon connétable et Olivier de 
Clisson, à bouter les Anglois hors du royaume des lys, et le sage monarque, qui 
se fioit du tout à luy à cause de sa prud'hommie 2 » lui recommanda au lit de mort 
le trône chancelant de son fils (i38o). 

Louis, devenu régent, oublia bientôt cette prière. Il avait été adopté par Jeanne 
d'Anjou , reine de Naples, et son ambition sans bornes lui faisait prodiguer le sang 
et les trésors de la France dans des expéditions lointaines. Le succès ne couronna 
pas ces entreprises hasardeuses. A l'abondance qui régnait dans son camp succé- 
dèrent bientôt la faim, les maladies et la misère; et le prince, qui avait traversé la 
Lombardie en conquérant, précédé de chariots chargés d'or, fut réduit, comme 
un chef d'aventuriers, à faire vivre son armée d'exactions et de pillage, et à vendre 
ses équipages , sa vaisselle, ses vêtements et sa couronne. Il n'avait conservé que 
ses armes et une cotte en toile peinte , semée de fleurs de lys , lorsque la mort le 
surprit à Biseglia, petite ville de la Pouille, le 22 septembre 1 384- Louis II, âgé 
de sept ans , était l'aîné de ses fils. 

Le pape Clément VII voulut lui-même sacrer à Avignon l'enfant royal. « Il en 
fustsi joyeulx, dit Bourdigné, que plus ne povoit », et lui donna sa bénédiction 
avec de grandes marques de tendresse. Louis fit peu de temps après son entrée à 
Paris, « aorné d'enseignes et de vestements royaulx, dont la bonne royne Marie 
de Blois, sa mère , de joye et de pitié les larmes aux yeulx, remercyoit Dieu. Puis 
voulut Loys festoyer les Parisiens, et leur fist dresser ung banqueta son logis; 
et oultre ce , leur donna plusieurs beaulx dons et présens , en si bonne façon et 
bénignité, qu'il gaigna tellement les cueurs, qu'ilz se fussent tous engaigez pour 
luy 3 >» 



Froissa ni. 

Chroniques d'Anjou de Jehan de Bourdigné. 
Bourdigné. 



Digitized by 



Google 



Il avait alors douze ans, et ce fut à cette époque que Charles VI l'arma cheva- 
lier dans l'église de Saint-Denis , avec son frère le comte du Maine. Étrangers aux 
factions, qui ensanglantaient le royaume, pleins de franchise et de loyauté , ces 
deux jeunes princes vouèrent une inviolable fidélité à l'infortuné monarque, et 
jamais l'épée , qu'ils avaient reçue de ses mains , ne fut tirée contre la France. 

I^a guerre civile et l'anarchie désolaient toujours le beau royaume de Naples. Le 
duc d'Anjou eût peut-être mis fin à ses troubles en épousant Jeanne de Duras, 
sœur et héritière de Ladislas , le rival de son père. Mais la fière fille de Jeanne de 
Penthièvre rejeta cette alliance, et demanda la main d'Yolande, fille unique de 
don Juan , roi d'Aragon « laquelle on disoit bien estre la plus vertueuse , sage et 
belle princesse, qui feust en la chrestienté i . » 

La fidèle Provence, que Louis venait de délivrer de l'invasion de bandits, com- 
mandés par Raymond de Beaufort , vicomte de Turenne, fit éclater des transports 
de joie à la nouvelle de ce mariage. Il fiiit célébré à Arles en grande pompe par le 
cardinal de Brancas (i4oo). Les villes principales votèrent de magnifiques pré- 
sents , et les Etats du comté accordèrent cent mille florins aux jeunes époux. 

Les partisans de la maison d'Anjou rappelèrent Louis en Italie. Nommé par le 
pape Alexandre V, gonfalonier de l'Église, il chassa de Rome Ladislas , et lui fit 
éprouver une sanglante défaite près de Rocca-Secca. « Les François, dit le moine 
de Saint-Denys, y menèrent leurs ennemis de telle roideur, qu'on eût dit qu'ils 
avoient à dos le feu et les foudres du ciel. » 

Louis, qui savait vaincre, ne sut pas fixer la fortune. Il perdit un temps pré- 
cieux, et son rival, renfermé dans Naples, put réparer ses pertes. Les maladies et 
les trahisons décimèrent l'armée victorieuse. Elle se borna à maintenir dans l'o- 
béissance les villes conquises , et Louis revint en France faire un nouvel appel au 
dévouement des Provençaux et des Angevins. 

Les revers se mêlèrent aux succès dans les campagnes qui suivirent. Un instant 
maître de Naples, le duc d'Anjou y fit une entrée triomphale, et put se croire vé- 
ritablement roi. Mais l'inconstance naturelle des Napolitains ranima les espérances 
de Ladislas. De nouvelles armées se formèrent à sa voix. Elles forcèrent les Fran- 
çais d'abandonner leurs conquêtes. 



' Bourdigné. 



Digitized by 



Google 



VI 

Depuis le jour où le jeune Conradin, debout sur l'échafaud dressé par l'impla- 
cable Charles, avait fait héritier de tous ses droits Pierre d'Aragon , et jeté , devant 
la foule consternée, son gant en signe d'investiture, la terre d'Italie n'avait cessé 
d'être arrosée de sang français. Les têtes de rois ne tombent point impunément 
sous la hache du bourreau, soit qu'il obéisse aux vengeances d'un prince, ou d'un 
peuple en délire. Des siècles suffisent à peine à l'expiation du crime; et à travers 
tout le bruit qu'ils amènent, le tintement de la cloche des Vêpres siciliennes pro- 
longe longtemps son lugubre écho. 

Tandis que Louis d'Anjou défendait vaillamment ses droits au trône deNaples, 
la mort de don Martin d'Aragon, oncle d'Yolande, laissait à cette princesse l'espé- 
rance de mettre une seconde couronne sur la tête de son fils, le duc de Calabre. 
Le vieux roi, resté seul au milieu des débris de sa famille éteinte, était descendu 
inopinément dans la tombe , en exprimant le vœu que le droit, et non les armes , 
désignât son successeur (i4io). Pour obéir à cette voix mourante, le Justice Ma- 
jeur don Ximenès de la Cerda, avait convoqué les Etats d'Aragon , de Catalogne 
et de Yalence. Ils s'étaient assemblés à Alcaniz pour y recevoir les ambassadeurs 
des princes qui prétendaient à la couronne. Louis de Bourbon , comte de Vendôme , 
y avait soutenu la cause d'Yolande; et au sein même des États, l'évêque deSaint- 
Flour avait prononcé un discours sur ces paroles du prophète Zacharie : Portez au 
dedans de vos portes un jugement de vérité et de paix. 

Plus de deux années s'écoulèrent dans l'attente de cette décision solennelle. 
Enfin après avoir rétabli l'ordre dans les trois royaumes, le parlement délégua à 
neuf députés, d'une sainteté et d'une science reconnues, la mission de proclamer un 
roi 2 . Ils se réunirent à Caspe pour entendre de nouveau les avocats des princes 5 



1 Les jurisconsultes Aragonais font remonter au berceau même de la monarchie l'origine de cette magis- 
trature , annulée par Philippe H et supprimée sous Philippe V avec les privilèges de ce royaume. Quoiqu'il 
en soit de cette assertion, il est certain qu'aux Xllll 6 et XV e siècles le Justice Majeur élait l'arbitre souverain 
du peuple et de la royauté et le gardien fidèle des franchises d'Aragon. Un usage immémorial , des chartes 
solennelles, l'appel des peuples et de nombreux jugements confirmés par l'autorité royale avaient donné une 
consécration séculaire à celte magistrature suprême. 

* Les temps modernes n'offrent rien de comparable aux règlements promulgués par les États d'Aragon , 
et jamais délibération populaire n'eut un caractère plus auguste de prudence, de justice et de grandeur. 
Nous transcrivons, d'après Mariana et le père d'Orléans , cette admirable page l'histoire du moyen âge. 

Le parlement arrête : 

1° Qu'il serait choisi neuf juges , trois de chaque royaume , pour examiner mûrement le droit des parties 
et en décider sans appel. 

2° Que l'élection des juges se ferait dans l'espace de vingt jours. 



Digitized by 



Google 



VII 

les voix partagées d'abord entre le comte d'Urgel , Ferdinand de Castille et le duc 
deCalabre 1 penchèrent un instant en faveur de ce dernier, et prolongèrent de 
pacifiques débats. 

Mais la crainte d'une régence, succédant à un interrègne, fit exclure ce jeune 
prince ; et après trois mois de graves délibérations , l'illustre saint Vincent Ferrier, 
au nom des électeurs , annonça que l'infant Ferdinand avait obtenu la majorité 
des suffrages (i4i'^). 

Ce prince qui , à la mort de Henri III , s'était écrié avec indignation en refusant 



3° Que les neuf électeurs auraient quatre mois au plus pour lire les différentes pièces , écouter les avocats 
des prétendants , établir leur conviction et formuler leur arrêt. 

4° Qu'avant d'ouvrir leurs séances ils se confesseraient dévotement, recevraient en toute révérence le sacré 
corps de Notre Seigneur, et feraient publiquement après la messe le serment qui suit : 

« Nousjurons à Dieu notre créateur, et nous promettons à notre patrie de n'écouter que la voix de Dieu , 
de l'équité et de la justice. Nous prenons Notre Seigneur J. C. à témoin que nous n'avons ni haine, ni incli- 
nation particulière ; nous jurons en outre de ne révéler à personne le secret de nos délibérations. - 

5° Aucun des princes prétendants ne pourra être proclamé roi , s'il ne réunit six suffrages , et une voix au 
moins de chaque royaume. 

6° Les électeurs remplaceront celui d'entre eux qui viendrait à défaillir par mort ou maladie. 

7° Ils donneront audience aux envoyés des princes, garderont tel ordre qu'il leur plaira, sans être assujétis 
à aucun cérémonial. 

8° Les princes ne feront valoir leurs droits que par procuration. Us ne pourront approcher en personne, 
déplus de quatre lieues de la ville où le tribunal tiendra ses séances, et leur suite n'excédera pas vingt 
hommes armés. 

9° Leurs représentants ne pourront se faire accompagner de plus de cinquante hommes de pied et de 
soixante cavaliers. Les uns et les autres seront sans armes. 

10° Les juges électeurs se rendront au jour marqué dans une forteresse désignée par les États , et n'en sor- 
tiront qu'après avoir proclamé un roi. 

11° Enfin cette ville restera sous leur autorité pendant tout le temps de leur réunion. Une garnison nom- 
breuse y maintiendra la sécurité et l'ordre, et trois commandants, originaires des trois royaumes, leur 
prêteront serment de fidélité, n'obéiront qu'à eux seuls. 

1 Caspe , ville forte sur les bords de l'Ebre , entre Alcaniz et Tortose , fut choisi pour le lieu de réunion 
des électeurs. Le parlement d'Aragon fit connaître cette décision par lettres closes à tous les princes qui éle- 
vaient des prétentions à la couronne. Elles furent adressées : 

Au fils aîné de l'illustrissime Louis d'Anjou , roi de Naples ; aux illustres Ferdinand, Infant de Castille, et 
Alphonse de la Gaudie; aux excellents Jacques comte d'Urgel et Frédéric comte de Luna ; à la comtesse 
d'Urgel et à la reine Yolande. 

Chaque prétendant était prévenu que le 29 e de mars 1412, les délégués du parlement s'assembleraient à 
Caspe pour reconnaître parmi tant de nobles princes lequel devait être reconnu vrai roi et légitime seigneur 
d'Aragon , selon Dieu, la justice et la conscience. 

La cause du jeune comte de Luna , bâtard du roi de Sicile , paraissant la plus abandonnée , les juges par 
pitié pour son enfance , autant que par un respectueux souvenir de son père et de son aïeul , ordonnèrent 
que les parlements des trois royaumes se chargeraient de sa défense. 



Digitized by 



Google 



VIII 



la couronne de Castille : « à qui doit-dle appartenir, si ce n'est au fils du roi mon 
frère ! » était alors le héros de l'Espagne. Régent pendant une longue minorité, il 
s'était illustré par sa loyale fidélité autant que par sa vaillance, et sa modération , 
sa sagesse et ses victoires sur les Maures faisaient présager un règne glorieux. 

Louis d'Anjou n'appela point à son épée de cette décision solennelle. Respectant 
les vertus et les titres de son heureux rival , il sembla renoncer aux conquêtes 
lointaines, et ne régna plus que pour se faire bénir, et défendre ses états héré- 
ditaires des calamités qui s'étendaient sur les provinces voisines. 

L'heureuse fécondité de la reine Yolande avait remplacé par de douces joies 
l'agitation des camps. Déjà deux enfants resserraient les liens de cette union, lorsque 
le dix janvier 1408, elle donna au roi de Sicile un nouveau gage de son amour *. 

Né pendant une absence de son père, à l'ombre des tours du château d'Angers, 
le jeune enfant fut appelé René, suivant un pieux désir de sa mère. Ce nom , peu 
connu jusqu'alors, avait été celui d'un des célestes protecteurs de la vieille cité. On 
lit dans les légendes que le fils de la dame de la Possonnière, mort au berceau , et 
ressuscité au bout de sept ans par saint Maurille, en reçut le nom de René (deux 
fois né). 11 succéda depuis à l'apôtre des Andes et du pays des Mauges, et mérita 
comme lui la couronne des saints. 

Tandis que les fidèles Angevins partageaient la joie de leur reine, et que des cris 
d'amour retentissaient autour d'un berceau, un exécrable forfait couvrait la France 
de deuil. Le a3 novembre précédent, le frère unique du roi, le beau et chevale- 
resque Louis d'Orléans, avait été traîtreusement assassiné. Le meurtrier, d'abord 
inconnu, n'avait point tardé à confesser son crime. On disait qu'à son approche, 
le jour des funérailles, de larges gouttes de sang étaient tombées du cercueil , et 
dans un de ces moments de remords, où apparaît la justice divine, Jean Sans-Peur 
avait fait au roi de Sicile d'horribles aveux. A cette révélation inattendue Louis II 
ne put contenir son indignation et son horreur. Rompant sans retour avec un 
prince qu'il aimait depuis l'eufance, il refusa la main de Catherine de Bourgogne 
pour son fils aîné , et renvoya la jeune fiancée , que son père avait remise aux mains 
d'Yolande. Jean, furieux de cet outrage, embrassa la maison d'Anjou dans son 
implacable haine; elle se légua d'une génération à l'autre avec le souvenir de l'of- 



1 Le 10 janvier 1408 nasquit monseigneur René, deuxième fi Iz du roy Loys 11 , depuis roy de Secilc. 
Calendrier des heures manuscrites de René. Bibliothèque royale. 



Digitized by 



Google 



IX 



fense et les prophétiques ballades que l'histoire n'a point dédaigné de conserver 4 . 

De nombreux désastres signalèrent Tannée de la naissance de René. L'hiver long 
et rigoureux se prolongea de la Saint-Michel à la Chandeleur; de grands fleuves 
débordèrent; la famine exerça ses ravages: tristes indices des calamités de la 
France, et d'une vie semée d'épreuves, de périls et de douleurs. 

Les chroniques nous donnent peu de détails sur l'enfance du jeune prince, qui 
reçut au berceau le titre de comte de Piémont. Confié avec sa sœur Marie au tendre 
dévouement de Thiephaine la Magine, il se plut à perpétuer sa reconnaissance 
par un monument élevé dans l'église de Nantilly de Saumur. La bonne nçurrice y 
était représentée couchée sur sa tombe, tenant dans ses bras le frère et la sœur. 

La révolution, qui n'épargnait aucune mémoire royale, a brisé de sa main de 
fer ce touchant souvenir. Mais l'inscription gravée sur une table de pierre est 
échappée au marteau des Vandales. Elle est restée tout à la fois comme un gage 



1 Réveille-toy, reveille-toy René 
Qui en Sicille as par longtemps régné. 
Entendz icy l'effect de la fortune. 
Du premier filz dont Dieu t'a estrené , 
Duquel voulut Nicolas eslre né , 
Ne te donne mélancolie aucune; 
Car en tes jours plains de grief infortune , 
Décéderont de ce siècle tous deux , 
Dont tu feras les plainctes et les deulx (deuils). 

De ta fille, femme du roy Henry , 

Te certiffie, et en pleure, ou en ry, 

Qu'elle sera durement fortunée , 

Premier verra occire son mary , 

Dont elle aura le cueur triste et marry. 

Plus qu'oncques n'eut puis l'heure que fat née , 

Et pour doubler sa dure destinée , 

Après la perte et d'avoir et d'amys 

Sera son filz à cruelle mort mis. 

Mais aujourd'huy les dieux qui ont préveu 

Ta patience et ton cas de près veu , 

Ont tins conseil pour te faire allégeance. 

Si te diray le secret qu'ilz ont sceu, 

D'ung filz René , de ta fille conceu , 

Dont doibs avoir de tous tes maulx vengeance. 

Cestuy aura des Lorains la régence, 

TOME I. 



Digitized by 



Google 



touchant de piété filiale, et comme le témoin de l'impuissante rage de ces obscurs 
démolisseeurs 4 . 



Aucun autre renseignement sur les premières années de René n'est venu jusqu'à 



Fera trembler la fierté de Bretaigne , 
Et mettra paix en France et Àllemaigne. 

En luy sera ressuscité Jason , 
Conquérir doibt et serpens et toyson , 
Pour mettre tin aux discords do ce monde , 
Dont tu devroys scion droict et raison 
Rajou venir, ainsi que fist Eson. 
Par une ardeur de lyesse profonde , 
Finablcment en la vie seconde , 
Son los sera si hanlt et immortel , 
Qu'on n'en fist point ès cronicques de tel. 

Tant accroistra en proesse et valleur 
Ton royal nom , qu'assez auras couleur 
De convertir tes plainctes en lyesse. 
Comme puissant et hardy batailleur , 
Mettra Bourgongne à mortelle douleur. 
Cela verras ès jours de ta vieillesse. 
Car en la fleur de plaisante jeunesse 
Du fier lyon sera victorieux , 
Puis toy et luy serez au rang des dieux. 

( Chant prophétique de René Tardif. Bourdigné.) 

1 Cy gist la nourrice Thiephaine 
La Magine , qui ot grant paine, 
A nourrir de let en enfance 



Et après son frère René , 

Duc d'Anjou et depuis nommé , 

Comme encores, roy de Secile, 

Qui a voulu en ceste ville 

Pour grant amour de nourriture , 

Faire faire la sépulture 

De la nourrice dessusdietc, 

Qui à Dieu rendit l'âme quitte , 

Pour avoir grâce et tout déduict, 

MCCCCLV11I 

Du moys ile mars trezième jour. 
Je vous pry tous par bon amour, 
Affin qu'elle aitung pou du vostre, 
Donnez luy une pate nostre. 



I 



Marie d'Anjou, royne de France; 



Digitized by 




XI 



nous. A sept ans il passa de la main des femmes sous la tutelle d'un savant clerc 
et d'un preux chevalier, nommé Jehan de Proissy, « vacquant Tune fois aux ar- 
mes, et l'aultre aux lectures, et tant prouffita en tous les deux exercices, qu'il es- 
toit tenu en iceulx, plus que son jeune aage ne requeroit, expérimenté et savant 1 . » 

Le roi de Sicile l'avait conduit à la cour de France aux fiançailles de sa fille Marie 
et du comte de Ponthieu , troisième fils de Charles VI. Les heureuses inclinations 
de René , son air doux et spirituel , ses piquantes saillies attirèrent l'attention du 
cardinal de Bar, son grand-oncle maternel. Il prit l'enfant en vive tendresse, et 
voulut se charger lui-même des soins et de la surveillance de son éducation. Comme 
c'était un noble seigneur, magnifique, éclairé, aussi pieux que savant, aimant les 
lettres et les arts , il se plut à faire naître et à développer les mêmes dispositions 
dans le jeune prince. On croit que René reçut alors les premières leçons de pein- 
ture des deux frères, Hubert et Jean Van Eick. Ce dernier, plus connu sous le nom 
de Jean de Bruges, et fondateur de l'école flamande, avait mis en usage la peinture 
à l'huile, et remplissait alors l'Europe de sa renommée et de ses tableaux. 

Le bon cardinal, qui avait perdu deux frères à la bataille d'Azincourt , avait 
succédé à leur couronne ducale. Sans héritier direct, sans neveu de son nom, il ne 
tarda pas à adopter René, et à lui assurer le duché de Bar. Il lui donna même, 
malgré son extrême jeunesse, l'ordre delà Fidélité, dont il était grand maître. Qua- 
rante seigneurs lorrains faisaient partie de cette chevalerie. Ils portaient un lévrier 
bleu, brodé sur leur écharpe, et pour devise : Tout ung. Le but de l'association était 
de s'aimer et de se soutenir mutuellement dans la bonne et la mauvaise fortune 2 . 

Rien n'indique que René fût auprès de son père, lorsque ce prince, atteint 
d'une maladie mortelle , succomba jeune encore dans sa bonne ville d'Angers 
(1417). La France entière s'associa à la douleur de la reine de Sicile. Le vieux roi et 
le dauphin le pleurèrent amèrement. Ils assistèrent en grand deuil à ses obsèques, 
et disaient qu'ils avaient perdu leur soutien , leur conseiller et leur ami 3 . 

1 Bourdigné. 

a Thibault V, comte de Blamont , était le fondateur de cet ordre , où nous voyons deux chevaliers de 
Tillustre maison de Beaufremont. Un chevalier du même nom , le vaillant sire de Charny, reçut le collier de 
la Toison-d'Or à la création de l'ordre. 

3 Le caractère de Louis II et son esprit de modération et de bonté sont peints dans son testament. • Il re- 
commande au roi pour le bien du royaume de faire accord avec le duc de Bourgogne. Il pardonne à ce prince 
toutes les injures qu'il en a reçues. Il pardonne aussi au comte de la Marche , Jacques de Bourbon, mari de 
Jeanne de Duras , • quant à Dieu , mais non pas au droit de ses enfants au royaume de Sicile. > 

Hardoyn de Bueil , évêque d'Angers , Guy de Laval , Pierre de Beauvau , Barlhélemi et Gabriel de Valory 
sont nommés ses exécuteurs testamentaires. 



XII 



Yolande, devenue régente et tutrice de ses enfants, ne rappela point René en 
Anjou. Il continua d'être élevé sous les yeux du cardinal de Bar, qui lui portait 
une affection paternelle. Bientôt il l'associa à son gouvernement , et dès l'année 
i4i8, le nom du jeune prince, sous le titre de comte de Guise, était joint à celui 
de son grand-oncle , dans les actes et les lettres adressés aux principaux officiers 
du duché. 

Des bandes de Soudo/ers, attirés de France et de Bourgogne par l'espoir du pil- 
lage, exerçaient alors dans le Barrois d'épouvantables ravages. Le bon cardinal, 
qui savait au besoin porter « ung bassinet pour mitre , et pour crosse d'or une ha- 
che d'armes 1 » se souvint de la vaillance héréditaire de sa race. Marchant avec 
René à la tête de ses chevaliers, il tailla en pièces les bandits, châtia sévèrement 
les seigneurs , qui leur donnaient asile , et rétablit l'ordre et la sécurité dans ses 
états. Un projet qu'il méditait depuis longtemps dans l'intérêt de ses vassaux , la 
réunion des deux duchés de Bar et de Lorraine , lui restait à accomplir. 

Charles II, dit le Hardi, régnait sur cette dernière province. Téméraire, entrepre- 
nant, toujours les armes à la main, il avait suivi le duc de Bourbon devant Tunis, 
combattu à Rosebech , à Azincourt, en Flandre, en Allemagne, et vaincu en ba- 
taille rangée, et à un rendez-vous donné, l'empereur Venceslas sous les murs de 
Nancy. Tandis qu'il guerroyait en tous lieux où brillaient les lances, cherchant 
les aventures, les sourires des dames et les louanges des ménestrels, la bonne du- 
chesse Marguerite de Bavière pleurait au pied des autels sur l'inconstance de son 
époux et sur ses enfants moissonnés dans leur adolescence. Il ne lui restait que 
trois filles, dont l'aînée , la douce Isabelle , annonçait les vertus et les grâces de sa 
mère. Elle devait être l'héritière du beau duché de Lorraine, et les plus nobles 
princes songeaient déjà , malgré son jeune âge, à demander sa main. 

Un obstacle difficile à surmonter s'opposait aux vues du cardinal. Charles, élevé 
sous les yeux du duc Philippe , à la cour de Bourgogne , avait suivi la bannière de 
Jean Sans-Peur. Il répugnait à une alliance avec la maison d'Anjou , et craignait de 
s'aliéner une protection puissante. Il consentit cependant à une entrevue proposée 
parle cardinal. L'éloquence du généreux vieillard, les motifs politiques qu'il exposa, 
le désir unanime du peuple et de la chevalerie des deux états, et plus encore la 
bonne mine, le courage et la réputation naissante de René , qui , à dix ans, avait 



1 Monstrelet. 



Digitized by 



Google 



XIII 



gagné ses éperons et fait ses premières armes, triomphèrent des hésitations du 
duc de Lorraine 4 . 

Les deux princes convinrent, avant de se séparer, que le jour de la Pentecôte , 
au plus tard (1419), le comte de Guise serait de retour d'Anjou , porteur du con- 
sentement de madame Yolande, qu'il serait ensuite confié à la garde du duc de 
Lorraine, et qu'il habiterait la cour de Nancy jusqu'à sa quinzième année , époque 
fixée pour son mariage. 

Le 24 juin suivant, le cardinal renouvela la cérémonie de l'adoption, proclama 
René son successeur et unique héritier, lui céda le marquisat de Pont-à-Mousson , 
et lui fit jurer fidélité par tous ses vassaux. Le duc de Lorraine exigea le même ser- 
ment pour sa fille Isabelle. Un contrat, revêtu des armes de Lorraine et de Bar, 
mit le dernier sceau à ces solennels engagements 2 . 

Les acclamations populaires avaient ratifié la convention de Saint-Mihiel, et tout 
était réglé entre les deux princes, lorsque le duc de Berg, beau-frère du cardinal, 
furieux de se voir enlever ce qu'il appelait son héritage, entra sur les terres de 
Bar, les armes à la main. Battu et fait prisonnier à la première rencontre, il fut 
trop heureux d'obtenir son pardon de la générosité du vainqueur. 

Rien ne devait plus retarder l'accomplissement du traité. Le duc de Bourgogne, 
qui ne rêvait que vengeances, depuis l'assassinat de son père sur le pont de Monte- 
reau , semblait excepter la maison d'Anjou de sa haine. Il avait répondu de gra- 
cieuses paroles aux ambassadeurs de Lorraine , et envoyé de magnifiques présents 
aux jeunes fiancés, lorsque le cardipal de Bar et le comte de Guise arrivèrent à Nancy, 
suivis d'un brillant cortège. 

Quoique René n'eût pas treize ans , et qu'Isabelle en comptât dix à peine « tous 
estoient si joyeulx de veoir la fervente et cordialle amour, qui estoit entre ces deux 



• Voyez: 1° Articles accordez pour le mariage de René d'Anjou, comte de Guise, avec Isabelle de Lorraine. 
2° Lettres de la reine Yolande d'Anjou et de Louis d'Anjou, son fils aîné, par lesquelles ils consentent que 

René, fils et frère des dessusdicts porte les armes de Bar. 

( Dom Cal met. Preuves de V histoire de Lorraine. Tome IV. ) 
3 Cet acte , daté de Saint-Mihiel, le 13 août 1419 commence ainsi : 

• Ayant égard à la grant proximité de lignaige , dont nous atteint , tant par père que par mère , nostre 
très chier et très amé nepveu, messire René , comte de Guyse , filz de feu nostre seigneur et cousin le roy de 
Secile,et est Lsseude hault rang et lignaige royal des couronnes de France, de Secile et d'Arragon; 
encor de deux costez du sang impérial.... Puis plusieurs autres grandes causes justes et raisonnables à ce 
nous mouvant, etc. • 



XIV 



jeunes gens » que le duc Charles ne crut pas devoir différer davantage l'époque de 
leur union. Henri de Ville, évêque de Toul, célébra le mariage à Nancy, le i4 
octobre i4?o & , au milieu des fêtes et des cris de joie des deux peuples, qui 
croyaient que cette alliance terminerait les divisions et les guerres dont ils avaient 



générale. Proche parent de Charles le Hardi et du même lignage , il avait servi 
son seigneur en fidèle vassal, en tous les lieux où l'avait entraîné son humeur 
belliqueuse. Mais il regardait la Lorraine comme un fief salique , qui ne pouvait 
par une femme sortir de sa maison. C'était un prince né sous la tente, familier avec 
les périls, et dont la fierté et le bonheur égalaient l'audace. Ses exploits, toujours 
couronnés de succès, lui avaient fait donner le surnom ^'Entrepreneur 5 . Il était, 
du reste, d'un caractère élevé, généreux et plein de droiture, ami des pauvres et 
grand justicier. Mais une fois convaincu de la bonté de sa cause, rien ne pouvait 
lui faire abandonner son droit. Il remit à un autre temps à le faire valoir par les 
armes. 

Un petit nombre d'événements signalent les premières années du mariage de 
René. Sous le charme de son amour pour Isabelle, et partageant son temps entre 
les cours de Lorraine et de Bar, il cultive la musique et la peinture, étudie les lan- 
gues anciennes, la législation et les coutumes féodales , et perfectionne dans de 
courts intervalles de paix une éducation au-dessus de son siècle. 



1 Le 14 e jour d'octobre 1420 , espousa René duc de Bar, et depuis roy de Secile , Ysabelle fille de mon- 
seigneur Charles duc de Lorraine. {Heures manuscrites du roy RenéJ) 

a Le traité ratiOé par Yolande d'Aragon , au nom de son fils Louis III , pour régler le douaire d'Isabelle , 
contient les considérations suivantes : 

« Le bien de la paix est le plus excellent île tous les biens. Ysaye le desmontre en ses prophéties , où il 
appelle Nostre Seigneur J.-C. pour lors à venir, prince de paix, en la nativité duquel la compagnie des anges 
chantent : Gloire au ciel et paix en terre. » 

« Désirant de tout nostre cueur icelle paix , et pour ce que es duchés, pays et seigneuries de Bar et de 
Lorraine , qui sont joignant , enclavés et marchisant , l'ung et l'aultre , en plusieurs parties d'iceulx , comme 
chascun sait du temps passé , par plusieurs foiz et longuement par hayne , méfaict et aultrement par l'insti- 
gation de l'esperit malin, effusion de sang, feux bouttez et aultres maux inombrables se sont ensuis, et sem- 
blablement se pourroient ensuir de jour en jour, sy remède n'y estoit mis pour à ce obvier, résister et en- 
tretenir lesdicts deulx pays et seigneuries en bon amour, accord, paix, unité et tranquillité, avons ap- 
pointé le mariage de René d'Anjou etd'Ysabelle de Lorraine.... etc.* 

* « Ce prince , dit Champier, estoit hardy et preulx, que c'estoit chose merveilleuse, car en guerre il res- 
sembloit ungaultrc Thémistocle athénien.- Il avait épousé Marie d'Harcourt, dame d'Elbeuf, d'Aumale,de 
Brionne et de Mayenne. 



été trop souvent victimes 2 . 



Un seul homme, le comte Antoine de Vaudemont, ne partageait pas l'allégresse 



Digitized by 




XV 



Nous le voyons cependant marcher avec son beau-père au secours de la ville 
de Toul attaquée par les bourgeois de Metz, châtier la révolte de Jean de Luxem- 
bourg, comte de Ligny, prendre d'assaut sa capitale, forcer le damoisel de Com- 
mercy de s'avouer son homme lige et son vassal , et terminer heureusement de ra- 
pides expéditions, dirigées contre de turbulents voisins. 

Mais dans ce siècle d'anarchie et de confusion sanglante , tandis qu'à Paris les 
léopards flottaient au-dessus des lys sur les tours de la basilique de Philippe- Au- 
guste, et que l'époux de Marie d'Anjou faisait appel aux princes de son sang et à la 
fidélité de sa chevalerie, il était impossible que le duc de Bar restât longtemps 
étranger à la guerre sainte. 

Déjà il avait vu à Nancy l'héroïque bergère de Vaucouleurs ; elle l'avait sommé de 
l'accompagner à Orléans, et de suivre enfin la bannière de Charles VIL Le glorieux 
voyage de Rheims permit à René d'accomplir sa promesse 4 . A cette nouvelle inat- 
tendue, son dévouement et son ardeur ne connurent plus de bornes. Entraînant 
sur ses pas le duc de Lorraine , il se hâta de conclure une trêve avec la ville de 
Metz , leva le siège de Vaudemont , et rejoignit l'armée royale sous les murs de la 
cité de saint Rémi. 

Les trois princes de la maison d'Anjou chevauchaient près de leur roi à cet im- 
ntàrtel rendez-vous de la chevalerie de France. Du fond de l'Abruzze ultérieure , 
Louis III, vainqueur à Aquila, et le comte du Maine son jeune frère, étaient accourus 
dans l'espoir de signaler leur vaillance , et d'y retrouver leur bien-aimée sœur. 
Mais les vertus et la beauté de la douce Marie n'avaient point encore fixé le cœur 
de son époux. Restée à Loches sur un ordre royal , elle n'avait partagé que les 
mauvais jours; et ses pleurs, mêlées aux joies du triomphe, coulaient dans sa re- 
traite solitaire, non loin du château d'Agnès Sorel. 

Ce fut le 1 6 juillet (i4^9) que Charles VII fit son entrée dans sa bonne ville de 
Rheims. Il y fut reçu au chant du Te Deum par une population pleurant de joye et 
deljesse. Les sires de Châtillon et deSaveuse s'étaient enfuis la veille avec les Bour- 
guignons et la garnison anglaise; et les habitants pouvaient se livrer sans crainte à 
leur amour pour leur roi. 

1 Les ducs de Bar et de Lorrainne, 
Commercy et de grands seigneurs 
Vinrent à son service et règne 
Iceulx offrir, et d'aultres plusieurs. 

(Martial d'Auvergne. Vigiles de Charles FIT. ) 



XVI 

« Le lendemain , qui fust le dimanche , on ordonna que le gentil daulphin pren- 
droit et recevroit son digne sacre; et toute la nuict fist-on grande diligence, à ce 
que tout fust prest au matin. Lors vint le roi dedans la grande église, au lieu qui 
luy avoit été ordonné , vestu et habillé de vestements à ce propices. Puis l'arche- 
vesque luy fist faire les serments accoustumez, et ensuite il fust faict chevalier par 
le duc d'Alençon ; et par après l'archevesque procéda à la consécration , gardant 
tout au long les cérémonies et solemnitez contennues dans le livre Pontifical. Là 
estoient grant nombre de chevalerie, les douze pairs, les princes du noble sang 
royal et Jeanne la Pucelle tenant son estendart en main. Il avoit esté à la peine c'es- 
toit bien raison qu'il fust à l'honneur *. » 

Le sacre de Charles VII et les merveilleux exploits de la Pucelle remplirent 
l'armée royale d'une exaltation qui tenait du prodige. Animé de l'enthousiasme 
général , René voulait combattre les Anglais, sans leur donner un instant de trêve. 



1 Mémoires contemporains sur la Pucelle d'Orléans, Collection Petitot. 

Régnault de Chartres archevêque deRheims, Jean de Sarrebruche évêque de Châlons, Jean de Saint- 
Michel évêque d'Orléans, Robert de Rouvres évêque de Séez, et deux autres évêques représentèrent les pairs 
ecclésiastiques à celle auguste cérémonie. Le duc d'Àlençon , le comte de Vendôme, les sires de Laval , de la 
Trémouille, de Gaucourt et de Mailly répondirent au nom des pairs laïques. Ces derniers, suivant un usage 
aussi vieux que la monarchie française , tombé depuis en désuétude , montèrent avec le roi sur un échafaud 
élevé à la porte de l'église de Saint-Rémi. 

« Véezcy vostre roy, crièrent- ils en le montrant au peuple, que nous pers de France couronnons à roy 
et souverain seigneur ; et s'il y a âme qui le vueille contre dire, nous sommes icy pour en faire droict. Et 
sera au jour de demain consacré par la grâce du Saint Esperit, se par vous n'est contre dict. • Mille accla- 
mations annoncèrent le consentement du peuple- 
Le lendemain quatre chevaliers désigués par le roi pour être les gardiens de la sainte Ampoule, les maré- 
chaux de Retz et de Sainte-Sévère , le sire de Graville , grand maître des arbalestriers , et l'amiral de Cu- 
lant furent chercher l'huile sainte à l'abbaye de Saint-Rémi. L'abbé, après avoir reçu leur serment, apporta 
processionnel lement le précieux vase jusqu'à la porte de l'église Saint-Denys, et le remit entre les mains de 
Régnault de Chnrtres, qui le déposa sur le grand autel de l'église cathédraleu 

« Nous te requerrons , dit alors l'archevêque au roi , de nous octroyer que à nous et à nos esglises, con- 
» serves le privilège canonique, loy et justice due, nous gardes et deffendes comme roy est tenu en son 
» royaulme. * 
Charles répondit : 

* Je^par la grâce de Dieu , prouchain d'estre ordonné roy de France , promects au jour de mon sacre, de- 
» vant Dieu et ses saints , au nom de Jhésus-Xhrist , au peuple xhrestien à moy subject, ces choses : 

» 1° Que tout le peuple chrestien je garderay à l'esglise, et tout temps la vraye paix par vostre advis. » 

* Item , que je le deffendray de toutes rapines et iniquilez de tous degrés. » 

» Item , que en tous jugemens , je commenderay équité et miséricorde , afinque Dieu clément et miséri- 
» cordieux m'octroye et à vous sa miséricorde. » 

* Item, que de bonne foy je travaillerai à mon pouvoir mectre hors de ma terre et jurisdiction tous les hé- 
» rétiques desclarez par l'esglise. Toutes choses dessus dictes , je confirme par serment. » 

(Histoire de la Pucelle. Lebrun des Charmettes.), 



Digitizerl hy 




XVII 



Une généreuse impatience et l'amour de la gloire lui avaient fait oublier les con- 
seils de prudence du cardinal de Bar. Mais toujours fidèle aux lois de la chevalerie, 
il envoya un de ses hérauts au camp anglais renoncer en son nom à tout lien de 
vasselage, et déclarer au duc de Bedfort que son honneur ne lui permettait d'en- 
gager sa foi qu'entre les mains du véritable et seul roi de France, oint de l'huile 
sainte , et couronné par Dieu dans la ville de Rheims 

Le retour de Charles, à travers la Champagne et la Brie, ne fut qu'un continuel 
triomphe. Partout les populations se pressaient sur son passage, avides de con- 
templer les traits de leur roi. Chaque jour de nouvelles villes lui remettaient leurs 
clefs, et chassaient les garnisons anglaises. A Dammartin, le peuple fit éclater de 
tels transports que Jeanne, émue jusqu'aux larmes, s'écria : « En nom Dieu, voicy 
» ung bon peuple; et quand je devray mourir, je voudrois bien que ce fust en 
» celle terre. » 

Les provinces , où la domination anglaise paraissait le plus affermie , n'étaient 
point à l'abri des excursions d'intrépides chevaliers. La Hire avait pénétré au cœur 
de la Normandie, et escaladé, pendant une nuit obscure, la redoutable forteresse 
de Château-Gaillard. Il y trouva un cre ses plus chers compagnons d'armes , le vail- 
lant sire de Barbazan , enfermé déloyalement , et depuis neuf années , dans un ca- 

1 Déclaration de René au duc de Bedfort. 

• Hault et puissant prince , duc de Betfort, je , FH»né , fils du roy de Jérusalem et de Secile , duc de Bar , 
marquis de Pont , comte de Guyse , vous fait assavoir que, comme très révérend père en Dieu , mon très 
chier et très aimé oncle , le cardinal de Bar, se soie , depuis peu de temps en çà , soy en sa personne trans- 
porté par devant vous, pour plusieurs besoignes et affaires, et entre aultres choses , ait par moy et en mon 
nom, et par vertu de certaines mes lettres de procuration par moy à luy données, fait en vos mains, comme vous 
disant régent le royaulme de France, fui et hommaiges des terres et seigneuries , que je tiens en fiefz de la 
couronne de France, el de ce, vous oyt promis obéissance, comme mes prédescesseuis ont accoustumé faire 
au temps passé aux roys de France, ainsi que mondict oncle m'a de ces choses certiffié par ses lettres closes, 
je , pour certaines causes, qui ad ce m'ont meu et émeuvent , ay dès maintenant , et pour lors , renoncé et 
renonce par les présentes pleinement et absolument à tous les fiefz, terres et seigneuries dont mondict oncle 
a , et pourroit avoir reprins de vous comme régent , et à tous hommaiges , foy, serments et promesses quel- 
conques qu'il pourroit avoir faict pour moy et en mon nom , en tout comme à moy pourroit toucher à vous, 
eomme régent du royaulme de France; et pareillement renonce à toutes promesses et choses quelconques 
par moy faictes et passées par nosdictes lettres patentes , à vous envoyées , en quelque manière que ce soit, 
ou puist estre, et à toutes les circonslances et dépendances; et par ces présentes renonciatures et la teneur 
de ces présentes lettres, veuil et entends, de ce jour en avant , par moy estre , et demoure quicte et déchargé 
de tous lyens de foy, hommaiges et promesses quelconques , que mondict oncle pourroit avoir faict en vos 
mains, comme régent, pour moy et en mon nom, et par vertu de mesdictes lettres de procuration à luy don- 
nées, et aultrement, et moy par mesdicles lettres patentes, 5 vous sur ce envoyées , et ces choses vous signi- 
fié-jc , et vous escript par ces présentes scellées de mon scéel pour y saulver et garder mon honneur. • 

Données le tiers d'août 1429. 



TOME I. 



c 



XVIII 

ckot obscur i . Quand la Hire lui en ouvrit les portes , le vieux chevalier refusa de 
sortir. Il avait récemment donné sa foi au gouverneur anglais de ne pas rompre ses 
fers, secouru ou non secouru ; et il fallut que ce dernier vînt en personne lui rendre 
sa parole. La trahison des Anglais , l'indigne et cruel traitement qu'il avait subi , les 
chaînes dont il portait encore les marques et la victoire de la Hire ne lui semblaient 
pas des motifs suffisants pour le délier de la foi jurée, et sauvegarder son 
honneur. 

La délivrance du bon chevalier fut un grand sujet de joie dans le camp de Charles 
VII. Le roi, qui le vénérait comme un père, échangea son épée avec la sienne; et 
dans des lettres patentes, où il l'appelle le soutien de sa couronne, lui donna le 
droit de porter les armes pleines de France, unies à la croix d'or sur champ 
d'azur*. Depuis un demi-siècle Barbazan était le guide et le modèle de toute che- 
valerie. Les troubadours et les chroniqueurs célébraient à l'envi sa vaillance. Us 
aimaient à chanter ce glorieux combat des Sept 3 , près du chastel de Montendre , 
où l'illustre chevalier avait renouvelé les exploits de Beaumanoir, et cette héroïque 
défense de Melun , alors qu'assiégé par les Anglais et les Bourguignons , sans vi- 
vres, sans munitions de guerre, il faisait sonner les cloches pour remplacer ses 
trompettes tués par l'ennemi, donnait l'ordre de chevalerie sur la brèche, livrait 



1 La Hirc 

Si passa Seine sur le tard , 
Et d'eschelles print sans mot dire 
La place de Chasteau-Gaillard. 
Elle est à sept lieues de Rouen ; 
Et fust là trouvé enferré 
Dens une fosse Barbazan , 
Où neuf ans avoit demouré. 
De sa délivrance joyeulx 
Fustleroy merveilleusement, 
Car il cstoit vaillant et preulx , 
Et l'aymoit chascun grandement. 

(Figilles de Charles Fil). 

a Par lettres patentes du 28 juillet 1431 , Charles VU transmit ce glorieux privilège à Louis de Fautfoas , 
premier baron de Gascogne, en lui permettant d'écarteler ses armes de celles de France sans brizure. 
Louis avait épousé Oudine de Barbazan , fille unique de cet illustre chevalier et de Sibille de Montaut. 

3 Ce combat eut lieu enSaintonge, le 4 mai 1404 , à la suite d'un défi fait par les Anglais. Barbazan , chef 
de l'emprise, choisit pour ses compagnons les sires Tanneguy Duchastel , de Villars, Pierre Clignet de 
Brabant, de Bataille, de Caroûis et de Champagné, tous chevaliers éprouvés, hormis Champagné, qui 
faisait ses premières armes. Les chevaliers partirent de Paris eu graud appareil et bien armés. Us arrivèrent 
au lieu marqué , où le sire de Harpedenne , sénéchal de Saintonge , pour les Français , et le comte de Rulland 
pour les Anglais, étaient juges du camp. Le jour du combat, les chevaliers français entendirent la messe 
bien dévotement le matin , et reçurent le corps de Notre Seigneur. Puis le sire de Barbazan leur lit un dis- 



Digitized by 



Google 



XIX 



dans les cont remines des combats souterrains, et méritait par ses vertus , autant 
que par ses grands coups d'épée , l'héroïque surnom de chevalier sans reproche. 

Bercé à ces récits de gloire , le duc de Bar ne tarda pas à témoigner au vieux 
guerrier une admiration et une confiance sans bornes. Il lui demanda , comme une 
grâce, d'unir leurs deux bannières, départager la même tente et de courir les 
mêmes périls. René l'accompagna dès lors dans toutes ses entreprises. Pont-sur- 
Seine, Ànglure, Chantilly, Pont-Sainte-Maxence et Choisy tombèrent bientôt en 
leur pouvoir. 

Ils rejoignirent le a5 août suivant (i4 2 9) l'armée royale à Saint-Denis. Mais 
après l'inutile combat livré aux portes de Paris et la retraite de Charles derrière la 
Loire, ils pénétrèrent en Champagne, dont Barbazan était gouverneur. Leurs pre- 
miers combats furent des victoires. 

Huit mille Anglais assiégeaient Châlons , qui n'avait pour sa défense que le 
courage de sa milice et la lance d'un petit nombre de braves gentilshommes. 
Pressés par tant d'ennemis , les habitants allaient ouvrir leurs portes, quand René 
et Barbazan, à la tète de quatre mille hommes, s'élancent sur les Anglais, sans souci 
du nombre, les taillent en pièces et délivrent la ville 4 . 

La prise de la forteresse de Chappes suivit de près ce brillant fait d'armes. Jac- 
ques d'Aumont s'y était enfermé avec une garnison nombreuse. Il avait appelé à 
son aide la chevalerie du duché de Bourgogne ; et le grand maréchal Antoine de 
Toulongeon , les sires de Chastellux, de Rochefort et de Poligny s'étaient em- 
pressés de marcher à sa voix. Un sanglant combat, où ils perdirent leurs tentes, 
leurs drapeaux et leur artillerie, assura dans toute la Champagne le triomphe de 
la cause royale, et mit le comble à la réputation et à la gloire du jeune vainqueur. 

cours pour leur rappeler la justice de leur cause ; il leur dit qu'il ne fallait pas songer seulement à sa dame 
et à acquérir la bonne grâce du monde , mais à combattre contre les anciens et perpétuels ennemis du roi et 
de la France, contre des gens qui venaient de tuer leur roi (Ricbard II) et de renvoyer outrageusement ma- 
dame Isabelle, leur reine. 11 leur tint encore plusieurs autres sages propos, et les exhorta à bien garder leur 
honneur. 

Quant aux Anglais, on assurait qu'ils ne s'étaient préparés au combat qu'en buvant et mangeant de leur 
mieux. Ils furent complètement vaincus après un combat long et opiniâtre. Le sire de Scales, leur chef, fut 
tué sur la place d'un coup de hache. 

(Le baron de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne. Le moine de Saint-Denis.) 
1 Ils (Barbazan et René) allèrent courir sus, et tellement se portèrent, dit Belleforest, que lesAnglois 
feurent desconlits , et que guerés n'en échappa. D'iceulx feurent prisonniers de cinq à six cents, et ne mou- 
rurent de François que quatre-vingts. 



XX 



Le roi de Sicile et le comte du Maine assistaient à cette bataille. Ils avaient rejoint 
leur frère depuis quelques jours , et se dirigèrent avec lui sur le Dauphiné , en- 
vahi par le duc de Savoie et Louis de Châlons , prince d'Orange. Le célèbre dé- 
fenseur d'Orléans, Louis de Gaucourt , bailli de la province, les sires de Tou mon, 
du Bouchage et de Bressieux , Jean de Lévis, Pierre du Terrail et une foule d'autres 
vaillants chevaliers étaient accourus à la défense de leur patrie. 

Attaqué entre Colombiez et Anthon , sur les bords du Rhône, Louis de Châlons 
perdit l'élite de ses hommes d'armes. Il allait lui-même tomber entre les mains de 
cavaliers, qui l'avaient reconnu à son écu d'argent, lorsqu'il se précipita tout armé 
dans le Rhône. Longtemps son cheval de bataille lutta en vain contre le courant 
du fleuve; mais enfin on le vit reparaître sur la rive opposée, et le prince put 
entendre de loin les acclamations arrachées aux vainqueurs par son audacieuse 
témérité. 

La mort du vénérable cardinal de Bar, suivie presque immédiatement de celle 
du duc de Lorraine (i43o), rappela René à Nancy. Il y fit son entrée avec Isabelle, 
montés l'un et l'autre sur de magnifiques dextriers , au milieu des bénédictions 
d'un peuple immense et des vieux cris de joie, Noël! Noël! Le clergé et les hauts 
barons les attendaient suivant l'usage auprès d'une vieille croix de pierre, élevée 
à la porte Saint-Nicolas. Le duc et la duchesse mirent pied à terre avant de pé- 
nétrer dans la ville. Ils donnèrent leurs chevaux au chapitre de Saint-Georges, qui 
portait devant eux la croix et le cuissard du chevalier céleste. Alors les gentils- 
hommes et le peuple entonnèrent le Veni Creator. 

Les deux époux furent ainsi processionnellement conduits jusqu'à l'église du- 
cale. Ils s'agenouillèrent devant le grand autel, et le doyen leur présenta un. 
missel entrouvert : 

« Nos très redoubtés seigneurs, ajouta le vieillard, vous plaît-il de faire le ser- 
» ment et devoirs que vos prédécesseurs de glorieuse mémoire ont accoustumé de 
» prêter et faire de toute ancienneté à leur nouvelle réception en ceste duché de 
» Lorraine et à leur première entrée en ceste ville de Nancy. » 

« Volontiers, répondirent René et Isabelle; » puis étendant la main sur le saint 
livre ils jurèrent « par leur part de paradis, de bonnement entretenir les droicts de 
Lorraine. La dame Marguerite, qui en deuil estoit, feut joyeuse de veoir sa fille, 
ainsi honorée 4 . *■ 



1 Chronique de lorraine. 



Digitized by 



Google 



XXI 



L'histoire du moyen âge n'offre rien de plus solennel que ces actes religieux, 
où le peuple, le clergé et la noblesse sommaient un prince à son avènement à la 
couronne de maintenir leurs franchises, libertés et privilèges. Un mélange de 
loyauté et de rudesse, de dévouement et d'indépendance se retrouve toujours dans 
ces généreuses coutumes de nos pères; et si l'on pouvait juger de la dignité et du 
degré de liberté de deux époques par l'élévation du caractère, de la pensée et du 
langage , il ne nous resterait qu'à jeter un voile sur notre front. 

Les premiers actes de René révèlent une maturité et une sagesse peu communes 
dans un prince de 22 ans. Il conclut avec la ville de Metz une paix bonne et du- 
rable, appelle à la présidence de son conseil le vertueux Henri de Ville, évêque de 
Toul, s'entoure des hommes les plus distingués par leur mérite et leur savoir, et 
renonce aux fêtes et aux plaisirs , pour consacrer tout son temps à l'administration 
de son duché. Une ordonnance contre les blasphémateurs *, un règlement qui 
accorde une indemnité aux hommes d'armes, dont les chevaux avaient été tués à son 
service, et plusieurs lettres patentes, où il assure diverses villes et abbayes de sa 
protection et confirme leurs privilèges , nous ont été conservés comme des gages 
de sa foi et de sa constante sollicitude. 

Cette époque de la vie de René est sans aucun doute la plus heureuse de sa 
longue carrière. Béni de ses sujets, en paix avec ses voisins, il n'avait point encore 
ressenti le vent de l'adversité, et nul revers ne ternissait l'éclat de ses armes. On 
aimait à redire sa tendre affection pour ses peuples, sa brillante valeur, sa piété 
sincère. Le ciel avait récompensé les vertus d'Isabelle , et elle avait donné quatre 
beaux enfants à son seigneur. 

Une année entière s'écoula au sein d'une paix profonde, pendant laquelle René 
visita successivement toutes les villes de son duché, et reçut sur son passage de 
touchantes preuves de vénération et d'amour. Pour la première fois la Lorraine ne 
retentissait plus du bruit des armes , et sans l'ambition inquiète du comte de Vau- 
demont, rien n'eût troublé la tranquillité dont elle jouissait. 

Ce prince, un des témoins du traité de Saint-Mihiel, n'avait point attendu la 
mort du duc Charles pour protester contre la clause , qui assurait la couronne à 

1 Les maugréants, renieurs, dépi leurs et blasphémateurs seront punis, la première fois à l'arbitrage 
des juges , selon la puissance des coupables ; la deuxième fois la somme devra être doublée ; la troisième le 
coupable sera mis au pilori, le jour de la féte ou du marché ; la quatrième enfin il aura la langue percée d'un 
fer chaud. 



XXII 



René. Dès Tannée i4*5, il s'était refusé à le reconnaître en qualité d'héritier pré- 
somptif du duché de Lorraine. 

Le château de Vaudemont était devenu tout à coup le rendez-vous des hommes 
d'armes. Ses remparts se couvraient d'archers et de sentinelles, et, à l'ombre de ses 
hautes tours, le comte avait clairement annoncé ses prétentions hostiles dans un 
langage plein de menaces. Vainement trois ans de guerre, suivis de l'invasion de ses 
états et de la prise de l'importante forteresse de Vezelise 1 l'avaient forcé d'accepter 
une trêve. Le moindre prétexte suffisait pour la rompre; il ne tarda pas à le faire 
naître. 

Le 22 février j 43 1 , René avait quitté Nancy le matin même, les portes étaient 
fermées, et la garnison veillait, comme d'ordinaire, à la garde de la ville, lorsque 
le comte Antoine se présenta au pied des murs. Il voulait, disait-il , saluer en pas- 
sant la duchesse Marguerite, et lui soumettre une requête. Son escorte, composée 
de quelques gentilshommes bien armés, n'était pas assez nombreuse pour inspirer 
de la crainte. Les portes lui furent ouvertes, et il s'avança fièrement jusqu'au pa- 
lais ducal , où le conseil se rassemblait. 

Le comte, dont l'écharpe brodée aux armes pleines de Lorraine dévoilait les 
projets hautains, remit un manifeste dans lequel il sommait les communes et la 
noblesse de lui prêter foi et hommage. Il s'appuyait sur la loi salique, et demandait 
une décision dans le plus bref délai. 

« Beau seigneur, lui répondit au nom de tous Jean d'Haussonville, vostre oncle 
des filles a laissé. Selon les droictsetles coustumes, elles sont héritières, princi- 
palement l'aînée. Elle est déjà receue en Lorraine pour duchesse. C'est son propre 
héritage. » 

Irrité de ce refus, le comte « jura son âme » 2 que bientôt il serait maître du 
beau duché et retourna à Vaudemont pour y continuer ses préparatifs de guerre. 
Certain de la protection de Philippe de Bourgogne, il avait pris à sa solde un corps 
d'aventuriers toujours prêts à marcher sous un chef qui leur permettait le pillage. 



1 Jean deRemicourt, dit Pélegrin, sénéchal de Lorraine, commandait l'armée de siège. C'était un che- 
valier hardi et opiniâtre, aimant le péril , comme un docte clerc aime les lettres. Percé d'un coup de flèche 
à la poitrine, lorsqu'il s'approchait des remparts, il succomba avant la prise de la ville. René, qui l'aimait 
chèrement, le lit enterrer à l'endroit même , où il avait été mortellement blessé , et fit élever au dessus de sa 
tombe une croix de pierre sculptée , ornée de l'écusson et de l'épitaphe du vaillant sénéchal. 

* Chronique de Lorraine. 



Digitized by 



Google 



XXIII 

Le sire de Croy, son gendre, Mathieu d'Humières et le maréchal deToulongeon y 
joignirent leurs bannières. 

René, à cette nouvelle, ne montra pas une activité moins grande. Il était revenu 
en toute hâte à Nancy, et après s'être assuré de la fidélité des bourgeois et des 
principaux seigneurs , il se détermina à porter subitement la guerre au cœur des 
états de son rival. Deux sommations étant restées sans réponse, il laissa une forte 
garnison à Vezelise , et forma en personne le siège de Vaudemont, où le sire de 
Barbazan vint le rejoindre. 

<c Beau-frère , avait dit Charles VII à René qui réclamait son appui , je vous 
» veulx ayder ; voici Barbazan, de mes cappitaines le plus asseuré, et luy commande 
» que à vous soit obéissant. Se avez affaire ne l'espargnez mie i . » Le bon che- 
valier, malgré ses cheveux blancs, valait à lui seul une armée. La vieillesse n'avait 
diminué ni ses forces, ni son énergie ; elles semblaient croître avec les années. Sa 
présence remplit d'ardeur les troupes lorraines, et le siège fut poussé avec une 
nouvelle vigueur 2 . 

Le comte de Vaudemont ravageait le Barrois, lorsqu'il apprit le danger de sa 
capitale. Trop faible pour songer à en faire lever le siège, il pensait que René ne 
verrait pas, sans s'émouvoir, cette province abandonnée au fer et à la flamme. 
Toute licence avait été donnée à ces redoutables bandes. Elles parcouraient les 
campagnes, la torche à la main, ne vivant que de pillage « gastans et destruy- 
sans le pays, et faisans maulx innumérables 5 . » 

Le camp du duc de Bar fut bientôt rempli de pauvres laboureurs chassés par 
l'incendie, qui dévorait leurs chaumières ! Ils erraient sur les chemins avec leurs 
femmes , leurs enfants et leurs troupeaux , cherchant en vain un asile où reposer 
la tête. A la vue de cette population fugitive , René fut saisi de douleur. Il leva le 
jour même, malgré le conseil de Barbazan, le siège de Vaudemont , le convertit 
en blocus , et se dirigea sur le Barrois à la tête de quinze mille hommes. 

Le sire deToulongeon commandait l'armée ennemie. Prévenu par ses espions de 



1 Chronique de Lorraine, 

a Quant les assiégés virent les furieulx assaultz qu'on leur livroit de jour en jour , ils furent esbahis , et 
mandèrent à leur seigneur qu'il leur donnât secours. (Monstrclct.) 

3 Cependant que Ton faisoit à Bar tel mesnage, ce vint a la notice de René , lequel incontinent monsta à 
cheval, et à poincte d'esperons, avecques son armée en Barroys arriva. Mais le mareschal de Bourgongne, ad- 
verty de sa venue , ne l'osa attendre. (Bourdigné.) 



XXIV 



la prochaine arrivée de René, il se retirait en bon ordre vers les marches de 
Bourgogne. Les instances du comte de Vaudemont n'avaient pu changer cette 
détermination du grand maréchal. Il voulait éviter les hasards d'une bataille , avec 
une armée inférieure en nombre, qui comptait à peine dix mille Bourguignons, 
Anglais et Flamands. 

Le conseil de guerre était assemblé lorsque les bannières de Lorraine parurent 
à l'horizon. La retraite plus périlleuse que l'attaque était devenue impossible, à la 
grande joie du comte. Il demanda l'avis des principaux capitaines sur l'ordre de 
bataille. Alors messire Jehan Ladan 1 , gouverneur anglais de Montigny-le- 
Roi , opina pour combattre à pied avec les gens d'armes et les archers , l'artillerie 
sur les ailes, le front et les côtés couverts de palissades et d'une double ligne de 
charriots. Le sire de Toulongeon adopta cet avis , malgré les réclamations de la 
chevalerie de Bourgogne. Il lui ordonna de mettre pied à terre sous peine de 
mort, appuya son camp à la rivière de Vaire et au bois du grand Fay. De pro- 
fonds fossés et des retranchenents élevés à la hâte complétèrent cette enceinte. 
Elle apparaissait comme un point obscur dans la plaine circulaire, située entre 
Saulxure, Sandrecourt, Beaufremont etBulgnéville, non loin de la tour du Géant, 
qui domine encore toute la contrée. 

A peine les deux armées étaient-elles en présence, que René, suivi de Barbazan, 
reconnut le camp ennemi. Il s'en approcha à un trait d'arc, et suivant l'usage de ces 
temps chevaleresques, envoya un de ses hérauts présenter le combat. « Je l'at- 
tends, » répondit fièrement le comte de Vaudemont. 

L'immobilité des Bourguignons retranchés derrière leurs palissades, et la fierté 
de ces paroles augmentèrent l'impatience du jeune prince. Vainement Barbazan 
lui représentait la belle ordonnance de ses ennemis et leur position inexpugnable, 
ce Attendez quelques jours, disait le vieux chevalier, il ne fault que les vivres leur 
» osier, ils n'en peuvent avoir. Premier de quatre jours, à nous serons tous, je vous 
» promect. Je sçay que c'est deles assaillirce n'est pas la façon. Ils ont grants fosselz, 



1 Quant le comte et Bourguignons virent 
Son ost, ses gens et son arroy , 
Derrière une eaue se encloirent 
De grants fosses et de eharroys. 
Là tous ensemble se rangèrent 
Afin des aultres recueillir, 
Et si bien se fortifièrent 

Qu'on ne pouvoit les assaillir. (Jlgillcs de Charles FIL) 

Monstrclet. Chronique de Lorraine. 



Digitized by 



Google 



XXV 



» et se lancier dedans nous y demeurerons. » « Mais René, ajoute la chronique , 
étoit si avide de combattre qu'il luy sembloit qu'il n'y seroit jamais à temps. » Il se 
fiait dans le courage de ses soldats et dans la supériorité du nombre. Accoutumé à 
vaincre les Anglais, il lui paraissait honteux d'attendre un triomphe, qui ne fut pas 
le prix des armes. Cependant toujours docile aux conseils de Barbazan , il en- 
voya le damoisel de Commercy et le bâtard de Thuillière reconnaître de nouveau 
la position de l'ennemi. 

A leur retour au camp, René était dans sa tente , entouré de ses chevaliers. Les 
plus âgés partageaient l'avis de Barbazan, lorsque Robert de Saarbruch, l'impru- 
dent damoisel, entra tout-à-coup, « Ces gens nous fault assaillir, dit-il; de la pré- 
» mière venue nous les emporterons. Ils ne sont mye pour nos paiges. » 

Ces paroles enflammèrent les jeunes seigneurs allemands et lorrains, a Quant 
» on a paour des feuilles, ne fault aller au bois, « disait cette fougueuse jeunesse. 
» Qui a paour se retire, » ajoutait Jean d'Haussonville. 

a A Dieu ne plaise, s'écria le vieux guerrier pâle de colère, que par ma couardise 
» la maison de Lorraine a esté mise à déshonneur. Je veulx et entends combattre. 
» Et afin que ne dictes mye, que à moy tiegne, moy et mes gens voulons estre des 
» premiers à donner dedans. Sonnez trompette, au nom de Dieu, sonnez subi- 
» tement 4 . » 

L'armée entière se déploya à ce signal dans une vaste prairie , en face du camp 
bourguignon. L'étendard de Bar et de Lorraine flottait au-dessus des lances. Cha- 



1 Néantmoins le duc ordonna 
Que Ton yroit frapper dessus , 
Mais Barbazan conseil donna 
Qu'on ne leur devoit courir sus. 

Si dist la raison et manière 
Du dangier qui estoit celle part : 
Mais je ne sçay qui par derrière 
Luy dict qu'il estoit trop couart. 

Lors dist que le premier iroist , 
Et que personne de la Teste, 
Son cheval bouter n'oseroit 
0 ù mestroit la queue de sa beste. 

(Martial d'Auvergne, 

TOME I. 



d'Aucy. Chronique de Lorraine. ) 

d 



XXVI 



que seigneur avait déployé sa bannière, et ils étaient en tel nombre, que ce combat 
fut appelé la journée des barons. Le comte de Salm et le vaillant évêque de Metz , 
Conrad Bayer, accompagnèrent René au centre de bataille; Barbazan commandait 
l'aile droite, et l'aile gauche avait à sa tête le présomptueux damoisel. 

Un héraut, aux armes de Vaudemont, sortit alors du camp. Il venait, de la part 
du comte , demander au duc de Bar une conférence seul à seul avant la bataille. 

Les deux princes, la tête nue, sans casque et sans épée, s'avancèrent aussitôt au 
milieu de l'espace libre , qui séparait les combattants. Tout bruit cessa dans le 
camp et dans l'armée lorraine. Un silence solennel avait remplacé l'agitation de 
la foule, et chaque vassal, les yeux fixés sur son seigneur, attendait, appuyé sur ses 
armes , que le vent lui apportât des paroles de paix ou de guerre. 

Les chroniqueurs ne nous ont point fait connaître les propositions du comte. 
Jean d'Aucy nous dit seulement qu'il employa tour à tour les promesses , a les 
doulces paroles » et les menaces hautaines 4 . René, inaccessible à la crainte, 
rompit le premier un inutile entretien. Malgré son légitime désir de vengeance, il 
eût accepté toute demande honorable pour épargner le sang de ses sujets ; mais il 
n'était au pouvoir de personne de lui arracher des concessions indignes d'un che- 
valier. 

Neuf heures venaient de sonner au beffroi voisin, et la chaleur du jour était ex- 
cessive (2 juillet i43i); le comte, de retour au camp , fit distribuer à ses soldats 
le vin enlevé aux celliers du Barrois. Assis tranquillement derrière leurs palissades, 
ils devisaient joyeusement en attendant l'heure d'en venir aux mains. C'étaient 
pour la plupart de pauvres compagnons, avides de butin et d'aventures , qui se 
vendaient au plus offrant, et que l'on voyait partir sans regret après s'en être 
servi, mais robustes, audacieux, endurcis à la fatigue, éprouvés à la guerre 2 . 

Monté sur un cheval de petite taille, le comte parcourut alors les rangs , « in- 
vitant chascun, dit Monstrelet, à faire paix et union, ceulx qui avoient hayne 
ensemble. Il remonstroit amyablement à tous ceulx-là estant, qu'ils combattis- 



1 « Antoine vouloit gagner de bonne grâce René à ses doulces paroles, ou promesses même , ou bien luy 
faire paour de ses menaces. On assure qu'il luy oflrist de s'arranger avecques luy, moyennant certaines con- 
ditions ; que René s'y refusant, Antoine avec haulteneté , se prinst à le menacer, luy disant qu'il deferoit son 
armée, le prendroit et le feroit mourir, sachant que par sa mort , il entrerait en la grâce de tous ceulx de la 
ligue du duc de Bourgogne. (M. de Barante.) 

2 Histoire des ducs de Bourgogne. 



Digitized by 



Google 



XXVII 



sent de bon courage, que le duc de Bar le vouloit sans cause deshériter, parce 
que il avoit toujours tenu le party des ducs Jehan et Philippe. Il finit en jurant 
par la damnation de son âme que sa querelle estoit bonne et jusle. » 

De son côté le duc de Bar encourageait ses soldats par son exemple et ses pa- 
roles. Plusieurs braves écuyers sortirent des rangs à son appel , et furent armés 
chevaliers de sa main, sur le lieu même où leur sang allait couler pour sa cause. 
Le comte de Vaudemont suivit cet exemple. Il donna l'accolade à Gérard de 
Maugny et à Mathieu d'Humières. Cette insigne récompense du courage était à 
pareille heure un arrêt de mort, ou le gage certain du triomphe 4 . 

Comme les deux armées étaient en présence à portée d'arbalète, et prêtes à s'as- 
saillir, un incident fort simple, qui survint tout à coup, parut à plusieurs un mer- 
veilleux présage. Effrayé de tout ce bruit d'armes, un cerf sortit d'un bois voisin : 
il s'arrêta quelque temps entre les lignes ennemies, indécis sur sa route. Puis 
frappant du pied la terre, il s'élança à travers les escadrons lorrains, et y jeta la 
confusion et le désordre. 

« Or frappons sur eulx, mes amys , s'écria le valeureux comte, et suyvons nostre 
» fortune. Car ils sont nostres, et Dieu nous monstre signe que la fuyte tournera 
» aujourd'huy du costé de nos ennemys 2 . » 

René avait prévenu cet ordre de son rival. A sa voix, l'armée lorraine se préci- 
pite sur le camp. Son choc est si impétueux , qu'elle renverse sur plusieurs points 
les charriots et les palissades. De larges brèches donnent entrée dans les retran- 
chements; et les plus braves chevaliers franchissent les fossés, qui les séparent 
encore des gens d'armes de Bourgogne. 

Un combat sanglant s'engage sur toute la ligne. Protégés par leurs longs pieux, 
les archers picards et anglais font voler une nuée de flèches. Chevaux et cavaliers 
roulent dans les fossés, sous les coups de ces invisibles ennemis, au milieu des 
charriots brisés et des palissades arrachées. Les lances deviennent inutiles ou trop 
courtes , et des décharges meurtrières d'artillerie ajoutent au trouble et à l'effroi. 



1 Les chroniques ne précisent point l'année où René reçut Tordre de la chevalerie. Il en faisait partie avant 
même le sacre de Charles VU , car ce prince ne l'eût pas oublié dans la célèbre promotion de Rheims , lors- 
qu'il honora de cette dignité Charles de Bourbon, le damoisel de Commercy et quelques autres seigneurs. H 
est probable que René fut armé chevalier par le vaillant duc de Lorraine, avant d'obtenir la main d'Isabelle. 

2 Monstrelet. 



XXVIII 



« Les flèches, dit Paradin, tombant comme pluye, les lardoyent si menu, 
qu'elles ostoient le moyen de manier les armes. Les ungs se plongèrent contre 
terre , et les aultres prinrent la fuite. » 

Des cris de victoire s'élèvent alors du camp des Bourguignons. Ils s'élancent 
sur les Lorrains et les Barrois, l'épée et la dague au poing. Le comte de Vaudemont 
et le maréchal de Toulongeon sont à leur tête. 

Le damoisel de Commercy n'avait point attendu cette furieuse attaque. Sans 
souci de son honneur et de flétrir son écusson, il avait un des premiers abandonné 
le champ de bataille; il fuyait à pointe d'éperons, lorsqu'il rencontra Barbazan. 
« Tort ay , répondit-il au vieux guerrier, qui lui reprochait amèrement sa honte; 
» ains (mais) Pavois promis à ma mie. » 

« Car devoit le damoisel aller sur la vesprée veoir certaine Agathe qu'estoit 
v sienne, et que avoit promesse de luy que quitteroit la meslée, et que viendroit à 
» tout meshuy en sa chambrette, que valoit mieulx, ce disoit-elle, que champs, où 
» n'estoient que picques et horions. Et de ce, n'en doubtez, ajoute lé chroniqueur, 
» fut grande risée 4 . » Dans ces siècles, où l'amour, mobile des grandes actions, était 
le prix des plus valeureux , on citerait difficilement un second trait de ce genre. 

L'infâme abandon de Robert de Saarbruck entraîna la fuite d'une partie de l'ar- 
mée. Jean d'Haussonville, le même qui prononçait au conseil de si téméraires ac- 
cusations, tourna le dos à l'ennemi. Il ne resta bientôt plus sur le champ de 
bataille que Barbazan et René. 

Le bon chevalier, debout au premier rang, en butte à tous les traits, abattait 
quiconque osait l'approcher, à la longueur de sa lance. Ses forces n'avaient point 
trahi son courage. Il voulait mourir sans reproche, comme il avait vécu, et par 
cette généreuse défense donner à René le temps de s'éloigner, et sauver ainsi sa 
liberté et sa vie. 

Mais le jeune prince ne pouvait se décider à quitter le champ de bataille 2 . Blessé 
au bras, au nez et à la lèvre , il se défendait en héros contre une foule d'ennemis. 
De temps à autre il jetait les yeux du côté de Barbazan , et voyait toujours sa ban- 
nière s'élever au-dessus de la prairie. Tant que brillèrent les fleurs de lys et la croix 



1 Manuscrit inédit de la bibliothèque de M. Mori d'Elvange» 

a Ne supportant pas le déshonneur de la fuyte, ni le reproche de manquer de cueur, il se défendit en 
désespéré. 



Digitized by 



Google 



XXIX 



d'or sur l'étendard d'azur , tout espoir de vaincre n'abandonna pas son âme. Il 
redoublait d'efforts et de vaillance, et faisait letentir son cri de guerre, en signe 
de ralliement pour ses chevaliers. 

Il ne restait plus autour de lui qu'un petit nombre de braves. Barbazan était 
tombé avec son étendard près du ruisseau encombré de cadavres 4 . Couvert de 
poussière et de sang, René se précipite de nouveau au milieu des Bourguignons. 
Jean de Ville, père de Févêque de Toul, le comte de Salm, Guyot deGondre- 
court, Odon de Germini , les sires de Beaufremont, de Sancy et de Fénestranges 
expirent aux pieds de leur souverain. L'évêque de Metz, Erard du Châtelet, le vi- 
comte d'Arcy, les sires de Salbery, de Rodemack, de Latour et le brave Vitalis, 
ses derniers compagnons , sont faits prisonniers. Le prince resté seul, adossé à un 
arbre, continue de combattre, disent les chroniqueurs , « comme ung soldat, qui 
n'estime sa vie ung bouton. » Enfin entouré de morts et d'ennemis, épuisé par ses 
blessures , accablé de fatigue, il tend son épée à un écuyer brabançon, nommé 
Martin Foucars, d'autres disent au maréchal de Toulongeon lui-même. 

Telle fut cette « aspre, forte et douloureuse » bataille de Bulgnéville, origine 
des malheurs du bon duc de Bar et de sa longue captivité. Il y perdit la fleur de 
sa chevalerie. Plus de douze cents des siens périrent dans l'action et dans la fuite. 
Quelques chroniqueurs élèvent même à trois mille le nombre des morts 2 . La perte 
des vainqueurs n'excéda pas quatre cents hommes. 



1 Les traditions locales d'accord avec les historiens de Lorraine ont conservé , depuis cette bataille, le 
surnom de porte-sang à la petite rivière de Vaire. 

Ce fut aussi en souvenir de tant de vaillance qu'une des rues de Bulgnéville reçut le nom du bon chevalier. 
René, peu d'années après , fit bâtir sur une colline voisine une modeste chapelle, dont les ruines existent 
encore. On y priait tous les lundis pour le repos de l'âme du vieux guerrier, et la colline a conservé son nom. 
Le corps de Barbazan fut transporté à Saint-Denis par ordre de Charles VU , et enterré avec de grands hon- 
neurs dans le caveau de Charles V, aux pieds du connétable de Sancerrc. 
'* A ceste journée si moururent 
Douze cents Lorrains et Barroys, 
Avec plusieurs gens qui y feurent, 
Tant d'Allemands que de Françoys. 
Le dict Barbazan noble et saige , 
Vaillant chevalier sans reproche 
De la mort duquel feust dommaige. 



Et les Lorrains sur la prairie 
Feurent semés morts estendus. 
Et René prins , sans flatterie 
Bons droicls sont à tort suspendus. 

( Martial d'Auvergne. Chronique manuscrite de Labarre. ) 



Digitized by 



Google 



XXX 



Le comte de Vaudemont, lancé à la poursuite des Lorrains, rencontra René 
conduit parFoucars, 11 ordonna, sans s'arrêter, de déposer l'illustre prisonnier au 
coin d'une haie voisine, puis il continua de charger les fuyards. Comme il revenait 
de la mêlée, il aperçut Toulongeon qui s'était emparé de René. Des paroles amères 
furent échangées entre le prince et le maréchal. Ce dernier s'attribuait fièrement 
tout l'honneur de la victoire. Il refusa de mettre le duc de Bar entre les mains du 
comte, et après avoir couché sur le champ de bataille , « et regracié humblement 
Dieu son créateur* », il reprit la route de Bourgogne avec ses troupes chargées 
d'un immense butin. Vaudemont se sépara à Châtillon de ses orgueilleux alliés. Un 
triomphe l'attendait dans ses états, où déjà le bruit de la victoire avait dispersé 
l'armée lorraine et la garnison de Vezelise. 

Les deux duchesses étaient à Nancy, lorsqu'elles apprirent ces tristes nouvelles. 
Elles en furent grandement troublées, et assemblèrent aussitôt leur conseil. Isa- 
belle, revêtue de longs voiles de deuil, et tenant par la main ses quatre petits en- 
fants, entra dans la salle, en disant : « Hélas ! ne sçay si mon marit est mort ou pris. » 

« Madame, lui répondirent les seigneurs qui étaient présents, ne vous descon- 
» fortez mye. Monsieur le duc en bonne vérité les Bourguignons l'ont pris. Il sera 
» rachepté. N'ayez soucy ! A l'ayde de Dieu, de celle guerre en verrons la fin. Le 
># conte Antoine d'avoir la duchié, il en est bien gardé. Tousjours luy ferons la 
» guerre ; et bien bref aurez monsieur vostre marit. » 

A ces paroles la bonne duchesse fut « ung petit » consolée. Elle ordonna, d'après 
l'avis de son conseil , une levée générale dans la Lorraine et le Barrois. Quelques 
jours suffirent pour réunir une armée nombreuse, bien munie d'engins, de bom- 
bardes et de fauconneaux. De braves chevaliers la conduisirent devant Vezelise, 
après avoir repoussé toutes les attaques du comte de Vaudemont. Prise d'assaut le 
sixième jour du siège, cette malheureuse ville fut encore une fois victime de l'am- 
bition de son seigneur. Les Lorrains, exaspérés de la captivité de leur duc , la sac- 
cagèrent de fond en comble. La forteresse de Toullo tomba ensuite en leur pouvoir. 
Us y trouvèrent la bannière aux trois altérions, que le comte faisait porter devant 
lui, depuis la mort du duc Charles. Ces revers multipliés le forcèrent à accepter 
une trêve de cinq mois. 

Pendant qu'Isabelle défendait courageusement ses droits à la succession pater- 
nelle , et préservait son duché de la guerre civile et de l'invasion étrangère, René 



1 Chronique de Lorraine, 



Digitized by 



Google 



XXXI 



conduit successivement au château de Talent, à Salins, à Brâcon et à Rochefort 
près deDôle, sentait ses chaînes s'appesantir chaque jour davantage. Une vigilance 
rigoureuse avait déjoué les projets d'évasion tentés par quelques sujets fidèles. Il 
venait d'être enfermé à Dijon , dans une tour du vieux palais 4 , et vainement il 
adressait au duc Philippe de nombreux messages. Ce prince , éloigné de sa capitale, 
se refusait à traiter de sa mise en liberté. 

L'évèque de Metz, Erard du Châtelet, le brave Vitalis et les autres prisonniers 
de Bulgnéville adoucirent quelque temps par leur présence les ennuis de cette 
captivité sans terme. Mais les malheurs de René ne le rendaient point insensible 
aux infortunes de ses compagnons d'armes. Il consacra à leur rançon les premiers 
florins d'or envoyés par ses sujets. Bientôt il resta seul, en proie à une mélancolie 
profonde, et séparé de tous ceux qu'il aimait. 

L'hiver commença ainsi triste et sombre pour le duc de Bar. Toutes distractions 
lui devinrent importunes. Il se refusa aux délassements qui lui étaient offerts, et 
l'amour de l'étude et des arts eut seul le pouvoir de jeter quelques fleurs sur cette 
douloureuse époque de sa vie. 

Cependant Isabelle et Marguerite de Bavière ne mettaient point en oubli le pau- 
vre prisonnier. Elles faisaient plaider sa cause au concile de Baie, devant le souve- 
rain pontife et l'empereur Sigismond, Erard du Châtelet, à peine sorti de prison , 
se rendait favorable le sire de Vergy, qui possédait toute la confiance du duc de 
Bourgogne. Un traité conclu entre Isabelle et ce seigneur, assurait à ce dernier de 
grands avantages. Il était rédigé en douces et bienveillantes paroles, comme celles 
que le malheur inspire aux épouses et aux mères. 

Les instances du favori ne purent flétrir l'opiniâtreté de Philippe. Il avait été 
blessé du recours d'Isabelle à l'empereur, et pensait avoir seul le droit de disposer 
de René. Les prières du duc de Savoie et l'intervention de Charles VII furent éga- 
lement rejetées; et sans l'arrivée du prince à Dijon (16 février i43a), les portes 
de la tour de Bar eussent été longtemps encore fermées sur l'illustre captif. 



1 Cette tour, bâtie par Philippe le Bon, fut appelée la tourr/e Bar, en souvenir de la captivité de René. 
Elle est de forme carrée, et contient trois étages. Deux tourelles contigues d'inégale grandeur s'élèvent à 
l'angle sud-est et renferment chacune un escalier tournant. La salle du premier étage de 35 pieds de long sur 
25 pieds de large, servait d'appartement à René. Elle est éclairée par trois larges croisées , munies de 
treillages de fer. On y remarque aussi une vaste cheminée, soutenue par deux colonnes de pierre. Les gardes 
du prince et les seigneurs faits prisonniers à Bulgnéville occupaient les deux autres salles. 



Digitized by 



Google 



XXXII] 

Ce n'était point dans un but généreux que Philippe se rendait dans sa capitale. 
Il venait y présider un chapitre de la Toison d'Or, et décorer du collier de l'ordre 
Vergy, Toulongeon et les principaux capitaines vainqueurs à Bulgnéville. Cepen- 
dant en passant devant la tour de Bar, le soir même de son entrée , il se ressouvint 
qu'elle renfermait un prince de son sang, jeune , brave et malheureux. Les gardes 
lui en ouvrirent les portes, et le puissant souverain de tant de riches provinces, 
l'égal des mis , le, grand duc d'Occident, serraRené dans ses bras , et prolongea avec 
lui un mélancolique entretien. 

Les deux princes se voyaient pour la première fois dans cette obscure enceinte. 
Charmé de l'esprit du duc de Bar, Philippe lui prodigua des marques d'attache- 
ment , sincères en apparence. Quelques jours suffirent pour effacer des préventions 
passagères ; et le I er mars 1 René libre sur parole put enfin espérer un meilleur 
avenir. 

Rolin de Poligny, chancelier de Bourgogne, jeta, au nom de son maître, les 
bases d'un traité provisoire, où tout resta vague et indécis. Des éloges de la cour- 
toisie du duc Philippe et l'affectueuse expression de la reconnaissance de René 
pour Marguerite de Bavière et les princes, qui lui avaient témoigné un touchant 
intérêt, remplissent le préambule. 

Le duc de Bar reconnaît ensuite n'être mis en liberté que pour une année ; et ce 
délai passé , il s'oblige sur sa foi de reprendre ses fers , à la première sommation 
du vainqueur. 

Dans l'intérêt de la paix et par amour pour son peuple, avant même que la que- 
relle de succession soit jugée, il s'engage : i° à fiancer sa fille Yolande à Ferry de 
Lorraine, fils aîné de son rival , à la confier entre les mains du comte, et à lui don- 
ner en dot dix-huit mille florins du Rhin. 

2 0 A payer d'avance vingt mille saluts d'or à valoir sur sa rançon , dont le chiffre 
serait déterminé plus tard. 

3° Enfin , à céder en gage de sa parole les villes et châteaux de Clermont en Ar- 
gonne, de Châtillon , de Bourmont et de Charmes, à solder les troupes qui y 
tiendraient garnison, et à livrer en otage ses deux fils, Jean et Louis d'Anjou. 

1 Le premier jour de mars 1432 eustson premier respit René duc de Bar. 

(Heures manuscrites du roi René,) 



Digitized by 



XXXIII 



Pleins de confiance dans la chevaleresque loyauté de leur seigneur, trente che- 
valiers lorrains d'antique lignage s'engagèrent par serment à garantir son retour à 
Dijon dans la tour de Bar, le 1 er mai i4^3; ou à son défaut à se livrer prison- 
niers à sa place, un mois après le délai expiré 4 . 

René était trop impatient de rompre ses fers, pour refuser de souscrire à ces 
conditions, et d'apposer sa signature au bas du traité. Il en ratifia tous les articles; 
et le I er mai suivant, il retrouvait à Bar Isabelle et sa mère. Le comte de 
Vaudemont lui-même « en signe de grant amour » le rejoignit à l'abbaye de Notre- 
Dame de Bouxières, où René était venu, comme simple pèlerin, accomplir un vœu 
de sa captivité. 11 l'accompagna à Nancy, et fut témoin des transports de joie qui 
éclataient sur le passage d'un prince, que l'amour de ses sujets consola tant de fois 
des caprices de la fortune. Eclairé par ces marques d'attachement de tout un 
peuple, le comte parut renoncer momentanément à la conquête de la Lor- 
raine. Ces acclamations lui révélaient sa faiblesse, et il se contenta de soumettre 
ses droits à l'arbitrage du duc de Bourgogne. Mais un traité définitif n'entrait point 
alors dans les vues de Philippe. Il remit son jugement aune autre époque, et 
laissa à René la jouissance d'une liberté incertaine. 

Ce prince en profita pour maintenir la paix et réprimer dans ses états les désor- 
dres nés des malheurs des temps. Il conclut divers traités d'alliance avec la ville de 
Metz, les comtes de Saint-Pol et de Ligny, le sire de Servoles et plusieurs autres 
châtelains turbulents. Robert de Saarbruck sévèrement châtié, à la suite d'actes 
odieux de trahison et de brigandage , obtint aux pieds de René le pardon de sa 
félonie. Les aventuriers cessèrent de désoler la Lorraine, et il fut fait des plus 
coupables prompte et bonne justice. 

Le duc de Bourgogne continuait de prodiguer à son prisonnier des signes 

1 Le nom de ces seigneurs et la teneur de la déclaration méritent d'être conservés. 

C'étaient : Rodolphe comte de Linange , Simon comte de Salm , Arnould de Siergues, Philibert et Erard 
du Châtelet , Jean d'Autel sire d'Aspremont, Ferry de Chambley, Jean et Jacques d'Haussonville, Charles 
et Gérard de Haraucourt, Ferry deParoye, Ferry de Ludres, Philibert de Brissey , Philippe de Conflans, 
Jean de Saint-Loup, Guillaume de Liguéville, Ferry de Saviguy, Jean de Poligny,Thiedric Bayer, Simon 
des Armoises, Arnould de Ville, d'Espinaulx, Colard de Saulin, Guil tourne de Dommartin, Warî de Fléville, 
Philippe de Lénoncourt, Henri Haze et Robert de Harromch. 

• Nous qui ne Taisons aulcun doubte que nostre dict seigneur ne vueille et ne doye loyaument tenir et ac- 
» quitter sa foy, et accomplir sadicte promesse , comme il a offert, avons d'abondant , de nostre libérale et 
- franche volonté , promis et juré , et jurons loyaument , que monseigneur de Bar rentrera en prison. S'il ad- 
» venoit le contraire, nous nous rendrons prisonniers. 16 avril 1432, avec lescel de tous les seigneurs sus- 
» nommés. » 



TOME I. 



e 



XXXIV 



d'attachement et de confiance. Il fit évacuer les quatre villes de Lorraine occupées 
par ses troupes, et reconduire à Nancy Jean et Louis d'Anjou. Ces enfants, qui 
connaissaient si jeunes la prison et l'exil, furent enfin rendusàleur mère. La parole 
du duc de Bar était plus forte que les otages. 

Le mariage de Louis de Savoie et de Jeanne de Lusignan appela René à Cham- 
béry. Il s'y rendit en compagnie du duc de Bourgogne, qui déploya dans ces fêtes 
une grande magnificence. Louis était le frère de cette ravissante Marguerite de 
Savoie, mariée à Louis III d'Anjou, roi de Sicile. Sur le point de rejoindre son 
époux et de traverser l'Italie à la tète d'un corps nombreux de vaillants chevaliers, 
elle s'était arrêtée à la cour de son père, si brillante et si polie Bientôt elle allait 
partir pour ce beau royaume de Naples, qui lui promettait une couronne, et qui, 
avant que l'année ne s'écoulât, n'avait à lui rendre qu'un cercueil. 

« Les fêtes de ce mariage, dit Monstrelet , furent moult plantureuses et solem- 
» nelles. Il y fust faict de grandes joyeulsetés et aultres esbattements, après lesquels 
» le duc de Bourgogne fist présent à Jeanne de Lusignan d'une bague et d'un fer- 
» mail estimé trois mille ducats. »Le duc de Bar, assis auprès de Vespousée, reçut le 
plus gracieux accueil. Sa réputation chevaleresque, ses malheurs, sa jeunesse, sa 
spirituelle gaîté attiraient sur lui les regards et l'intérêt de tous ces princes. Vaincu 
par leurs sollicitations et leurs prières, le duc de Bourgogne consentit à éloigner 
de nouveau le terme fatal. 

Pendant que René oubliait sa captivité à la cour de Savoie, les évêques de Metz 
et de Verdun , au nom du conseil de régence, et sous l'inspiration de Charles VII, 
s'adressaient directement à l'empereur, et soumettaient à sa décision la question 
de succession et de souveraineté de la Lorraine. Malgré l'indépendance du duché, 
des liens féodaux l'unissaient encore à l'empire, et son chef pouvait seul rendre 



1 Amédée VIII , surnommé le Pacifique , premier duc de Savoie et beau-frère du duc de Bourgogne. 

Fatigué des honneurs et du pouvoir , il abdiqua en faveur de son (ils après un règne heureux de 43 ans, et se 
relira au prieuré de Ripaille. Ce fut dans cette tranquille demeure que les ambassadeurs du concile de Bâle 
vinrent lui offrir la thiare, après avoir déposé sans aucun droit le pape Eugène IV. Amédée, élevé au pontificat 
sous le nom de Félix V, sentit se rallumer une ambition qui paraissait éteinte. Il prolongea pendant six an- 
nées le schisme d'Occident, et ne consentit à rendre la paix à l'Église par une démission pure et simple qu'en 
1449, sous le pontilicat de Nicolas V. Créé par ce saint pape doyen du sacré collège , il retourna dans sa 
solitude de Ripaille, où, disent ses panégyristes, il ne se ressouvint pas plus de son pontilicat que de sa 
royauté. Il y vécut encore dix-huit mois dans la pratique des vertus chrétiennes, heureux d'avoir pris cet 
intervalle entre sa vaine papauté et le compte terrible qu'il eut à en rendre, plus heureux encore , ajoute 
Mnéas Sylvius, s'il n'eût pas imprimé cette flétrissure et réservé celte amertume à sa vieillesse ! 

( Histoire de l'Église , Bérault-Bercastel.) 



Digitized by 



Google 



XXXV 



équitablement une sentence sans appel. Fils d'une sœur de Louis I er , Sigismond 
avait conservé pour la maison d'Anjou un attachement sincère. Il accueillit avec 
bienveillance la requête des prélats , et donna l'ordre à son héraut de sommer les 
deux compétiteurs de porter leur cause devant son tribunal. 

Le comte de Vaudemont parut d'abord accepter cet arbitrage. Il se rendit à Baie, 
suivi de jurisconsultes, et lut lui-même, en présence de l'empereur, un long mé- 
moire à l'appui de ses prétentions. D'interminables plaidoiries , où les avocats du 
duc de Bar et du comte parlèrent tour à tour, suivirent cette lecture. Ce dernier 
se livra à de telles divagations pour prouver que la Lorraine était un fief salique? 
il cita, suivant la bizarre érudition du temps, tant de textes empruntés aux auteurs 
sacrés et profanes, que Sigismond ne put réprimer son impatience et son ennui. Il 
quitta brusquement la salle, laissant à ses conseillers le soin d'entendre la fin de 
cette harangue. 

Le avril (i£34) , un jugement solennel termina ces débats. 11 fut prononcé 
dans la cathédrale de Baie, en présence des pères du concile et d'une foule im- 
mense de spectateurs. Du haut de son trône, l'empereur Sigismond reconnut les 
droits de René; il lui donna l'investiture de la Lorraine, et l'admit à foi et hom- 
mage. 

Plein de reconnaissance et de joie , le jeune prince prit le même jour congé de 
Sigismond. Il entra à Nancy en triomphe, et pour célébrer cet heureux événement, 
fit publier qu'un grand tournoi aurait lieu le 1 1 mai à Pont-à-Mousson. Les courses 
de lances et de bagues, les joutes à armes courtoises, les bals et les fêtes se succédè- 
rent sans interruption dans cette ville, où les plus illustres chevaliers ne crurent pas 
ternir l'éclat de leur écnsson en se mesurant avec les bons bourgeois de Metz. Ce 
fut même un de ces derniers , nommé Nirol Groigna , qui remporta le prix du 
tournoi ; et comme le cite avec orgueil la chronique rimée de celte vaillante cité : 

Par devant tous les grants seigneurs , 
Eurent les Messains &rant honneur. 

L'implacable ressentiment du comte de Vaudemont vint interrompre ces fêtes. 
Aveuglé par la haine et la colère, il s'était rendu de Baie à la cour de Bourgogne , 
où il avait porté appel de la sentence de Sigismond. Après avoir flatté avec une 
merveilleuse adresse l'orgueil de Philippe, il lui présenta un mémoire sur la ba- 
taille de Bulgnéville. 

René y était accusé de s'être toujours montré « le formel et capital ennemy de 



XXXVI 



» la maison de Bourgogne, » etd'avoir le premier commencé la guerre par l'invasion 
du comté de Vaudemont, « en extirpant les vignes, coupant les bleds verts et les 
» arbres portant fruits. » 

« C'estoit comme parents, ainys et bien veuillants que le comte de Fribourg, les 
» sires Antoine et Jehan de Vergy , et aultres chevaliers et escuyers de Bourgongne, 
)> Savoye et environ, avoient pris les armes à la prière de madame Marie d'Harcourt, 
» son espouse bien aymée ; » 

Le comte ajoutait ensuite , « que lui-même venu à Hesdin trouver le duc Phi- 
» lippe, en avoit reçu des lettres, où il étoit ordonné à Toulongeon d'aller en sa 
» compaignie, avec ce qu'il pourroit finer (trouver) de gens de guerre ; » 

« Qu'enfin près de Neufchâtel, luy Antoine, avoit desployé son pennon,armoyé 
» de ses armes, comme seul chef de l'armée; que, le jour de la bataille, tous les 
» barons avoient suivi son exemple, excepté le maresclial de Toulongeon, qui n'avoi t 
» point voulu que la bannière de Bourgogne flottât, là où elle n'estoit pas la pre- 
» mière. » Le comte en terminant réclamait avec instance le duc de Bar comme son 
prisonnier, et prenait pour témoins plesges de la vérité de ses paroles Antoine de 
Vergy et messire Humbert, maréchal de Savoie. 

Ce mémoire, où l'éloge était mêlé au blâme, fit sur l'esprit du duc de Bourgo- 
gne une impression profonde. Il comprit toute la justice des représentations de 
Vaudemont; mais comme elles l'importunaient, après avoir hésité longtemps , il 
lui parut plus commode et plus utile d'accepter le rôle de geôlier, et d'étouffer à 
la fois un sentiment d'équité féodale et sa générosité naturelle. 

Peu de temps après cette décision du vainqueur, le héraut Toison-d'Or arrivait 
à Nancy un jour de marché, et publiait à son de trompe, à la porte même du palais 
ducal, l'article du traité du 6 avril i43a, qui imposait au duc de Bar l'obliga- 
tion de reprendre ses fers. 

A peine cette nouvelle fatale fut-elle connue, qu'une consternation inexprima- 
ble se répandit dans la Lorraine et le Barrois ; et le peuple entier voulut courir 
aux armes. Mais, ni la douleur de ses sujets, ni les représentations de son conseil, ni 
les prières d'Isabelle, en deuil de la sainte duchesse Marguerite, ni même la mort ré- 
cente de son héroïque frère, Louis d'Anjou L 9 que venait d'adopter Jeanne de Naples, 



1 MortenCalabre, au château deCosenza, le 24 novembre 143t. — Ce prince, un des plus brillants 
chevaliers de son siècle , fut un modèle d'honneur et de vertu. 



Digitized by 



Google 



XXXVII 



ne purent engager René à fausser son serment. Esclave de la foi jurée, comme le roi 
Jean, de chevaleresque mémoire, il se rappela la honte dont s'était couvert 
Louis I er , son aïeul, lorsqu'au lieu de rester [en otage auprès d'Édouard III, il 
avait regagné furtivement la France, au mépris de sa parole et de l'honneur pa- 
ternel. 

L'écusson du noble prince devait toujours rester sans tache. Il donna un présent 
au héraut du duc de Bourgogne; et après avoir remercié ses sujets de leur dé- 
vouement, et nommé un conseil de régence, qui vint en aide à Isabelle, il s'ache- 
mina tristement vers Dijon, où les portes de la tour de Bar se refermèrent une 
seconde fois sur lui 4 . 

Séparé de nouveau de tous les siens , sans autre compagnie que quelques servi- 
teurs fidèles , René reprit les travaux qui avaient abrégé les heures de sa première 
captivité. La chapelle qu'il avait fait vœu de consacrer à son patron après la 
bataille de Bulgnéville était alors presque terminée. Elle s'élevait attenante à l'é- 
glise du vieux palais, et René se plut à décorer ses vitraux de gracieuses peintures. 
Ses armes et son portrait brillèrent également sur les rosaces de la Chartreuse de 
Dijon et sur les gothiques fenêtres de la chapelle ducale. 

La tourmente révolutionnaire a effacé de son souffle ces précieux souvenirs , 
elle a brisé les blasons rayonnants, respectés par les siècles et les tempêtes; et 
pour que rien ne manquât à l'égalité de ses ravages , elle a soulevé la tombe de 
Philippe de Bourgogne, et dispersé le même jour, confondu dans la poussière 
les cendres du vainqueur et les vitraux fragiles du royal prisonnier. 

La peinture n'occupait pas tellement le duc de Bar qu'il ne trouvât des heures 
nombreuses à consacrer à de plus sérieux travaux. La riche bibliothèque des ducs 
de Bourgogne touchait à sa prison. Il y puisa sans réserve : c'est sans doute à ces 
études solitaires qu'il dut ses connaissances étendues en histoire et en législation. 
Le latin , le grec et l'hébreu lui devinrent familiers. Quelquefois aussi, à jour tom- 
bant , il chantait sur la viole de mélancoliques ballades , dont il avait composé la 
musique et les vers. 

Tandis que René dominait l'infortune par le calme de son courage et l'élévation 
de son âme, deux fidèles gentilshommes de Provence, le baron de Montclar et 

1 Le premier jour de mars 1435, rentra ledict seigneur en prison audict lieu de Dijon , en Bourgongne. 

{Heures manuscrites du Roi René,) 



XXXVITI 



Vidal de Cabanis pénétraient successivement dans sa prison , et lui apprenaient 
l'adoption et la mort de la reine de Naples (i février i435). De violentes passions, 
les désordres et les agitations qu'elles entraînent , avaient cruellement troublé la 
vie de cette dernière héritière de Charles I er et de la branche royale de Duras. 
Triste jouet d'audacieux favoris , Jeanne avait vu le poignard ensanglanter sa 
couche. Elle avait appelé tour à tour à son héritage les maisons d'Aragon et d'Anjou, 
et la guerre civile et étrangère avait longtemps désolé son royaume. Mais depuis 
l'arrivée à Naples du généreux Louis III , son affection pour ce prince était restée 
constante; elle l'avait solennellement adopté, quoiqu'il lui reprochât publique- 
ment ses faiblesses, et telle avait été sa douleur en apprenant sa mort prématurée, 
« que jamais depuis ne fut veue rire, ne soy resjouyr. Mais tout le reste sa vie, 
» qui pas ne fut longue, ne fist que pleurer, languir et tourner à desclin. Parquoy, 
» ajoute Bourdigné, comme bonne chrestienne congnoissant sa fin estre proche , 
» disposa de sa conscience, et ordonna son testament, par lequel institua monseigneur 
» René, duc d'Anjou, son héritier au royaulme de Sicille, et voulut pour l'amour 
» qu'elle avoitau roy Loys son deffunct frère, qu'il luy succédast. » Ainsi c'était au 
moment même où une sombre prison resserrait plus étroitement le prisonnier 
de Bulgnéville, qu'il devenait le chef de sa maison et recevait une couronne. 

Dans cette situation pleine de difficultés et de périls, le duc de Bar n'hésita pas 
à prendre une énergique décision. La prudence, le courage et la sagesse d'Isabelle 
lui inspiraient une confiance entière ; il chargea Cabanis de porter à Nancy de 
pleins pouvoirs à cette princesse. Elle devait se rendre immédiatement en Pro- 
vence, armer quelques vaisseaux , et faire voile pour le royaume de Naples. Pen- 
dant que ce loyal serviteur remplissait sa mission , trois ambassadeurs napolitains 
venaient au nom du conseil de régence, institué par Jeanne, saluer leur roi dans 
les fers. 

Cependant la mort de la reine avait réveillé les espérances du parti aragonais. 
Le duc de Sessa relevait son drapeau ; il avait mis le siège devant Gaëte, et pressait 
Alphonse de profiter de l'absence de son rival. L'ambitieux roi d'Aragon ne tarda 
pas à suivre ce conseil. Bravant la défense du souverain pontife, il rallia sur les 
côtes de Catalogne et de Sicile dix-neuf grands navires et onze galères, et vint jeter 
l'ancre dans la rade de Gaëte. La ville, attaquée par terre et par mer, était sur le 
point de se rendre, lorsqu'un événement inattendu jeta dans le camp des assié- 
geants la consternation et l'effroi. 

A la nouvelle du débarquement d'Alphonse, la république de Gênes, presque 
toujours en guerre contre les corsaires de Barcelone, s'était alliée au duc de Milan, 



Digitized by 



Google 



XXXIX 



pour combattre un prince, dont elle suivait d'un œil inquiet les conquêtes en 
Italie. Son brave amiral Biagio Axareto, qui de simple rameur était devenu général 
de ses flottes, s'était mis en mer le i cr août, avec douze vaisseaux, une galéasse et 
trois galères; et le 4 à la pointe du jour , les assiégés du haut de leurs remparts 
avaient pu apercevoir la croix rouge de Gênes brillant sur l'étendard milanais. 

Un combat terrible s'engagea le lendemain entre les deux flottes, à la hauteur 
de l'île de Ponza. Vainement Alphonse et ses chevaliers firent des prodiges de 
valeur. Les habiles manœuvres des Génois rendirent inutiles la supériorité du 
nombre, le courage, les lances et les armures de fer. Bientôt tous leurs efforts se 
dirigèrent sur la capitane d'Aragon , dont un intrépide plongeur parvint à percer 
le bordage. Renversé par un boulet, blessé sous la chute du grand mât, Alphonse, 
au moment de sombrer, se rendit prisonnier du duc de Milan, et remit son épée 
à Jacques Justiniani, gouverneur de Chio. La prise de la capitane décida de la ba- 
taille. Quand le pavillon royal cessa de flotter, les Aragonais ne songèrent plus qu'à 
fuir. Leurs navires inférieurs en marche et mauvais voiliers, tombèrent successi- 
vement au pouvoir des Génois *, et la victoire fut si complète, qu'il n'échappa à 
la faveur de la nuit qu'une seule galère, montée par l'infant Pierre d'Aragon. 
Ses deux autres frères, Henri, roi de Navarre et le grand maître de Saint-Jacques, 
et plus de trois cents chevaliers partagèrent la captivité d'Alphonse. 

Des transports de joie éclatèrent dans la Lorraine, la Provence et l'Aujou au 
bruit de ce triomphe. Partout on annonçait la mise en liberté du bon roi et 
sa prochaine arrivée en ses états héréditaires. Le souverain pontife, les pères du 
concile de Baie, l'empereur, le roi de France et tous les princes de son sang 
renouvelèrent leurs instances auprès du duc de Bourgogne. Mais ce dernier, sous 
l'influence du comte de Vaudemont, resta inflexible. Il exclut René de la paix 
générale, et fit annoncer cette dure détermination aux conférences d'Arras , 
par son chancelier, Rolin de Poligny. On crut généralement qu'un sentiment 
d'envie, indigne d'un grand prince, avait inspiré ces iniques rigueurs. Peut-être 
aussi Philippe voulut-il dans son orgueil humilier la majesté royale, comme si la 
couronne, qui brille à travers les barreaux d'une prison, perdait de son éclat, en 
réfléchissant des chaînes ? 

« La conduite du Bourguignon, dit Giannone, donna lieu à discourir. Elle parut 

1 Presque tous les vaisseaux aragonais furent pris à l'abordage. - Les Génois, dit Bourdigné , chargèrent 
• leurs canons de pierres de chaux vive , qu'ilz leur gectoient au devant des yeulx , dont leur troubloient si 
« fort la vue qu'ilz ne povoient veoir leurs adversaires. « 



XL 



» d'autant plus inhumaine, qu'au même moment Visconti traitait Alphonse plutôt 
w en hôte qu'en prisonnier. « 

Dans cette cruelle situation le courage de la reine de Sicile fut plus grand que 
ses malheurs. Renonçant à d'inutiles prières, elle pensa que la victoire hâterait 
mieux que les larmes la délivrance de son époux. Les conseils de René étaient 
devenus des ordres. Elle se rendit en Provence, suivie de son second fils et de la 
gentille Marguerite. La présence de cette jeune mère, si vertueuse et si belle, son 
dévouement, son éloquence et sa douleur enflammèrent cette population fidèle et 
passionnée. 

« Tous admiroient, dit César Nostradamus, son filz et sa fille , comme s'ils eus- 
» sent esté deux anges descendus du palais céleste. On ne voyait que monter et 
» flamber feux de joye; que chants et publiques allégresses par les rues, couvertes 
» de festons, de guirlandes et de fleurs; que musiques et cantiques aux temples, et 
» que générales et continues bénédictions. » 

Les États de Provence ne s'en tinrent pas à ces manifestations stériles. Des sub- 
sides considérables furent votés par acclamation; et une flotte armée dans le port 
de Marseille mit à la voile, le 18 octobre (i435), emportant, avec Isabelle et ses 
enfants, les vœux de tout un peuple. La traversée fut heureuse et de courte durée. 
Peu de jours après la reine descendait à Naples au milieu d'une foule immense , 
accourue sur le rivage. Le comte de Nola et les seize seigneurs chargés de la ré- 
gence lui prêtaient serment de fidélité ; cet exemple était suivi par le clergé , la 
noblesse et les députés des corporations et des métiers. Ils juraient tous de soute- 
nir sa couronne , ou de mourir pour sa défense. 

Ces démonstrations unanimes et la joie populaire n'aveuglèrent point Isabelle. 
Elle connaissait la légèreté naturelle des Napolitains , leur amour de nouveautés , 
leur inconstance et leur penchant à la révolte. Ce royaume, autrefois si florissant, 
était devenu la proie de l'anarchie féodale, sous la faible main de Jeanne. Les lois 
sans force, le pouvoir royal impuissant et avili ne contenaient plus l'orgueil de sei- 
gneurs indépendants, qui vivaient dans leurs châteaux, sans reconnaître de maître, 
et changeaient de parti, suivant leurs intérêts, leurs passions et leurs caprices. 
Isolée au milieu de Naples , sans argent , sans autre armée qu'un petit nombre de 
chevaliers dévoués, la reine ne sentit point faillir son courage. Elle devint par ses 
vertus l'idole de la noblesse et du peuple, et rallia autour d'elle tous les partisans 
de la maison d'Anjou. Un secours de quatre mille hommes, envoyé par Eugène 
IV, la mit en état de tenir la campagne. Le brave Michel Attendelo lui soumit la 



itized by Google 



XLI 



Calabre. Elle lui avait confié la garde de son fils, le jeune prince Louis, marquis de 
Pont-à-Mousson , qui, suivant l'exemple paternel, faisait à dix ans ses premières 
armes. 

» Aussi, ditÉtienne Pasquier, cette vraye amazonne, qui dans un corps de femme 
» portoit un cueur d'homme , fist tant d'actes généreux pendant la prison de son 
» mari, que ceste pièce doibt estre enchâssée en lettres d'or dedans les annales de 
» Lorraine. » 

La gloire dont se couvrait Isabelle ne la consolait point de la captivité de son 
époux. Du fond de l'Italie , elle renouvelait ses démarches auprès des princes 
chrétiens , et les prières que lui inspirait son amour pour René, leur arrachaient 
des larmes. Le souverain pontife joignait ses instances aux siennes. Écho des vœux 
qui s'élevaient de tous les points de l'Europe, il invoquait la générosité de Phi- 
lippe, lui citait l'exemple du duc de Milan, et le sommait, au nom de sa renommée, 
de fixer enfin le jour de la délivrance. En Lorraine, en Anjou et en Provence, le 
clergé et la noblesse , les bourgeois des villes et le bon peuple des campagnes 
s'imposaient spontanément les plus grands sacrifices pour la rançon de leur prince. 
De pauvres gentilshommes vendaient leurs vieux manoirs; il y eut même un che- 
valier de Lorraine , qui , après avoir versé dix-huit mille salutz cTor, engagea en 
entier l'héritage de ses pères. 

Enfermé avec son fils aîné au château de Bracon , plus triste encore que la tour 
de Bar, le bon roi ignorait ces touchantes marques de l'amour de ses peuples. « Il 
» s'en crut, dit Duhaillan, du tout oublié ; » et dans ses heures de mélancolique tris- 
tesse « il peignit des oblies d'or en la chambre où il tenoit prison. » 

Cependant les refus hautains du duc de Bourgogne ne décourageaient point la 
régence de Lorraine. Elle continuait ses négociations avec ce prince, qui consentit 
à envoyer à Bracon son chancelier Rolin, Jean de Fribourg et Pierre de Charny, 
sire de Beaufremont (avril 1 436). Mais les espérances que leur venue fit naître 
ne tardèrent point à s'évanouir. Ils proposaient des conditions telles , que le con- 
seil de régence refusa d'y souscrire; et René lui écrivit pour le remercier de cette 
détermination. Il ajoutait qu'il préférait mourir captif et oublié, à la honte d'a- 
cheter sa liberté par un traité onéreux à ses peuples. 

L'été entier se passa en négociations stériles, pendant lesquelles René eut à 
subir de nouvelles rigueurs. Traîné d'une prison à l'autre dans la crainte d'une 
évasion, il se trouvait en Flandre au château de Lille, lorsque le duc de Bourgo- 
gne lui fit connaître ses intentions dernières. 

TOME I. f 



XLII 



Pour faciliter la conclusion d'un traité définitif, « et par amour pour son très 
» cher seigneur et cousin , René , roi de Hierusalem et de Sicile, duc d'Anjou, de 
» Bar, de Lorraine, etc., Philippe consentoit à faire et donner un second respit et 
» eslargissement de prison, du 8 novembre au lendemain de Noël, moyennant que 
» ledict seigneur jurera et promectra par la foy de son corps et en paroles de roy : 

» i° De reprendre sa prison le vingt-sixième jour de décembre. 

» i° De laisser en otage son fils aîné. 

» 3° Enfin de bailler cri gage les villes et chastels de Clermont en Argonne, de 
» Neufchâtel et de Gondrecourt. » 

Ces jours de liberté s'écoulèrent rapidement, sans qu'il fut possible de 
poser les bases d'un traité définitif. Toujours fidèle à sa parole, René quitta 
Nancy, et revint se mettre à la disposition du duc de Bourgogne. Mais tant de 
loyauté toucha enfin ce prince. Il fixa à quatre cent mille écus d'or, payables en 
plusieurs termes, la rançon de son prisonnier, et demanda en outre la cession de 
la seigneurie de Cassel , enclavée dans le comté de Flandre. 

L'alliance de Ferry de Vauderaont et d'Yolande fut arrêtée de nouveau, et une 
dot considérable accordée à cette princesse. Une clause spéciale assurait à leurs 
enfants le duché de Lorraine, en cas d'extinction de la ligne masculine et directe 
de la maison d'Anjou. 

Un article secret stipulait la neutralité de René entre la France et l'Angleterre , 
et indiquait le mariage delà princesse Marguerite et du jeune roi Henri VI, comme 
gage de paix pour les deux peuples. 

Le duc de Montfort, fils aîné du duc de Bretagne, vingt seigneurs du Barrois 
et de Lorraine, dix de Provence et dix d'Anjou apposèrent leur sceau à ce traité, 
et firent le serment de se constituer prisonniers à Dijon dans le délai d'un mois , 
si une seule de ces conditions n'était point remplie. Seulement le duc de Montfort 
eut la faculté de se faire remplacer, comme otage, par dix gentilshommes de nom 
et armes, suivis chacun de deux écuyers. Les places de Clermont et de Neufchâtel 
continuèrent de rester entre les mains du duc de Bourgogne, jusqu'au paiement 
de la moitié de la rançon l . 



1 Dom Calmel , qui nous sert de guide, ne donne les noms que des gentilshommes de Lorraine et du 
Barrois. Presque tous les Otages de 1432 renouvelèrent cette preuve de dévouement à leur prince. 



Digitized by 



Google 



XLIII 



Tous ces articles, et quelques autres d'une moindre importance, furent arrêtés 
à Lille, le 28 janvier 1437. Philippe signa le traité à Bruxelles, et le 11 février 
suivant d , le roi de Sicile vit enfin se terminer sa longue captivité. 

Le duc de Bourbon , l'archevêque de Reims et le grand connétable de Riche- 
mont avaient représenté Charles VII aux négociations qui précédèrent la délivrance 
de René. Magnifiquement fêtés par le duc de Bourgogne, ils l'accompagnèrent à 
Arras, où fut décidé le mariage de Marie de Bourbon, sa nièce, et de Jean d'Anjou, 
duc de Calabre. Philippe, qui dans ces occasions solennelles déployait un luxe 
inconnu aux rois, voulut se faire pardonner ses rigueurs. Il remit gracieusement 
à René quatre cent mille salutz d'or 2 ; et les deux princes prirent congé l'un de 
l'autre, en se donnant les signes d'un mutuel attachement. 

Le roi de Sicile, de retour en Lorraine , assembla à Pont-à-Mousson les États du 
duché , c< afin d'adviser de sa rançon et de plusieurs aultres besoignes. » Un impôt 
général de deux salutz par famille fut voté immédiatement. Les évêques de ïoul , 
de Metz et de Verdun , consentirent en outre une taille d'un sol sur tous leurs 
vassaux, clercs, nobles, manants et bourgeois sans exception. Un vieil historien 
remarque que cette taxe est le premier impôt établi en Barrois et en Lorraine. 

Des actes qui révèlent le cœur de René signalèrent son séjour dans ces pro- 
vinces. Avant même de compléter sa rançon, il délivre les derniers prisonniers 
de Bulgnéville, récompense en roi ses fidèles serviteurs, lient compte de tous les 
dévouements et de toutes les infortunes. Placé sur le rocher de Rhodes, comme 
la sentinelle de la chrétienté, l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem couvrait alors 
l'Europe de sa gloire. René confirme ses privilèges. Il étend sa protection spéciale 
aux hôpitaux et maisons de léproserie et maladrerie. Des règlements pleins de 
sagesse veillent sur leur administration : il recommande surtout le choix du direc- 
teur de l'hôpital Saint-Julien de Nancy, admirable et sainte fondation, destinée à 
servir d'asile à la vieillesse indigente. 

La paix profonde , qui régnait dans les deux duchés, rendant la présence de René 
moins nécessaire, il quitta Nancy à la fin de l'hiver, après avoir nommé le conseil 



1 • Le 11 février 1436 , monseigneur de Bourgongne quitte sa foy an roy René en l'Isle en Flandres. • 
Pâques étant alors le premier jour du calendrier, le mois de février appartenait a l'année 1436 , au lieu de 
1437. {Heures manuscrites de René,) 

% Le salut, ainsi nommé, parce qu'il portait l'empreinte de l'Annonciation , était une monnaie d'or, 
frappée en France par Henri VI, roi d'Angleterre. Elle était delà valeur de 25 sols tournois. 



XL1V 



de régence et se rendit en Anjou, où l'attendait la bonne reine Yolande. Sous 
la sage administration de cette vertueuse princesse, cette province avait eu peu 
de désastres à déplorer; la guerre, qui ravageait les marc/tes voisines, semblait 
s'être arrêtée à ses frontières ; et quand les Anglais les avaient franchies, ils avaient 
été chassés rudement, « exceptez ceulx qui estoient morts. » 

Le mariage du duc de Calabre et de Marie de Bourbon retint René en Anjou. 
Ce prince, âgé de i3 ans, avait partagé la prison de son père, et s'était mûri de 
bonne heure au contact de l'adversité. Dirigé dès l'enfance par des maîtres doctes 
et vertueux, il avait reçu ses premières leçons sur les genoux du vénérable Henri 
de Ville, évêque de Toul. Un pieux et savant prêtre, Jean Manget 2 , auteur du 
Maistre des Sentances, et le bon chevalier Antoine de la Salle 5 , succédèrent au 
vénérable prélat. Jean d'Anjou avait grandi à cette école d'honneur et de science, 
et annonçait déjà les brillantes qualités qui le rendirent célèbre. 

René passa tout l'été en Anjou. 11 visita ses principales villes, reçut le serment 
de fidélité des habitants, et sut gagner les cœurs par son affabilité et sa bonté 
inépuisable. Depuis l'époque , où encore enfant il avait été adopté par le cardinal 
de Bar, il n'avait point revu cette belle contrée, berceau de sa maison. Il lui voua 
bientôt tout l'amour qui s'attache à la terre natale, et, quand de nouveaux mal- 
heurs l'eurent éloigné d'elle, sa dernière volonté fut que son corps y reposât, 
près de celui d'Isabelle et des tombeaux de ses aïeux. 

L'invasion du royaume de Naples, par le roi d'Aragon, et la prise de Gaëte 
abrégèrent le séjour de René en Anjou. Il en partit à la fin de novembre, et se 
dirigea sur la Provence, en descendant le Rhône depuis Lyon jusqu'à Arles. A la 
vue de ce prince si bon, si chevaleresque et si brave, l'enthousiasme des Provençaux 



' Après la mort de Henri de Ville , René nomma- pour gouverner ses deux duchés en son absence , Conrad 
Bayer, évêque de Metz , l'évêque de Verdun et Errard du Châtelet. Ferry de Parroye, Jean d'Ilaussonville, 
Ferry de Fléville, Jean et Ferry de Chamblay , Beaudouin de Flévillc, abbé de Gorze , et Ferry de Savigny 
firent partie du couseil de régence. 

a Né de parents inconnus et d'une union coupable, Jean Manget, escolâtre et doyen de Saint-Dié, fit 
oublier cette origine par sa science, ses vertus et la pureté de ses mœurs. Il existe aux archives de cette petite 
ville, une lettre de Nicolas d'Anjou, fils du duc de Calabre , qui permet • à son ami et féal conseiller , jadis 
maistre d'escole de son très chier seigneur et père , • de tester et de disposer de sa succession nonobstant la 
coutume de Lorraine, qui donnait au prince les biens de toute personne née et créée illégitime, hors léal 
mariage, » 

3 Auteur de l'admirable roman de Jehan de Sainlré % d'une chronique de Flandres et d'un ouvrage de mo- 
rale , intitulé la Salade , ■ parce que en la salade se met plusieurs bonnes herbes. • 

L'illustre Palamède Forbin et Jean de Lalaude, savaat jurisconsulte de la ville d'Aix, furent aussi attachés 
à l'éducation du prince. 



Digitized by 



Google 



XLV 



ne connut plus de bornes, a On ne vit bientôt à Arles que danses, festins et 
mystères, décharges d'artillerie confondues avec le son des cloches, et une musique 
perpétuelle. » La joie populaire est peu prévoyante; chacun oublia que l'argent, 
dépensé en féte , eût reçut une destination meilleure, s'il avait servi à payer la 
rançon de René, ou à conquérir son royaume. Partout les travaux étaient sus- 
pendus, et la population « affamée de voir son souverain » se pressait sur son 
passage. « Aussi, dit un historien provençal, les rayons du jour naissant n'ouvrent 
pas si doucement le sein des fleurs, que le premier aspect de cet astre bienfaisant 
fit épanouir les affections de nos âmes i . » 

La religion qui, dans ces temps de foi, sanctifiait les plaisirs comme les douleurs, 
mêlait ses voix augustes aux transports de la foide. Le vénérable cardinal d'Arles 2 
ordonnait en actions de grâces des prières générales. Par ses ordres les reliques 
de saint Césaire et de saint Honorât, premiers évêques de la vieille colonie romaine, 
avaient été extraites de leurs châsses précieuses, et une procession de plus de cent 
mille fidèles parcourut lentement les rues jonchées de fleurs. 

Le séjour du bon roi à Aix et à Marseille fut marqué par de nouvelles fêtes. 
Convoqués dans le palais de cette première ville, les États du comté supplièrent 
René d'accepter en don cent mille florins. Le chapitre de la métropole le nomma 
chanoine d'honneur; et , suivant les mœurs de ce siècle, le prince ne dédaigna 
pas de chanter l'office au chœur, une aumusse sur son armure A Marseille, il 
jura sur l'évangile d'observer religieusement les privilèges de la cité. Alors les 
syndics, la tête nue et en grand costume, prêtèrent le serment de foi et d'hommage; 
et le peuple, élevant la main droite en signe d'adhésion, fit retentir l'air de ses ac- 
clamations et de ses vœux *. 

Depuis un temps immémorial les Marseillais avaient montré à la maison d'Anjou 
1 Gaufridi, Honoré Bouche, Galaup deChasteuil. 

a Louis d'Alternant, président du concile de Bille. Il mourut à Salon en odeur de sainteté , en 1450, après 
avoir fait oublier son opiniâtreté et ses erreurs par l'éclat de son repentir et de ses vertus. 

3 • Une délibération du chapitre porte que le 6 août de chaque année, jour où Ton bénissoit les raisins , 
le noble chanoine d'honneur, René , sera régalé des meilleurs qu'on pourra trouver. » 

Hugues IV, duc de Bourgogne , et en cette qualité chanoine de Saint-Martin de Tours, n'ayant pu être 
reçu à cause de son jeune âge, Alix de Vergy, sa mère et sa tulrice, fut admise à le représenter. Elle assista 
à l'office revêtue de l'habit, et donna le baiser de réception à tout le chapitre. 

4 Histoire de René d'Anjou par le vicomte de Villeneuve Bargemont. — Je devrais citer à chaque page 
cette histoire pleine d'érudition et d'intérêt, comme tous les ouvrages du noble écrivain. C'est elle que j'ai 
presque toujours suivie , qui m'a montré la route, indiqué les sources où j'ai puisé , épargné les recherches, 
elle enfin, qui a éclairé mes travaux , et m'a inspiré mon amour pour le bon roi de Sicile , et la pensée de 
publier ses œuvres. 



XLVI 



un attachement héréditaire. Le bon roi qui avait sur toutes choses la mémoire du 
cœur, voulut le reconnaître au commencement de son règne. Il leur concéda des 
franchises nouvelles, et ouvrit leur port exempt de droits aux navires de toutes les 
nations. Sa reconnaissance embrassa également les simples particuliers assez heu- 
reux pour lui avoir montré du dévouement ou fait quelques sacrifices. Jean Tho- 
massin de Vesoul , Cabanis, Montclar, l'archevêque d'Aix Ammo de Nicolaï, Louis 
de Bouliers, Charles de Castillon, les deux frères Fabri d'Hyères reçùrent des mar- 
ques de sa générosité royale. 

Cependant ces soins et ces fêtes n'arrêtaient point les préparatifs du départ. 
René avait reçu à Marseille les ambassadeurs du pape et de la république de Gênes. 
Le doge Thomas Frégoze lui envoyait des galères, et les vaisseaux armés dans 
les ports de Provence tenaient déjà la mer, lorsqu'une révolte inattendue vint 
contrister René et retarder l'embarquement. 

Un Juif nommé Àsturge Léon , aveuglé par le fanatisme de sa race, n'avait pas 
craint d'insulter aux croyances d'un peuple entier, en prononçant publiquement 
d'horribles blasphèmes contre la bienheureuse mère du Sauveur. Livré au tribunal 
suprême d'Aix par les témoins du crime, les juges prirent en pitié sa jeunesse, et 
ne le condamnèrent qu'à cent livres d'amende. Cette indulgence, en apparence 
excessive, souleva la multitude irritée contre les Juifs. De sombres rumeurs circu- 
lèrent clans la foule. « Ils ne se contentaient plus, disait-on, d'accaparer le com- 
» merce et de ruiner les chrétiens par leurs infâmes usures; il leur fallait encore le 
» sang d'enfants nouvellement baptisés pour le mêler au levain du pain pascal.» Des 
cris de mort , préludes d'un massacre général , s'élevèrent contre ce malheureux 
peuple. Les familles les plus opulentes abandonnèrent la ville d'Aix , laissant leurs 
ichesses et leurs maisons à la merci de la multitude. Elle les poursuivit jusqu'au 
,°ertuis, petite ville toute peuplée de Juifs, sur les bords de la Durance. Leur sy- 
nagogue fut détruite, et sans la courageuse intervention des consuls, le sang eût 
abondamment coulé. Des émeutes semblables agitèrent la Provence. 

René n'était point à Aix quand ces désordres éclatèrent. Il y accourut sur-le- 
champ pour les réprimer et châtier les coupables. Il transporta à Marseille le 
tribunal suprême, afin que, libres de toute influence, les juges rendissent en son 
nom une impartiale justice. Des mesures sévères rétablirent la tranquillité, et fu- 
rent suivies d'une amnistie générale, dont il n'excepta que les plus coupables. 

Mais ce n'était point assez de calmer cette émotion populaire, il fallait en pré- 
venir le retour. René, à l'exemple des plus illustres souverains pontifes, se déclara 



Digitized by 



Google 



XLVII 



le protecteur des Juifs. De sages règlements leur assurèrent dans ses états une 
tranquille existence. Ils purent se fixer sans crainte en Provence et en Lorraine, y 
établir leurs familles et se livrer au trafic. Aujourd'hui que leurs nombreux 
descendants habitent encore ces provinces, qui sait parmi eux que c'est peut-être à 
la justice chrétienne et à la tolérance éclairée du bon roi , qu'ils doivent leurs ri- 
chesses et la libre transmission de l'héritage de leurs pères ? 

Le retour de l'ordre permit enfin à René de songer à la conquête du royaume 
de Naples. Il s'embarqua à Marseille au commencement d'avril ( 1 4-38 ) sur une 
flotte de cinq galères et de deux brigantins, commandée par Jean de Beausset 1 . 
Sept autres galères l'attendaient dans la rade de Gènes, où le doge lui fit une 
réception royale. René resta huit jours dans cette riche cité, plus occupé de res- 
serrer son alliance avec les Génois que de plaisirs et de fêtes. Il jura de protéger 
leurs libertés et leurs franchises, et se lia avec l'illustre Frégoze d'une amitié qui ne 
se démentit jamais. Le doge voulut que son frère accompagnât le roi de Sicile , et 
commandât lui-même les galères de la république. 

La flotte remit à la voile à la fin d'avril. Le 9 mai elle doublait le promontoire 
du Pausilippe et jetait l'ancre dans la baie de Naples. Mille cris d'enthousiasme 
saluèrent la première entrée du bon roi dans sa capitale, où l'avait devancé sa ré- 
putation de bonté et de vaillance. La couronne sur la tête et le sceptre à la main , 
il parcourut à cheval les principaux quartiers, avec ses deux fils et la reine Isabelle. 
Le soir il arma chevaliers vingt-six jeunes seigneurs, choisis dans les plus illustres 
familles. 

Les chroniqueurs contemporains nous ont laissé de brillantes descriptions de 
cette entrée triomphale. Pleins d'amour pour René, ils se plaisent à le comparer 
« à un ange descendu du ciel. » Ils décrivent dans les moindres détails les fêtes 
qui lui furent données , les transports de joie et l'exaltation du peuple à la vue de 
son roi. « Toutes les fois qu'il sortoit, dit l'un d'eux, une foule immense le suivoit 
avec infinis sons, d'incroyables applaudissements et des démonstrations singulières 
d'un exquis et merveilleux contentement. » 

Le connétable Jacques Caldora, duc de Bari, commandait l'armée napolitaine. 
Célèbre par sa loyauté, au tant que par ses victoires, il s'était rendu à Naples pour 

1 Noble famille de Provence, qui compte parmi ses membres l'illustre cardinal, historien de Bossuet et 
de Fénélon. Jean II, fils de l'amiral, s'était attaché à la fortune de René, il l'avait accompagné à Naples, à la 
tête d'une compagnie de 45 arbalétriers , qu'il tenait à sa solde. 



XLVIII 



offrir à René ses conseils et son épée. Le capitaine Michelotto , qui avait conquis 
la Calabre, et le brave Attendelo, avaient rejoint le vieux guerrier. Leur exemple 
entraînait l'élite de la noblesse du royaume. 

Chaque jour le roi de Sicile voyait de nouveaux renforts se ranger sous sa ban- 
nière. Sa présence avait ranimé le vieil amour des Napolitains pour la maison 
d'Anjou. Les familles les plus illustres armaient leurs vassaux, et se dévouaient à 
sa cause. Parmi cette foule de seigneurs, il distingua surtout les quatre frères 
Carraccioli , fils d'un des favoris de la reine Jeanne, et le vertueux Jean Cossa, com- 
pagnon des mauvais jours, fidèle au malheur, comme d'autres à la fortune. 

L'armée réunie à Naples s'éleva bientôt à vingt mille hommes, sans compter les 
chevaliers d'Anjou, de lorraine et de Provence. René, pour ménager l'orgueil 
national , n'avait confié aucun commandement à ces intrépides gentilshommes. Il 
leur suffisait de combattre au premier rang sous les yeux de leur seigneur , et 
d'être en toute circonstance les mieulx faisant et les plus braves. 

Arnaud de Villeneuve, dit le grand capitaine, armé chevalier par Louis III sur 
le champ de bataille d'Aquila 1 , Bertrand de Grasse et Raymond d'Àgoult, les 
sires de Lénoncourt , de Rémerville, d'Haraucourt et de Saint- Vallier, Eustache, 
Louis et Jean du Bellay, Louis de Beauvau, Thibault de Laval et le sire de Valori 
étaient à la tête de ces vaillants chercheurs d'aventures. Soucieux de gloire et 
prodigues de deniers , ils avaient vendu ou engagé leurs fiefs dans l'espoir de me- 
surer leurs lances avec les chevaliers aragonais et de rencontrer dans la mêlée le 
rival de leur roi. 

Alphonse V, fils de Ferdinand le Juste, l'élu de la grande assemblée de Caspe , 
n'avait point hérité de l'esprit de modération de son généreux père. Richement 
doté des mains de Dieu de tous les avantages extérieurs et des qualités les plus 
brillantes, il avait misées précieux dons au service d'une ambition sans bornes. 
Cette violente passion et l'amour du plaisir remplirent tour à tour sa vie. Mais 
l'agitation qu'elles entraînèrent ne fut point exempte de douleurs. 

Ses prétentions à la couronne de Naples remontaient aux premières années de 



4 Aïeul du marquis de Villeneuve Vence, du comte Albin de Villeneuve, député du Nord, et du marquis de 
Villeneuve Trans, membre de l'Institut, plus connu sous le nom du vicomte de Villeneuve Bargemont , au- 
tour de la belle histoire du roi René que nous avons citée , d'une vie de saint Louis et d'un grand nombre 
d'autres ouvrages. Les familles les plus illustres de Provence , de Lorraine et d'Anjou reconnaîtront ici le 
nom de leurs ancêtres. 



Digitized by 



Google 



XLIX 



son règne. Jeune encore, il s'était éloigné de l'Aragon, à la suite de la mort violente 
d'une de ses belles maîtresses, Marguerite de Hisar, étranglée dans son palais par 
ordre de la reine. Depuis cet acte de jalousie sanglante , une haine profonde sé- 
parait les deux époux. Alphonse quitta sans regret son royaume ; il retrouvait à la 
cour voluptueuse de Jeanne de nombreuses distractions et de faciles amours, 

La reine n'avait point encore disposé de son héritage. Alphonse se présentait à 
elle dans tout l'éclat de la puissance et de la beauté. Il sut flatter habilement ses 
passions et ses caprices; l'intrigue et l'or gagnèrent ses favoris, et Jeanne, qui se 
dirigeait rarement d'elle-même, adopta le brillant monarque, et le nomma son 
successeur. Elle avait cru choisir un protecteur et un fils; elle ne s'était donné 
qu'un maître absolu, plein d'orgueil et d'exigence. 

Dès qu'Alphonse se crut assuré de la couronne, ses hauteurs et ses mépris ac- 
cablèrent cette malheureuse princesse. Il voulut lui enlever jusqu'à l'ombre du 
pouvoir. Mais la petite -fille de Charles i er avait encore quelques gouttes de 
ce sang dans les veines. Elle se rappela qu'elle était issue de la maison de France , 
oublia les querelles des Duras, et révoqua l'acte d'adoption , en appelant à son 
aide le valeureux Louis III. Une bulle du pape Martin V reconnut ce prince pour 
héritier du trône. 

Chassé du royaume de Naples après la bataille d'Aquila, Alphonse se vengea à 
sa manière. Tous les moyens lui convenaient pour satisfaire sa haine. Il continua 
de soutenir l'anti-pape Benoît XIII ; et même après la mort de cet opiniâtre vieil- 
lard , il prolongea le schisme d'Occident, en ordonnant aux deux cardinaux , qui 
restaient seuls de cette obédience, d'élire dans un conclave sacrilège un fantôme 
de pontife. 

La mort prématurée de Louis d'Anjou, suivie presque immédiatement de 
celle de la reine Jeanne, ranima les espérances du roi d'Aragon. Il résolut de 
tenter de nouveau la conquête de Naples, et ni les obstacles, ni les revers ne pu- 
rent arrêter l'accomplissement de ses ambitieux projets. 

Les historiens et les poètes espagnols et italiens ont à l'envi célébré ce prince; 
ils lui ont donné les surnoms de sage et de magnanime , et ont exalté sa prudence, 
sa valeur, la fécondité de ses ressources, sa générosité , son amour pour les lettres 
et sa rare éloquence. Passionné pour l'antiquité , Alphonse armait chevaliers les 
savants, qui faisaient revivre dans la langue vulgaire les chefs-d'œuvre des plus 
beaux génies de Rome et d'Athènes. 11 avait traduit lui-même en espagnol les 

TOME i. g 



L 



épîtres de Sénèque.Les annales de Quinte-Curce, de Tite-Live et de Xénophon , 
Homère et Virgile l'accompagnaient dans ses voyages, et il ne se livrait jamais au 
sommeil, sans lire quelque passage des Commentaires de César. 

Tel était le redoutable adversaire contre lequel le bon roi de Sicile eut à lutter 
à son arrivée dans son royaume. De prisonnier de Philippe Visconti, Alphonse 
était devenu son ami et son hôte. Il avait contracté avec ce prince une étroite al- 
liance, et c'était sur une galère milanaise qu'il avait rejoint l'infant don Pèdre, 
et glorieusement relevé son drapeau. 

Ce jeune prince , échappé presque seul au grand désastre de Ponza , avait armé 
une nouvelle flotte dans les ports de Sicile. Il s'était emparé de l'île d'Ischia en 
face même de Naples; et la trahison du gouverneur lui avait livré les clefs de la 
ville de Gaëte. De Terracine aux portes de la capitale, le pays obéissait aux Arago- 
nais; ils avaient conquis une partie de l'Abruzze , et menaçaient d'envahir le reste 
du royaume, lorsque René, impatient d'en venir aux mains, sortit de Naples le 9 
août à la tète de son armée, et chassa devant lui les éclaireurs ennemis, 

Le roi d'Aragon, qui aimait à redire « que les espions sont les yeulx et les 
oreilles d'un grant capitaine, » apprit au retour de la chasse près de Castel Viezo 
la marche de son rival. La furie française lui était connue ; il résolut d'éviter toute 
action générale , et d'attendre dans un vaste camp retranché le moment de profi- 
ter des fautes de ses ennemis. 

Les deux armées restèrent plus d'un mois en présence Tune de l'autre sans livrer 
aucun combat. Les souvenirs de Bulgnéville inspiraient la prudence, et les Ara- 
gonais du haut de leur enceinte fortifiée adressaient aux Angevins de vaines pro- 
vocations. Fatigué de cette inaction sans gloire, René voulut en sortir à la manière 
du grand roi Charles et de Louis I er , son aïeul. 

Le 21 septembre son héraut se présentait à l'entrée du camp, et remettait à 
Alphonse un gantelet ensanglanté en signe de défi. Le roi d'Aragon hésita à ré- 
pondre. Il voulut consulter ses capitaines, et l'un deux, parlant plus en légiste 
qu'en chevalier, fit observer par plusieurs raisons de droit que le duc d'Anjou était 
trop petit compagnon pour se mesurer avec son maître. 

« Alors Alphonse demanda si c'étoit corps à corps, ou avec son armée, que 
» René vouloit combattre. » 

« Avec toute l'armée, répondit le héraut, qui avoit remarqué l'indécision du 
» prince. » 



Digitized by 



Google 



LI 



« J'accepte le gantelet, reprit le roi. Dans huit jours je serai au pied du Vésuve 
» entre Nola et Acerra , prêt à livrer bataille. » 

Le champ du combat était choisi à quelques lieues de Naples , dans un pays 
soumis à René, et les règles les plus vulgaires de la prudence défendaient d'y 
laisser pénétrer un ennemi. Le roi de Sicile renvoya son héraut pour prévenir 
Alphonse qu'il lui épargnerait le chemin tout entier, et qu'il l'attaquerait à Castel 
Viezo à l'heure et au jour convenus. Dans la nuit le roi d'Aragon abandonna son 
camp avec toute son armée. Il avait pour maxime « que se mettre à l'abri d'être 
» vaincu , c'est commencer à vaincre 1 ; et il lui paraissait peu sage de mettre sa 
» fortune à la merci d'une bataille. » 

Un combat glorieux sôus les murs deNola , la prise de Sulmone, d'Aquila et de 
Castel Nuovo signalèrent la fin de cette campagne. Le gouverneur de cette der- 
nière forteresse, étroitement bloquée depuis l'arrivée de René, ne la rendit qu'après 
avoir épuisé ses munitions et ses vivres. Située au centre de Naples , elle était 
tombée l'année précédente au pouvoir de don Pèdre , et sa garnison était pour les 
habitants un sujet continuel d'inquiétudes et de menaces. 

L'hiver, en mettant fin aux combats, donna le signal des fêtes. Vainqueur dans un 
grand tournoi, Othon Carraccioli reçut des mains d'Isabelle une rose et une ai- 
grette de diamants. Une jeune veuve de dix-neuf ans, Béatrix de San-Severino , 
appelée par les poètes le soleil des beautés napolitaines , remit elle-même le prix 
d'amour. 

René n'attendit pas le retour de la belle saison pour reprendre les armes. Il 
nomma Isabelle régente du royaume, et continua la conquête de l'Abruzze ulté- 
rieure. La ville et la principauté de Salerne et plusieurs forteresses importantes 
de la Calabrelui envoyèrent leur soumission. Il dut une partie de ces succès aux 
conseils et à l'épée du connétable Jacques Caldora. Le roi lui accordait une con- 
fiance entière , et aucune entreprise importante n'était tentée, sans l'avis de ce 
vaillant capitaine. 

Tandis que le roi de Sicile faisait reconnaître son autorité dans des provinces 
1 Antoine de Païenne , de dictis et factis Alphonsi. 

Les historiens ont interprété diversement, et suivant leurs affections, la conduite d'Alphonse et de René 
dans cette circonstance. Dom Calmet révoque en doute la présentation du gantelet ensanglanté. D'autres 
prétendent que les deux princes se rendirent, chacun au lieu qu'il avait désigné, dans l'intention d'éviter le 
combat. Le caractère chevaleresque de René dément celte supposition gratuite. 



LI1 



éloignées, plus encore par sa bonté que par ses armes, Alphonse effrayé de ces 
succès, concentrait à Gaë te une armée de quinze mille hommes. La pensée de 
profiter de l'absence de René et de s'emparer de Naples, où il conservait des intel- 
ligences, lui vint alors dans l'esprit. Il fit monter sur sa flotte une partie de ses 
troupes , et parut tout-à-coup aux portes de la capitale , au moment même où 
don Pèdre escaladait le château de l'Œuf, et jetait l'ancre à l'entrée du port. La 
ville fut immédiatement attaquée par terre et par mer (22 septembre 1 439). 

L'héroïque caractère d'Isabelle ne se démentit point dans ce péril. Parcourant 
les rues de Naples avec ses enfants, elle en appela à l'amour de son peuple. Chaque 
jour elle visitait les principaux quartiers, les forts, les remparts, les postes les plus 
exposés. Son exemple remplit de dévouement et d'ardeur la population entière. 
Le courage d'une faible femme et d'habitants mal armés triomphait de l'audace 
d'Alphonse et de la lance de ses chevaliers. 

La mort de l'infant don Pèdre inspira aux assiégés une nouvelle confiance. Il 
dirigeait les batteries du vaisseau amiral , lorsqu'un boulet lancé de la tour des 
Carmes lui emporta la tête. La veille à la même heure, par un merveilleux hasard, 
un boulet de la flotte avait enlevé la chevelure d'un Christ placé dans la grande 
église du couvent, sans toucher au visage du Sauveur. Les bons moines, en appre- 
nant la mort de l'infant, crurent à la vengeance céleste. Ils suspendirent à la 
voûte le boulet aragonais, au-dessus de la tombe de l'infortuné Conradin. 

Alphonse assistait à la messe , lorsqu'on lui apporta le corps inanimé de son 
frère. La tête tombée dans la mer n'avait pu être retrouvée, et il n'avait devant 
les yeux qu'un tronc ensanglanté. Assez maître de lui pour contenir sa douleur, 
il n'interrompit point le saint sacrifice, et continua de prier en silence. Mais 
quand un gentilhomme vint lui exprimer les regrets de la reine , et lui offrir, en 
sou nom , de suspendre les hostilités et de faire enterrer dans Naples même avec 
une pompe royale le malheureux infant, il se contenta de remercier Isabelle, et 
répondit fièrement que telle était effectivement sa volonté , mais qu'il ajournait 
l'accomplissement de ce devoir douloureux à son entrée dans sa capitale. 

Des pluies torrentielles et l'arrivée du roi de Sicile forcèrent Alphonse de lever 
le siège de Naples. René était descendu des montagnes de la Calabre à la nouvelle 
des dangers que courait Isabelle. Après avoir taillé en pièces, entré Montefoscolo 
et Arpaia, les troupes italiennes du comte de Vintimille, il s'empara du château 
de l'Œuf, sous les yeux du roi d'Aragon. 

Les deux armées étaient campées pendant ce siège à la longueur d'un trait d'ar- 



Digitized by 



Google 



LUI 



balète, et de nombreux combats se livraient dans l'étroit espace qui séparait les 
deux camps. Ce fut pour un brave chevalier napolitain , nommé Perluigi Auriglia, 
l'occasion de faire merveille d armes. Chaque jour il rompait des lances, pénétrait 
dans le camp ennemi, et après y avoir jeté le trouble, en sortait à toute bride, sans 
qu'on pût l'arrêter, « tellement, dit Jean d'Aucy, qu'Alphonse esmerveillé fist 
» crier à son de trompe, que personne ne fust si hardy, sous peine d'avoir les deux 
» poings coupez, de tirer contre Perluigi coups d'arquebuze, d'arbaleste ou d'arc, 
» mais seulement de lance ou d'espée, ne voulant pas qu'un couart ostat la vie à si 
» vaillant chevalier, le plus gentil compaignon du monde. » 

Tous les sentiments élevés et généreux reposaient dans le cœur du roi d'Aragon, 
et reparaissaient avec éclat, toutes les fois qu'une politique prudente n'avait point 
intérêt k les comprimer. C'est à la même époque qu'Alphonse rejeta avec indi- 
gnation la demande d'obscurs sicaires, qui lui offraient de le délivrer de son en- 
nemi par le poison ou le poignard. Il fit prévenir René de se tenir sur ses gardes , 
et lui donna le signalement des assassins. 

La retraite des Aragonais et la levée du siège de Naples donnèrent au roi de 
Sicile tout l'honneur de cette campagne. Mais une perte plus grande que celle 
d'une bataille, la mort du fidèle Jacques Caldora, remplit son armée de deuil. 
René versa des larmes sur ce vaillant capitaine, enlevé inopinément au milieu de sa 
gloire. Il remit à son fils Antoine l'épée de connétable, croyant sans doute re- 
trouver le même dévouement et les mêmes vertus. 

Cependant ces expéditions successives, cet égal mélange de succès et de revers 
ne décidaient point la querelle des deux princes. Tour à tour vainqueurs ou 
vaincus, et presque égaux en forces, ils ne faisaient que ravager le royaume sans 
obtenir d'avantages décisifs. Les fertiles plaines de la Campanie , couvertes de 
gens de guerre , étaient incultes et désolées, et à peine comptait-on trois ou quatre 
villes importantes qui n'eussent pas retenti du bruit des armes. 

Le cœur de René souffrait de tous les malheurs de son peuple; il voyait avec 
douleur s'éterniser la guerre; l'argent lui manquait pour payer ses alliés et ses 
propres soldats. « Quand on vit, dit Muratori, que ce prince étoit pauvre, et que 
» sa bourse ne distilloitpas cette rosée d'or à laquelle on s'attendoit, et qu'il n'ap- 
» portoit que son courage et ses talents militaires, le zèle des Napolitains com- 
» mença à foiblir. » 

René n'ignorait pas que l'or et les promesses d'Alphonse avaient ébranlé le 
dévouement d'un grand nombre de seigneurs. Antoine Caldora lui-même avait lié 



LIV 

avec le roi d'Aragon de secrètes intelligences. Répudiant l'exemple paternel , il 
trahit son bienfaiteur, dès qu'il douta de sa fortune, ou que comblé de faveurs, 
il n'eut plus rien à lui demander. 

L'hiver avait suspendu les hostilités. Il s'annonçait plus froid et plus rigoureux 
que d'ordinaire (i44°)« Retirés dans leurs châteaux, les principaux chefs étaient 
abandonnés aux intrigues d'Alphonse. Ses émissaires parcouraient l'intérieur du 
royaume ; ils ranimaient le zèle de ses partisans , et donnaient comme certain son 
prochain triomphe. La présence de René pouvait seuledéjouer ces projets de tra- 
hison et de révolte. Il résolut de parcourir les provinces qui lui étaient encore 
soumises , et de s'assurer de leur fidélité. 

Mais avant de s'éloigner de Naples, et de confier à ses habitants la garde de ses 
enfants et de la reine Isabelle, il convoqua le peuple sur la grande place du mar- 
ché , près de l'église Saint-Sauveur. 

Une foule immense y accourut de tous les quartiers de la ville. René entouré 
de sa femme et de ses enfants réclama le silence. Puis élevant la voix au-dessus de 
cette multitude attentive, il rappela en peu de mots l'adoption et le testament de 
la reine Jeanne, l'attachement héréditaire des Napolitains à la maison d'Anjou et 
ses droits à la couronne. Il était prisonnier du duc de Bourgogne, enfermé dans 
un obscur donjon, lorsque leurs députés vinrent le reconnaître pour leur roi. Ne 
pouvant immédiatement se rendre parmi eux, il leur avait envoyé ses enfants et 
son épouse bien-aimée. Aucun péril n'avait effrayé leur courageuse reine. Isabelle 
avait traversé les mers et combattu à leur tête. Elle les avait gouvernés avec amour; 
et dernièrement encore elle avait partagé avec eux l'honneur et les dangers d'un 
glorieux siège. 

Quant à lui, depuis deux années qu'il défendait son droit les armes à la main, 
il avait cherché à se montrer digne de leur choix et de leur confiance. Mais la 
fortune avait trahi leurs espérances et les siennes. Une guerre, dont il était im- 
possible de prévoir le terme, détruisait les dernières ressources de son royaume. 
Il ne pouvait sacrifier tout un peuple à sa cause , ni prodiguer la vie de tant de 
fidèles serviteurs. Leur héroïque dévouement exigeait de lui un égal sacrifice. 

Alors montrant de la main ses vaisseaux, dont les pavillons flottaient sur la 
rade, il ajouta qu'il était prêt par amour pour son peuple à délier ses sujets de 
leur serment de fidélité, et à faire voile vers la France, puisqu'il ne lui était pas 
donné de conclure la paix, ni de les rendre heureux. 



Digitized by 



Google 



LV 

Cent mille voix interrompirent à cet instant le généreux monarque. Des cris de 
vivent René et Isabelle! nous et nos enfants nous mourrons tous pour eux, périsse 
VAragonaisl montèrent jusques au ciel. Ces longues acclamations ébranlèrent dans 
ses fondements la vieille Parthénope. La foule porta René en triomphe à son pa- 
lais, et il fallut que le bon roi, ému de tant d'amour, renouvelât le serment de ne 
jamais se séparer de son peuple *. 

René dès le soir même réunit son conseil. Il lui fit part de sa résolution de 
quitter Naples dans la nuit et de visiter pendant l'hiver les provinces fidèles, pour 
les maintenir dans le devoir. Un petit nombre d'intrépides chevaliers , sous les 
ordres de Raymond de Bartelle, accompagnèrent le monarque (décembre 1 4^9)- 

11 se dirigea vers l'Abruzze Ultérieure, où l'attendaient de nombreux dan- 
gers. Avant de franchir les Apennins et leurs sommets glacés, il lui fallait tra- 
verser un pays occupé par les troupes d'Alphonse, tromper un ennemi vigilant et 
lui dérober sa marche. Plusieurs villes fortifiées se trouvaient sur sa route ; leurs 
garnisons étaient nombreuses et aguerries, et le sort de René était à la merci d'un 
combat malheureux. Aucun obstacle n'arrêta le vaillant prince. Revêtu d'une 
simple armure, sans rien qui le distinguât de ses chevaliers, il se fit ouvrir les 
portes de Nola et de Bayanne aux cris de guerre Ursins , Ursins , puissante famille , 
qui suivait le parti aragonais. Une indiscrétion de ses soldats l'ayant fait recon- 
naître, il évita Monteforte, et pénétra dans la montagne. La neige recouvrait tous 
les sentiers, et une pluie glaciale tombait par torrents. Guidé par un pauvre moine, 
nommé Antonello, René passa ainsi deux nuits dans les Apennins, ranimant le 
courage de ses soldats par sa gaîté et son exemple. Il rallia sa petite armée à l'en- 
trée de la plaine, et après des fatigues inouïes, supportées sans se plaindre, il 
trouva enfin un sûr asile à Saint-Angelo di Scala , baronie d'Othon Carraccioli. 

L'historien de René nous le peint assis au foyer du châtelain , réchauffant ses 
membres glacés, sans linge , sans vêtements et sans bagages. Il fait lui-même cuire 
les œufs pour le souper commun, devise en riant avec ses compagnons, partage 
leur frugal repas, refuse le seul verre qu'ils aient pu se procArer, et boit comme 
eux dans une tasse de hêtre. 

Après quelques heures de repos il se remet en route. Un attroupement de mon- 
tagnards attaque son escorte dans un lieu désert et sauvage, près de Pietra Stor- 
tina. Un chevalier français, nommé Guy, resté à l'arrière-garde , met en fuite ces 



Degly ; Papon ; Ferreras. Histoire de René , par le vicomte de Villeneuve Bargemont. 



LVI 



misérables; il en fait plusieurs prisonniers et les conduit au roi, qui, loin de les 
punir, leur distribue tout l'argent de sa bourse, et les renvoie à leurs travaux. Les 
habitants de Hauteville, témoins de sa bonté, lui ouvrent leurs portes, et se dé- 
vouent à sa cause. Le lendemain il entrait à Bénévent, où il séjourna plusieurs 
jours. 

Le frère Antonello, ce fidèle guide du voyage, était né dans cette dernière ville. 
Il y possédait un modeste logis , que le roi voulut visiter. René s'y rendit accom- 
pagné de ses plus illustres chevaliers, et fit largement honneur au dîner du bon 
religieux, « qui cuyda bien en mourir, tant sa joye fust grande. » Ces traits, dignes 
d'Henri IV, se renouvellent sans cesse dans la vie du roi de Sicile. Pauvre et brave 
comme le Béarnais, quand il avait ses pourpoints troués et son armure faussée, il 
dort sur la dure enveloppé dans son manteau, partage les fatigues et les périls de 
ses soldats, vide entre leurs mains son escarcelle peu garnie ; il aime au milieu 
de serviteurs dévoués et de simples villageois à oublier sa royauté sous un toit de 
chaume. Sa familiarité pleine de bonté, sa gaîté « doulce et plaisante » ne sont 
égalées que par sa franchise et sa chevaleresque valeur. Mais moins que le grand 
Henri, il sut connaître les hommes ; jamais ingrat , souvent trompé, s'il ne laissa 
aucun service sans récompense, il pardonna trop facilement au repentir apparent, 
qui voilait une trahison. Ce fut à tous les âges la grande faute de sa vie. 

Dans un pays désolé depuis deux siècles par des guerres de succession, où le 
droit souvent incertain rendait toujours la fidélité douteuse, et enlevait la honte 
à la défection, il crut à l'honneur et à la loyauté, qui n'étaient que dans son âme. 
Le persécuteur de sa vieillesse, le soupçonneux Louis XI ne s'y fût pas trompé ; 
il eût jugé les Napolitains sur leurs intérêts et non sur leurs vertus. Mais quel 
homme au cœur élevé et généreux voudrait, au prix d'une couronne, que sa mé- 
moire traversât les siècles, à la manière de celle de Louis XI? 

La présence de René sur la frontière des Abruzzes, au milieu de cette popula- 
tion d'intrépides montagnards , remplit le but qu'il s'était proposé. Ses courses 
s'étendirent dans la Capitanate, sur les côtes de l'Adriatique, et jusque dans les 
Calabres. Il maintint la fidélité de ces provinces, leva des subsides, et parvint à 
organiser une armée nouvelle, et à réunir de l'argent pour la solder, des muni- 
tions et des vivres. Son nom était devenu populaire dans les moindres hameaux. 
Partout les habitants des campagnes accouraient sur son passage, et lui offraient 
ce qu'ils avaient de plus cher, leurs troupeaux, leurs récoltes et leurs enfants. Un 
jour, que venus en foule entre Bénévent et Padula, ils voulaient tous marcher 
sous sa bannière, René, profondément ému de ces marques d'attachement, les 
remercia en touchantes paroles , les força de recevoir le prix des vivres qu'ils 



Digitized by 



Google 



LVII 



avaient conduits au camp , refusa leurs services, et les pria seulement d'introduire 
quelques troupeaux de bœufs dans la capitale. 

Alphonse , sorti de Gaëte , avait repris le blocus de Naples. Ses troupes, qui 
s'étendaient jusqu'au Vésuve, isolaient cette grande ville du reste du royaume. 
Chaque année, des ports de la Catalogne sortaient des flottes nombreuses, qui ap- 
portaient l'abondance au camp aragonais. Malgré la supériorité de ses forces et le 
courage de ses soldats, il évitait avec soin toute action générale, s'en reposait sur le 
temps, son or et ses intrigues, et mettait dans la poursuite de ses projets cette cons- 
tance opiniâtre, propre à la nation espagnole qu'aucun obstacle ne décourage , qui 
lègue ses querelles d'une génération à l'autre, combat pendant huit siècles pour 
chasser les Maures , et ne s'inquiète jamais du dénouement. 

Le roi de Sicile établit à Bénévent son quartier général. Comme position militaire, 
cette ville assise sur trois rivières au pied des Apennins, à distance presque égale de 
Naples et de Gaëte, de la Méditerrané et de l'Adriatique, avait été admirablement 
choisie. René pouvait de ce point, et par la ligne la plus courte, fondre sur son 
ennemi, couper ses communications, intercepter ses convois, et marcher au se- 
cours de Naples et des provinces fidèles. Son armée, ou régnait une sévère disci- 
pline, semblait pleine d'ardeur. L'enthousiasme qu'il inspirait avait gagné ses 
ennemis mêmes. Un corps de cinquante lances et de trois cents fantassins venait de 
passer sous ses drapeaux. Leurs officiers l'avaient prié d'accepter en présent six 
tasses d'argent massif et deux chevaux d'une beauté rare. 

Alphonse sentit bientôt qu'il ne pouvait rester oisif, en face d'un adversaire 
dont les forces augmentaient chaque jour. Abandonnant le blocus de Naples, il 
s'avança jusqu'au pont de Tufara avec son armée. René, qui revenait de Lucera 
dans la Capitanate, apprit aussitôt la marche de son rival. Il envoya son héraut 
d'armes défier de nouveau le roi d'Aragon , soit à un combat singulier, soit à une 
bataille rangée. Alphonse ne daigna pas répondre. 

Irrité de cette insolence , le roi de Sicile résolut immédiatement d'en tirer 
une vengeance éclatante. Sans remarquer l'hésitation de ses capitaines, il fait 
sonner la charge, et se précipite sur l'ennemi, avec un petit nombre d'intrépides 
chevaliers. Les Provençaux et les Angevins se jettent dans la mêlée: leur exemple 
entraîne les Napolitains; ils fondent sur Tavant-garde d'Alphonse; le pont et les 
retranchements sont enlevés; rien ne résiste à l'impétuosité de cette subite attaque; 
la fuite devient générale. 

TOME I. h 



LVIII 



Bientôt la plaine est couverte de cavaliers aragonais, qui s'éloignent du champ 
de bataille. Alphonse lui-même, souffrant et malade, est forcé de céder au torrent. 
Déjà l'on apercevait l'escorte , peu nombreuse, qui entourait sa litière, lorsque 
Caldora fit sonner la retraite. Le roi d'Aragon dut sa liberté à cette trahison inat- 
tendue au milieu d'une victoire. 

René, outré de douleur de voir échapper son rival , enleva à Caldora l'épée de 
connétable et le commandement de l'armée. Une explication pleine d'arrogance , 
où la prière se mêlait aux menaces, lui avait révélé la défection de l'indigne 
fils de son ami. 

Mais la mémoire d'un glorieux père protégeait sa tête. Un repentir simulé lui 
obtint son pardon. Il recouvra ses honneurs et son influence, et n'en usa que pour 
soulever l'armée contre son maître et son bienfaiteur. Une sédition violente éclata 
dans le camp. Vainement le courageux prince tint tête à l'orage; abandonné de 
la plus grande partie de ses troupes , il traversa avec quatre cents chevaux les 
lignes aragonaises , et rentra à Naples dont il fit lever le blocus. 

Une trêve de quelques mois , obtenue sur les instances d'Eugène IV et de 
Charles VII , interrompit les hostilités. Pour mettre un terme aux malheurs de son 
peuple, René offrit de renoncer au trône, à la seifle condition qu'Alphonse, qui 
n'avait point d'enfants légitimes, adopterait le jeune duc de Calabre. Mais la prise 
d'Averse, livrée par Caldora, et l'obstination du roi d'Aragon firent échouer des 
négociations à peine commencées. 

L'histoire a conservé le récit des fêtes qui célébrèrent le retour du bon roi 
dans sa capitale. Malgré le peu de succès de cette campagne, elle avait été loin 
d'être sans gloire, et l'amour des Napolitains tenait compte à René de tant de gé- 
néreux efforts. Ils lui vouèrent de nouveau une fidélité inviolable, et jurèrent tous 
de s'ensevelir sous les ruines de leur patrie , avant de reconnaître l'Aragonais. 

Le 3i décembre (i440 un théâtre fut dressé dans une des cours intérieures de 
Castel Nuovo. Le château renfermait une grande foule de spectateurs, et leurs ac- 
clamations saluèrent l'arrivée de René et d'Isabelle. Les jeux alors commencèrent : 
la scène représentait l'entrée des Champs-Élysées , tels qu'ils sont décrits par le 
poètes. Minos, assis sur son tribunal, entendit tour à tour Scipion, Annibal et 
Alexandre. Les trois héros se disputèrent la prééminence dans des débats animés, 
et l'équitable juge des enfers remit à Scipion la palme des vertus héroïques. 



Digitized by 



Google 



LIX 

Un discours latin d'un docte jurisconsulte, Cyprien de Mer 1 , termina ces jeux. 
Il compara longuement Alphonse à Annibal et René à son vainqueur, et prédit 
que le bon droit, la vertu et la constance triompheraient enfin de la fortune. 

L'arrivée à Naples de Philippe Visconti et du célèbre François Sforce , son 
gendre , semblèrent confirmer ces espérances. Le fidèle ami du roi de Sicile , le 
doge Thomas Frégoze avait réussi à détacher ces deux princes de l'alliance d'Al- 
phonse. Ils s'étaient embarqués à Gênes sur une galère de la république, et ve- 
naient promettre à René une amitié sincère , de l'argent et des armes. 

Le doge, de son côté, hâtait l'armement d'une flotte nombreuse. Il écrivait au roi 
pour soutenir son courage, et il nous reste de lui une admirable lettre , qui nous 
montre combien le langage du cœur s'élève au-dessus d'une érudition diffuse, et 
à quel point, malgré le mauvais goût d'une époque, les sentiments élevés de l'âme 
se traduisent en paroles éloquentes. Nous citerons presque en entier ces nobles 



1 Anno Domini 1441 , die ultimo decembris, facti fuerunt ludi, coram screnissimo rege Renato , in civi- 
tale Neapolis, in Castro Novo ipsius civitatis. Intcr quos ludos fuit celebratum spcctaculum représentons 
Scipionem Africanum , Alexandrem et Annibalem coram Minoë, disceptantes presidentiae , etc., etc. 

( Extrait d'un manuscrit du XV e siècle intitule : A farci Tuilii Ciceronis de Ofjiciis et Paradoxis, décou- 
vert a ta bibliothèque de Saint-Dié, par le savant M. Gravier. II avait appartenu probablement au docteur 
Jean Manget, précepteur du duc de Calabre. 

Après avoir demandé pardon au roi de Sicile de mettre sur la scène des exemples aussi augustes, l'orateur 
ajoute que les leçons qu'il veut tirer de ce dialogue le garan tissent de tout reproche. Il remarque que la 
fortune, souvent jalouse des grands hommes, semble prendre plaisir à les persécuter, et à élever au-dessus 
d'eux le vice , la médiocrité et le crime. L'intelligence du peuple se trouble à la vue de cette aveugle injus- 
tice. Mais le sage ne fait entendre ni plainte ni regret. Il aime à lutter en homme contre la violence de l'ad- 
versité, et les tempêtes qu'elle soulève n'ébranlent point son courage. 

« Sérénissime roi , vous en donnez dans cette guerre un éclatant exemple, mais bientôt avec le secours de 
" Dieu , l'issue en sera telle , qu'elle répondra à votre justice et à la cruauté de votre ennemi. Ces événements 

- ressemblent, en tout point, à ceux qui curent lieu dans la lutte de Rome et de Carthage. Annibal commença 

- la guerre par la prise de Sagonte , qu'il remplit de sang et de deuil ; ainsi votre ennemi , sire , a commencé 

- son règne en étendant le meurtre sur Valence , reste infortuné des Sagontins. Annibal combattait contre 
» l'empire romain; ainsi votre ennemi s'élève contre l'église romaine. Scipion défendait la république , et 
» vous, vous défendez le Saint-Siège. Comme Annibal , Alphonse est vieux, rusé, fourbe et déloyal. Comme 
» Scipion , vous êtes jeune , prudent, juste , ami de la vérité. Comme Annibal, il a séduit les Campaniens , 

• comme Scipion vous exercez un pouvoir légitime sur les Napolitains. Les succès le remplissent d'orgueil 
« comme ils enflèrent Annibal , et dans l'adversité vous reproduisez le courage et la patience de Scipion ; 
» enfin comme Annibal , il sera chassé et vaincu , et vainqueur vous régnerez couvert de gloire. 

• C'est donc avec raison que ce spectacle à été célébré aujourd'hui sous les yeux de voire majesté. C'est la 

• même guerre dans le même pays, les mêmes actions et les mêmes chefs qu'autrefois, tellement que l'on se 

• croirait transporté dans ces temps reculés. Comprenez donc, grand roi, ce que signifient ces jeux. Ce qui 

- arrive à l'homme par le moyen des sens , fait plus d'effet sur lui que ce qui se présente sans leur secours. 
« Aussi nos ancêtres ont-ils voulu que des images fussent placées dans nos temples , aiin que leur vue en- 

- flammât pour ainsi dire l'homme d'une noble émulation. Ce n'est pas que je prétende que ces jeux aient été 



Digitized by 



Google 



LX 



pages , qui nous font connaître la position de René, l'attachement et la haute es- 
time que son caractère avait inspiré à l'un de ses plus illustres contemporains, 
f 

« Si les hommes, dit Thomas Frégoze 4 , prenaient la justice pour règle de leurs 
» actions , la population entière du royaume serait soumise à votre empire. Mais 
» comme on est toujours aveugle sur ses propres intérêts, comme on se laisse 
» trop souvent emporter par ses passions, on préfère quelquefois le joug d'un 
» usurpateur à l'autorité légitime du souverain. 

» Nulle pari , sire, vous n'avez éprouvé de vos sujets ni un soulèvement général, 
» ni une soumission entière. Dans le feu des discordes civiles , il se trouve des 
» méchants, qui osent s'élever contre vous; mais ce qui doit vous consoler, c'est 
» qu'aveuglés par la prévention , ils croient combattre un tyran dans celui qu'ils 
» vénéreraient comme un père, s'ils le connaissaient. 

» Voyez au contraire avec quelle joie , quel empressement vous avez été accueilli 

• célébrés pour laisser le moindre doute sur votre courage. On sait qu'il n'a pas besoin d'un suffrage étran- 

- ger; que vous tirez tout de vous-même, ne regardant comme insupportable rien de ce qui peut arriver à 

• un homme; mais c'est pour récréer et exciter votre esprit dans ces pénibles circonstances ; car ces amuse- 

• ments sont de nature à vous faireoublier les maux passés, et à vous donner la résignation nécessaire, pour 
» ceux qui vous menacent. Les mêmes institutions , au rapport de Valère Maxime, n'existaient-elles pas chez 

• les Romains? Dans leurs festins ils ordonnaient qu'on chaulât au son des instruments les exploits de leurs 

• prédécesseurs, afin que les jeunes gens, connaissant la splendeur de la vertu , fussent remplis pour elle 
» d'admiration, et tellement épris de sa beauté, qu'ils la préférassent à toutes choses. Tel est aussi le véri- 
» table esprit de ces jeux. 

• Ainsi, grand roi, ranimez votre courage , et continuez à regarder la vertu comme le premier de tous les 
» biens. Vous y êtes engagé par l'exemple de ces trois grands hommes , dont l'existence est perpétuée par le 
» souvenir de leurs actions, par l'exemple surtout de Scipion dont vous êtes le modèle sur la terre. La 

- raison vous y engage ; la justice vous en fait un devoir. Ranimez votre courage, conduisez -vous en homme, 

- comme vous l'avez toujours fait. Montrez maintenant cette grandeur d'âme , ce courage dont vous êtes doué . 

- Cette conduite doit être celle de tous les rois , mais surtout la'vôtrc , sire , qui avez juré d'imiter des oncê- 

• très, qui aimèrent mieux tout souffrir, la mort même, plutôt que de souiller leur nom de la moindre tache. 

• Soyez assuré, grand roi, qu'en agissant de la sorte , vous chasserez bientôt votre ennemi , et qu'alors vous 

- régnerez en paix sur vos états ; que tant que Dieu vous permettra d'habiter ce monde, vous y ferez un si 

- grand nombre de belles actions , que votre nom deviendra célèbre dans tout l'univers, et qu'enfin après 

- avoir parcouru la carrière de la vie, votre esprit regagnant sa demeure, et placé, non au pied du tribunal 

• de Minos, mais parmi les élus et bienheureux, y jouira d'une gloire éternelle, raie.* 

Nous devons à M. le marquis de Villeneuve la communication de ce curieux document, qui n'est inséré 
que par extrait dans l'histoire du roi René. L'étude de l'antiquité avait rendu populaires les héros de Tite- 
Live et de Quinte-Curce. Leurs noms cités sans cesse en Italie, dans les écrits de cette époque , étaient offerts 
à l'admiration des rois , et souvent mêlés par une étrange confusion à ceux des plus illustres chevaliers. Le 
discours de Cyprien de Mer peut être regardé comme un modèle de l'éloquence académique du XV e siècle. 

1 Histoire de Provence , traduction de P.ipon. 



Digitized by 



Google 



LXI 

» par les hommes les plus vertueux! ils se disputent à l'envi à qui vous élèvera 
» sur le trône. Il n'est rien qu'ils ne bravent pour l'amour de vous. Ravages , in- 
» cendies, sièges, blessures, famine, tout, la mort même. 

» Quand on pense à vos efforts généreux , je trouve que le motif le plus propre 
» à soutenir ce courage , dont vous avez donné tant de preuves dans la bonne et la 
» mauvaise fortune, est le zèle avec lequel , malgré votre éloignement , vos fidèles 
» sujets ont maintenu Naples et plusieurs autres villes du royaume sous votre 
» obéissance. Je les félicite de ce qu'ils vont recevoir de vous des traitements pro- 
» portionnés à leur conduite, et dignes d'un aussi noble prince. L'amour de la 
» gloire, ce sentiment si naturel aux grandes âmes, vous y invite. Sur le trône où 
» vous êtes élevé , vous foulez aux pieds les amusements frivoles et les plaisirs de 
» votre âge. La gloire est la seule passion qui fasse battre votre cœur. Mais vous 
» le savez , elle ne s'acquiert que par une fermeté inébranlable dans les périls 
» et les grandes entreprises. 

» La fortune vous a donné des richesses, un grand pouvoir, des états considé- 
» rables. Elle vous a mis l'égal par la naissance de tout ce qu'il y a de plus élevé 
)> sur la terre , et si nous voulons calculer les avantages dont elle vous a comblé , 
» nous verrons qu'il reste peu de chose à ajouter à l'éclat qui vous environne, et 
» que c'est seulement de vous-même que vous devez tirer un nouveau lustre. 

» Ainsi ne vous affligez point, si elle change de face; regardez ses rigueurs comme 
» des occasions préparées par elle de faire briller votre vertu. C'est à travers les 
» obstacles et les hasards qu'Hercule, Annibal , Fabius et plusieurs de vos ancê- 
» très ont acquis leur immortalité. Si jamais vous avez comme eux des revers à 
» souffrir, des périls à braver, bénissez votre sort; estimez-vous heureux d'avoir 
» avec une naissance illustre, un grand pouvoir, de vastes états, une occasion nou- 
» velle d'ajouter à ces avantages l'éclat de la vertu. 

» ^nt que vous combattrez pour la justice, vous pouvez compter sur l'assis- 
» tance de celui qui se fait appeler le Dieu des combats, sur la constance et la 
» fidélité de vos sujets, sur mon zèle et sur celui de la république, dont le gou- 
» vernement m'est confié. » 

Les troubles, que le choix de l'amiral de la flotte firent éclater, ne permirent pas 
à Frégoze de remplir toutes ses promesses. Ses secours se bornèrent à l'envoi de huit 
cents arbalétriers génois , commandés par un célèbre capitaine, nommé Aarano 
Cibo, René qui avait eu l'occasion de connaître son dévouement, le nomma vice- 
roi de Naples. Il l'appelait familièrement son grand ami et son compère. 



LXII 



Cibo , né à Rhodes d'une lamille patricienne, avait fait ses premières armes sous 
les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il s'était signalé en Italie dans toutes les 
guerres de son temps, et avait embrassé avec ardeur la cause de René. Comme il 
était aussi beau que vaillant , le bon roi, qui se plaisait aux devises, lui avait donné 
un bouclier sur lequel était représenté un paon avec cette légende : beauté qui 
passe tout. Cibo s'en était armé au tournoi d'Othon Carraccioli, aux grands ap- 
plaudissements des dames; mais dans les combats il n'avait d'autre cri de guerre 
que le mot : libertas. 

La lutte inégale, que le roi de Sicile soutenait depuis cinq années avec une 
héroïque constance, approchait de son terme. Renfermé à Naples, il ne pouvait 
plus tenir la campagne contre son redoutable rival. La fidélité des seigneurs, les 
plus dévoués à son parti, était devenue chancelante, et l'infâme trahison de Cal- 
dora avait dispersé sa dernière armée. Décidé à partager le sort de sa capitale, il ne 
voulut pas exposer ses enfants et la reine Isabelle au danger de tomber entre les 
inains du roi d'Aragon. Un capitaine génois promit sur sa tète de les conduire 
en sûreté sur les côtes de Provence. René fit à sa famille de touchants adieux, et 
laissa libres de s'éloigner jous ceux que tant de périls détachaient de sa cause. L'a- 
mour des Napolitains combla les vides d'une garnison affaiblie. Tonte la jeunesse 
prit les armes. Exercée chaque jour par René, et depuis longtemps accoutumée 
aux bruits de guerre, elle résolut de s'ensevelir avec son roi sous les ruines de 
Naples. 

Le dévouement du peuple ne faillit jamais dans la mauvaise fortune aux prin- 
ces armés pour sa défense. Vainement les courtisans les abandonnent, ou les tra- 
hissent; quand la calomnie n'a point soulevé les mauvaises passions de la foule, 
ni obscurci son intelligence, des populations entières se lèvent pour vaincre ou 
pour mourir. Il est donné à chaque siècle de renouveler ces immortels sacrifices. 
L'Espagne succède à la Vendée; Zumala-Carregui à Cathelineau et à Larocheja- 
quelein. 

Cependant Alphonse resserrait déplus en plus le blocus de Naples. Maître d'A- 
verse et d'Acerra , il s'était emparé de Pouzzoles et de la Torre del Greco. La tra- 
hison lui avait livré l'île de Caprée, et tandis que son armée, campée sous les murs 
de la capitale, commençait le siège de cette grande cité, sa flotte sillonnait la rade, 
et capturait les bâtiments légers qui tentaient de pénétrer dans le port. 

Bientôt toutes les horreurs de la famine se joignirent aux fatigues et aux périls 
d'un long siège. La faim, plus encore que l'épée, moissonna les malheureux 



Digitized by 



Google 



LXIII 



habitants ; les dernières ressources s'épuisèrent , et René , qui partageait le 
pain de ses soldats , fut réduit à refuser les pauvres , qui lui demandaient 
la nourriture de la journée. Vainement du haut des tours de Castel Nuovo, il 
cherchait chaque jour à découvrir les galères génoises. Le pavillon aragonais bril- 
lait seul à l'horizon. Rangés en lignes circulaires, les vaisseaux d'Alphonse, comme 
autant de citadelles flottantes, croisaient leurs feux sur les quais de Naplcs. Les 
anses voisines ne recélaient plus de barques de pêcheurs, et aucun d'eux n'eût été 
assez hardi pour s'aventurer sur la baie. 

Un jour que le bon roi venait de visiter les postes des remparts, et de donner à 
ses soldats des espérances qu'il ne partageait plus, une pauvre veuve arrêta son 
cheval , et demanda avec menace du pain pour ses enfants. René, les larmes aux 
yeux, s'éloigna sans lui répondre. Alors le désespoir s'empara de cette femme. Elle 
se rendit à la maison d'un fontainier, nommé Annello, connu pour son attache- 
ment au parti aragonais, et lui montra une entrée secrète, qui autrefois conduisait 
à Naples les eaux de la montagne par un aqueduc abandonné. C'était cette issue 
souterraine que, neuf siècles auparavant, Béiisaire avait suivie, lorsqu'il avait arra- 
ché Parthénope des mains des barbares. 

Le fontainier, plein de joie, courut en prévenir Alphonse, et s'offrit lui-même 
pour guide. Le roi fit appeler deux bannis napolitains, Diomède Caraffa et Ma- 
thieu Gennaro. 11 les chargea de choisir parmi les plus intrépides compagnons 
deux cent cinquante fantassins, et de tenter avec eux l'aventure (a juin i44^). 

Ils descendent, la nuit suivante, dans l'obscur souterrain , à un mille de la ville 
assiégée. Annello, une torche à la main, est à leur tête. Ils suivent en silence les 
sinuosités de l'aqueduc, et montent par une citerne sans eau dans la maison d'un 
tailleur, près de la porte Sainte-Sophie. 

Une femme veillait avec une jeune fille en attendant le retour de son mari. Gla- 
cées d'effroi à la vue de cette multitude d'hommes armés, elles se laissent enfermer 
à moitié évanouies. Mais le tailleur, qui rentrait tranquillement à sa maison, échappe 
aux Aragonais, en jetant des cris d'alarme. 

René avait été un des premiers à se réveiller à ce tumulte. Un instant lui avait 
suffi pour revêtir son armure et s'élancer à cheval vers la porte Sainte-Sophie. Il 
en trouva la garde luttant courageusement contre les soldats d'Alphonse, qui s'é- 
taient emparés d'une tour voisine. Il les attaqua sur-le-champ, l'épée et la hache a 
la main, et les chassa de la tour dans le plus grand désordre. 



LXIV 



Cependant Naples. était livrée à la confusion et à l'épouvante. Des bruits sinistrés 
circulaient dans tous les quartiers. On répandait qu'Alphonse était déjà maître 
d'une partie de la ville, et les cris : dragon ! dragon ! retentissaient dans l'ombre. 
Saisis d'une terreur panique, trois cents Génois abandonnent précipitamment la 
porte Saint- Janvier, et courent se réfugier dans Castel Nuovo. Cette fuite sans 
combat décida du sort de Naples. 

Averti par les signaux de ses partisans , Alphonse fait attaquer la porte aban- 
donnée. Comme elle ne cédait par assez vite aux efforts de ses soldats, un traître , 
nommé Marino Spizzinaso , jette des cordes aux Aragonais. Le vaillant don Pedro 
de Cardonna monte le premier sur les remparts; il y plante sa bannière, ouvre la 
porte à ses soldats et pénétre dans la ville. 

Le roi de Sicile poursuivait les derniers débris de la troupe d'Annello , lorsqu'il 
apprit cette trahison. Sans hésiter un instant, il revient sur ses pas , et vole à la 
porte Saint-Janvier occupée par Cardonna. Un combat sanglant s'engage entre les 
Aragonais et l'escorte du prince. René les charge avec fureur, dit un vieil historien : 
« Tenant sa bonne épée au poing et d'une hardiesse merveilleuse , qui ne cognois- 
soit nulle sorte de danger, sur eulx si vigoureusement se rua, et tant en occist, 
qu'on le suy voit à la trace. » Le sang inondait ses armes , et il criait d'une voix 
tonnante : « Anjou et Sicile! A moi chevaliers ! » 

L'ennemi, [frappé d'admiration et de frayeur, recule jusqu'à la porte. René, 
toujours au premier rang, sent redoubler son courage; l'espérance de la victoire 
lui donne de nouvelles forces; il allait peut-être refouler Cardonna dans son camp, 
lorsque de violentes clameurs lui annoncent l'approche d'Alphonse. Retournant 
alors la tête, il voit les Aragonais se précipiter derrière lui comme un torrent. Ils 
étaient entrés sans coup férir dans la ville, et cernaient de tous côtés l'intrépide 
monarque. 

René, dans cette extrémité, ne songea point à se rendre. Préférant une mort glo- 
rieuse à la captivité de Rulgnéville, il fait bondir son cheval au milieu des rangs 
ennemis. Un soldat catalan, nommé Spegio , se suspend aux rênes pour l'arrêter. 
Le roi lui abat le poignet d'un coup d'épée 4 . Il traverse au galop la place du Mar- 
ché et se jette dans Castel Nuovo avec un petit nombre des siens. 

Tout combat avait cessé , et l'ambition d'Alphonse était satisfaite. Mais le haineux 



1 Amputavit mamun illi ex brachio gladio vehementr r vibrato. 



Digitized by 



Google 



LXV 



monarque avait à se venger de cette résistance de cinq années et de l'attachement 
des Napolitains à la maison d'Anjou. Pendant trois jours la ville fut livrée comme 
une proie à une soldatesque effrénée. Les horreurs du pillage se joignirent aux 
horreurs de la famine. Puis, quand le sang ne coula plus, des tapis de soie, des 
fleurs et des guirlandes couvrirent toutes ces ruines , et Alphonse, traîné en vain- 
queur sur un char attelé de magnifiques chevaux blanôs , entra dans Naples au 
milieu d'une population silencieuse et consternée. 

. La présence de René manquait à ce triomphe. Il s'était fait jour l'épée à la main 
au milieu des Aragonais, ivres de meurtres et d'orgies, et s'était réfugié sur une 
galère génoise, qui avait forcé l'entrée du port. Debout sur la poupe du navire, il 
attacha longtemps ses regards sur cette belle et grande cité, qu'il laissait si mal- 
heureuse. A la vue de ses tours et de ses clochers disparaissant à l'horizon , on dit 
que sa force d'âme l'abandonna tout-à-coup; des larmes baignèrent son visage , et 
on l'entendit répéter ces touchantes paroles : « Adieu Naples , objet de tous mes 
» contentements et désirs , adieu le plus digne objet de mes affections, adieuNaples, 
» adieu tout 4 . » 

La soumission du royaume suivit la prise de la capitale; le gouverneur de Cas- 
tel Nuovo remit les clefs de cette forteresse immédiatement après le départ de René, 
et le brave Cossa lui-même rendit le château de Capuana , sur l'ordre de son roi. 
Il s'y était enfermé avec sa femme , ses enfants et quelques soldats fidèles ; ses 
vivres et ses munitions de guerre étaient épuisés ; mais le loyal chevalier avait 
engagé sa foi d'être le dernier à élever la bannière d'Anjou sur les remparts d'une 
ville napolitaine , et la garnison entière partageait l'enthousiasme de son chef. 
Chaque jour le feu de l'ennemi et la faim éclaircissaient ses rangs, lorsqu'une 
lettre de René détermina enfin l'intrépide gouverneur à accepter une capitulation 
honorable. Il abandonna sans regret son beau ciel de Naples, ses terres et ses 
châteaux de Campanie, pour s'attacher à la fortune d'un prince malheureux. 
Othon Carraccioli et plusieurs autres grands seigneurs napolitains suivirent cet 
exemple. La reconnaissance du bon roi égala le dévouement de ses fidèles che- 
valiers 2 . 

Après une traversée de quelques jours, René débarqua sur les côtes de Toscane. 



1 Cdsar Nostradamus , Mathieu Turpin. 

a Jean d'Arlatan, Georges de Lamagna , Cabanis , Charles de Castillon, Vilalis, Aiagonia et trois frères de 
rillustrc nom de du Bellay eurent la plus grande part de ces royales recompenses. 

TOME I. y 



LXVI 



Il s'arrêta à Florence, où le pape Eugène IV le reçut avec les honneurs dus à son 
infortune et à son héroïque courage. L'empereur Jean Paléologue et le patriarche 
de Constantinople étaient alors dans cette ville. Ils avaient traversé les mers, pour 
implorer auprès des pères du concile les secours de la chrétienté , et mettre un 
terme au schisme d'Orient, lorsque celui d'Occident cessait de désoler l'Église. 
Mais, l'esprit des guerres saintes n'animait plus en Europe que les successeurs 
d'Urbain II. Vainement les pieux pontifes élevaient leur voix vénérée, et mon- 
traient les fils de Mahomet sortant de leurs déserts, près de conduire leurs che- 
vaux s'abreuver dans les piscines de la basilique de Constantin. Plus d'un siècle 
devait s'écouler encore , avant que les échos de Lépante répétassent les chants de 
triomphe des soldats de la croix. 

Le roi de Sicile, en quittant Florence, avait dit au pape qu'il ne voulait plus être 
le jouet de l'inconstance et de la trahison des capitaines italiens. Il refusa à Gênes 
les offres de Frégoze, qui armait de nouveau des soldats et des galères. Ne voulant 
plus exposer ses peuples à de sanglants sacrifices, il remercia son généreux allié et 
débarqua à Marseille dans les premiers jours de novembre i44 2 * 

La joie et l'attachement des Provençaux éclatèrent à la vue de leur prince. Il 
revenait au milieu d'eux comme un pauvre chevalier, sans avoir et sans armée, 
entouré seulement de quelques fidèles courtisans du malheur. Mais son nom avait 
grandi dans l'infortune , comme d'autres dans la gloire. Le peuple racontait mille 
traits de bonté, de loyauté et de vaillance; et dans cette lutte inégale, mêlée de 
trahisons et de revers, rien ne pesait sur ce noble cœur. 

René passa une année entière en Provence, occupé de l'admiiiistration de son 
comté, et de le préserver des attaques des flottes catalanes *. Les soixante mille 
florins que lui avaient votés les États, avaient été employés à mettre en défense les 
côtes les plus exposées, ou distribués, comme une juste récompense, entre les che- 
valiers qui avaient tout quitté pour le suivre; il leur donna, en outre , une part de 
ses revenus des duchés de Bar et de Lorraine, et de beaux manoirs dans le comté 
de Provence. L'ingratitude et l'avarice ne furent jamais les défauts de René. Éco- 
nome des deniers du pauvre peuple et prodigue des siens , il se contentait des 
sommes librement votées par les Etats , et quand l'argent lui manquait, il préférait 



1 Un manuscrit de l'abbaye de Le'rinsnous apprend que ce prince recommandait aux moines • d exercer 
très exacte garde, de jour comme de nuit, de munir la grande tour d'armes, de harnois et de provisions , 
ann de ne laisser pénétrer qu'un seul étranger à la fois , même à la suite de l'abbé. > 



Digitized by 



Google 



LXVII 



aliéner ses domaines que de charger ses sujets d'impositions nouvelles , ou de laisser 
en oubli le dévouement de ses serviteurs *. 

Tandis que le roi de Sicile prolongeait avec Isabelle son séjour en Provence, et 
ne s'y faisait connaître que par des bienfaits, la mort lui enlevait à la fois son second 
fils Louis d'Anjou et la reine Yolande 2 . Le jeune prince suivait son illustre aïeule 
au tombeau, au moment même où il venait de rétablir la tranquillité dans la 
Lorraine et le Barrois, et de conclure une paix glorieuse, après avoir vaincu le 
comte de Vaudemont, pris d'assaut Commercy, et châtié la félonie de son turbu- 
lent damoisel. Nommé à Naples trois ans auparavant lieutenant général des deux 
duchés, il les avait trouvés en proie à tous les désordres de la guerre civile et 
étrangère. La présence du noble enfant avait suffi pour calmer les discordes, 
rallier contre l'ennemi commun la chevalerie de ces provinces, et plus fait pour la 
victoire que l'expérience et la sagesse des membres du conseil de régence 3 . 

Cette mort prématurée accabla René de douleur. Quittant immédiatement la 
Provence, qu'il laissait dans une paix profonde, il envoya en Lorraine Louis de 
Beauvau avec de pleins pouvoirs, et se dirigea sur l'Anjou, qui pleurait encore 
la bonne reine Yolande (mars 1 444)- La présence de Charles VII retint René à 
Tours. 

Guillaume de la Pôle, sire de Suffolk, venait d'arriver dans cette ville, pour 
traiter de la paix entre la France et l'Angleterre. Epuisés par ces guerres san- 
glantes, les deux peuples éprouvaient un égal besoin de repos. Mais des obstacles 
presque invincibles s'opposaient à la conclusion d'un traité durable. Les justes 
exigences de Charles avaient grandi avec la victoire, et le souvenir d'anciens 
triomphes ne permettait pas à l'orgueil anglais d'avouer ses récentes et nombreuses 
blessures. 

Le roi de Sicile montra dans ces négociations une habileté et une expérience 

1 M. de Villeneuve remarque que René avait alors tellement engagé ses domaines, que les revenus du duché 
de Bar étaient réduits de vingt mille florins à trois mille, et ceux de Lorraine de cinquante mille à cinq 
mille. 

Quelquefois les habitants des villes qui relevaient immédiatement de la couronne , s'opposaient à toute 
aliénation de domaines. Il nous reste des lettres- patentes, datées deCapoue, le 2 avril 1442, où le roi de Sicile 
promet aux habitants de Baux , et ce, sur leur demande , et eu égard à leur fidélité, de ne jamais aliéner cette 
baronnie pour quelque cause que ce soit , en totalité ou en partie. 

u Le 14 décembre de Tan 1443, trespassa au chastel de Saulmur madame Yolande, tille du roy d'Aragon, 
et depuis mère du Roy René. (Heures manuscrites de René.) 

:i Dom Cal met. — (Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine.) 



LXVI1I 



consommées. Secondé par les ducs d'Orléans et de Vendôme, Pierre de Brézé et 
Bertrand de Beauvau , il obtint la restitution du comté du Maine , et conclut une 
trêve de vingt mois, qui ne coûta pas à la France le sacrifice d'une seule de ses 
conquêtes. Le mariage d'Henri VI et de Marguerite d'Anjou fut le sceau de ce 
traité. Le jeune roi ne demandait en dot que la cession des droits de son beau- 
père sur les Baléares A . 

Une insolente agression des bourgeois de Métz appela René en Lorraine. Isa- 
belle , qui l'avait précédé dans ce duché , s'était rendue en pèlerinage à Pont-à- 
Mousson, pour y gagner des indulgences récemment accordées par le souverain 
pontife, et y prier en même temps sur la tombe de son fils. Embusqués sur la 
route, les Messins fondirent sur l'escorte qui accompagnait ses bagages; ils s'em- 
parèrent de ses pierreries, de sa vaisselle d'argent et même de ses robes de soie 
et de brocart d'or fourrées de menu vair; puis, sous prétexte d'une ancienne 
créance due par les ducs de Lorraine, et de la secrète protection accordée par la reine 
à Thierry des Armoises, gentilhomme de sa maison, qui avait eu avec la ville de 
sanglants démêlés , ils refusèrent de réparer leur outrage 2 . 

Toute la chevalerie de France s'émut en apprenant l'insulte faite à une femme 
et à une reine. Charles VII, qui venait de pacifier le Dauphiné, rejoignit en 
Lorraine son frère de Sicile. Il lui conduisait ses vieilles bandes victorieuses , que 
la paix laissait oisives. Le connétable de Richemont, Bertrand de la Tour-d'Au- 
vergne , Brézé et Xaintrailles marchaient à leur tête. 

Un siège de six mois, soutenu avec une opiniâtreté digne d'une meilleure cause , 
réduisit la ville de Metz à la dernière extrémité. Les sept de la guerre 3 avaient 



1 L'an quatre cents quarante-quatre , 
Les roys de France et d'Angleterre , 
AfGn de toute noize abattre, 
Firent abstinence de guerre. 
Et alors le roy de Secilie , 
Aftin tousjours de la paix querre , 
Fiança et donna sa fille 
Au feu roy Henry d'Angleterre. 

2 « Qnant la royne les nouvelles en eut ouye , moult fut couroucie et moult esbahie , manda le conseil , 
et leur dict : • Que vous semble de ceulxde Metz que mes bahuset garde robbeà Metz en ont menez. Je m'en 
» veux aller en Anjou vers le roy, mon marit, luy racompter l'outrage que ceulx de Metz m'ont faict. Je 
» suis bien asseurée , quand le roy Charles le sçaura , il n'en sera pas contant. • 

{Chronique de Lorraine,) 

:! Magistrats choisis parmi les échevins, chargés de veiller à l'honneur et à la défense de la cité. 



Digitized by 



Google 



LXIX 



brûlé les faubourgs pour prolonger la lutte. Aucun sacrifice n'avait coûté à ces 
intrépides communiers, qui ne demandèrent la paix qu'après avoir été décimés par 
le fer et la faim (février i445). Forcés alors de subir la loi du vainqueur, ils ne cru- 
rent point acheter trop cher la conservation de leurs franchises , en renonçant à 
toute créance sur le duché de Lorraine , et en offrant aux deux rois une riche 
vaisselle de vermeil et cent quatre-vingt mille écus d'or pour les frais de la 
guerre 4 . 

La paix venait d'être signée à Nancy, lorsque le comte de Suffolk, de retour sur 
le continent, arriva dans cette ville pour épouser Marguerite au nom d'Henri VI. 
Ravissante d'esprit, de beauté et de grâces , cette jeune princesse n'avait point 
encore révélé les qualités héroïques de son âme. Mais un seul de ses sourires 
suffisait déjà pour charmer tout ce qui approchait d'elle , et il était facile de prévoir 
qu'elle dominerait à son gré le caractère doux et faible de son époux 2 . 

Louis d'Haraucourt , évêque de Toul , bénit cette union en apparence si heu- 
reuse, le jour même où Yolande d'Anjou épousait son cousin Ferry de Vaude- 
mont 3 . A la vue des deux sœurs qui apportaient la paix, comme les colombes de 
l'arche, les transports de la foule se mêlèrent aux joies royales , et, au milieu des 
fêtes splendides qui célébraient ces alliances, René et Isabelle purent se livrer sans 
trouble à un bonheur depuis longtemps inconnu. 

Ils tinrent pendant huit jours à Nancy de « grantset somptueux états, où furent 
festoyés » Charles VII , Marie d'Anjou et le dauphin, les ducs d'Orléans , de Cala- 
bre, d'Alençon et de Bretagne, les comtes de Foix et du Maine, les plus illustres 
prélats et les plus brillants seigneurs du royaume. Des lices furent dressées sur la 



1 Aux Messains cousta moult d'argent , 
Et à tout aultre manière de geut ; 
Ainsi qu'ung loup prend ung oyson , 
Et l'estraingle à peu (Toccoison. 

(Chronique de Metz. Dom Caimct. ) 

a Le sire de Charnières, secrétaire de René , fut chargé par le prince de rédiger le contrat de mariage de 
Marguerite et de Henri Vf. Il descendait d'une famille d'ancienne chevalerie , qui existe encore en Anjou. 

' César Nostradamus , sur la foi d'une note en langue provençale , inscrite à la marge d'un manuscrit 
trouvé chez Louis de Grasse, seigneur du Mas, prétend que Ferry de Vaudemont enleva lui-même Yolande, 
et força ainsi le roi de Sicile de consentira un mariage arrêté depuis tant d'années. La confiance et l'at- 
tachement , que René ne cessa de montrer à son gendre , démentent cette supposition romanesque , qui 
n'est appuyée sur aucun e preuve historique. 



LXX 



grande place de Nancy. Le roi de France y jouta contre le roi de Sicile 4 . Toutes les 
châtelaines avaient abandonné leurs vieux manoirs , et si l'on en croit les chro- 
niques, plus d'un chevalier, ébloui par l'éclat de leurs charmes, engagea sans 
retour son cœur et sa liberté. 

Les adieux de Marguerite d'Anjou furent pleins de deuil et de douleurs , 



J Iceulx Àngloys lors vindrent querre 
La fille du roy de Secille , 
Pour eslre royne d'Angleterre , 
Et fist l'en (et l'on en lit) grant festc en la ville. 

Des seigneurs de France avoitmont (grand nombre), 
Le roy de S< cille , du Mayne , 
Contes de Foestz , Pol , Richemont , 
Et puis monseigneur de Lorraine. 

Barons, chevaliers, escuiers, 
Seigneurs, dames et damoiselles, 
Tabourins, clarons, meneslriers, 
Pour faire grant chière à merveilles. 

La feste si dura huit jours, 
Tant en danses, de'duitz , esbas 
Que aultres gracieulx séjours, 
Et tant quecliascun estoit las. 

Les roynes de France , Secille , 
La fiancée et la daulphine , 
Et d'autres dames belle bille , 
Si en firent devoir condigne. 

Durant la feste eut jouxtes belles; 
Et y jousta le feu bon roy, 
Armé gentement à merveilles 
En Irès bel et plaisant arroy. 

Aussi fit le roy de Secille , 

Messeigneurs les contes du Mayne , 

De Foestz , de sainct Pol bien abille (habile), 

Avccques monseigneur de Lorraine. 

Les ungz et aultres si joustèrent 

En signe de joye et lyesse , 

Et très vaillamment s'acquittèrent 

En tout honneur, loz et noblesse. ( Martial d'Auvergne ). 

Un manuscrit contemporain, de la collection de M. Noël , notaire à Nancy, cité dans les pièces justificatives 
de F Histoire de René d'Anjou , désigne ainsi les combattants : 



Digitized by 



Google 



LXXI 



comme si de secrets pressentiments eussent dévoilé l'avenir. Charles , qui l'aimait 
tendrement, voulut l'accompagner à plusieurs lieues de Nancy. René et Isabelle 
la conduisirent jusqu'à Bar, et la bénirent de nouveau en versant une grande 
abondance de larmes ; mais quand il fallut la remettre entre les mains du comte de 
Suffolk, et pour toujours se séparer d'elle, tout courage les abandonna 4 , et leurs 
dernières paroles furent étouffées par des sanglots. 



« Ceulx de déduis : 

« M. deCalâbre , de S l -Pol , lese'néchal d'Anjou seigneur de Beauvau , le seigneur de Mison , Jehan 
Cossa , Thierry de Lénoncourt , Jean Crespin , Philippe de Lénoncourt , le jeune Charny de Chamois , Jean 
de Nancy. » 

• Les forains à couverte : 

« Le roy de Cécile , le comte de Vnaldange , le seigneur de Fénestrange , le sire de Bassompière , le sei- 
gneur de Flavigny, messire Wary de Fléville, le seigneur Jacques de Haraucourt , Jacquot Rouart , Geoffroy 
de SMSélin , Jehan de Toulon , François de Chambley, Louis de Wisse , Godefroi de Namur, Philibert de 
la Jnîlte , Claude deNeufchastel. ( L'hostel du roy super abondant ). 

« Chascun des dicts devoit faire huit coups de jouste , et le mieulx joustant aveoir ung diamant au dessus 
de mille escus, chanffrain à pincer l'escu et le tymbre armoyé de ses armes. • 

Et quiconque vuidera la selle , il en est quitte pour dire aux darnes : * Je n'en peulx mais. • 

« M. de la Tour, ajoute un autre manuscrit , vint sur les rangs après M. de Lohéac , et devant Prégent de 
Coetivi et Poton de Xaintrailles. Et y vint monté sur ung bel et puissant coursier, et une housseure de beau 
drap d'or, chargée de petites campannettes d'or, et une manteline de même ; et avoit dix gentilshommes 
atournadés de satin blanc. • 

« Il fist douze courses, sçavoir : trois contre M. de S'-Pol , six contre messire de Laiain , et trois contre 
messire de Brézé , et rompit six lances. » 

Ferry de Lorraine , Gilles de Mailly et Gaston V, comte de Foix , Fouquet d'Agoult et Pierre d'Aubusson , 
se signalèrent aussi dans ce tournoi. Ce dernier y fist vœu de consacrer sa vie à combattre les infidèles. 
Soixante années de combats et de gloire et l'héroïque défense de Rhodes contre toutes les forces de Mahomet II 
montrent comment il sut tenir son serment. 

1 Puis vint le conte de Suffort 
Prendre la royne d'Angleterre , 
Pour Tamener, dont pleurs à fort 
Eust l'en veu (on l'eût vu) là tumber à terre. 

Le feu roy si vint en ce lieu 
Prendre la fiancée sa niepee , 
Puis en larmoiant dict adieu , 
Et la baisa en grant destressse . 

Son père et elle si pleurèrent 
Quant ce vint à l'cmbrassement , 
Et à peine ung seul mot parlèrent , 
Tant senloit leur cueur grant tourment. 

Lors les dames et damoiselles 
Là vinrent au partir baisier, 



LXXII 



Ce douloureux départ avait mis fin aux joutes, et inspiré des pensées plus 
graves. Les deux rois s'arrêtèrent à Toul, où ils abolirent la Féte des fous, souvenir 
honteux des saturnales du paganisme. René y publia aussi divers règlements, pour 
marquer les limites de la juridiction ecclésiastique, et réformer son ancienne 
ordonnance sur les blasphémateurs. L'amende exigée fut proportionnée à la nais- 
sance et à la qualité des coupables. Elle s'éleva de soixante sols à soixante livres, 
selon que le condamné sortait des rangs du peuple ou de la noblesse. 

Après un court séjour en Lorraine, René se rendit à Châlons-sur-Marne, auprès 
de Charles VII. Ce monarque, à la veille d'entreprendre la grande réforme militaire, 
qui a créé la monarchie française, avait fait appel à l'expérience du roi de Sicile, 
et s'était entouré des princes de son sang , de ses principaux conseillers et capi- 
taines, et des députés des bonnes villes du royaume. 

Il y eut dans les plaines de Champagne une revue de tous les gens de guerre. 
Charles en licencia un grand nombre, et ne retint à sa solde que les plus disciplinés 
et les plus braves. L'infanterie fut formée d'un corps permanent de quatre mille 
archers, et la cavalerie de quinze compagnies de cent lances. Chaque lance, ou 
homme d'armes, avait sous ses ordres trois archers, un écuyer et un page. « Le 
roy, dit un historien contemporain, nomma des capitaines vaillants, sages et ex- 
perts en fait de guerre, et non jeunes et grants seigneurs. » 

Toutes les communes durent en outre élire chacune un habitant, « le plus 
advisé pour le service de Tare. » Elles furent dans l'obligation de lui fournir un 
équipage, et de le solder en temps de guerre, à raison de quatre livres par mois *. 



Dont avoient douleurs si cruelles, 
Qu'on ne les sçavoit apaisier. 

A tant print congté et partit , 
E t la feste qu on avoit faicte 
Lors en larmes se convertit ; 

Las ! quelle lyesse est parfaicte ? (Martial d'Auvergne.) 

1 La solde de chaque homme d'armes fut fixée à dix livres par mois, celle de l'écuyer à cinq, des archers 
à quatre et du page à soixante sols. Le marc d'argent valait alors six livres dix-huit sols. Une ordonnance 
précédente rendue à Angers, par Charles VU, pendant que le roi de Sicile était encore à Nuples, avait déjà 
commencé cette réforme. 

Depuis en la ville d'Angiers, 

Co nsidérant en soy les termes 

De guerre, périlz et dangiers, 

Qui advenoient par tes gens d'armes ; 



Digitized by 



Google 



Lxxra 



Pendant la paix une exemption d'impôts lui fat accordée. Les fixincs archers, tenus 
à paraître tous les dimanches en habit de guerre, à réprimer le brigandage et à se 
réunir à certains jours pour tirer de l'arc, formèrent une milice toujours prête à 
marcher sous la bannière de la commune ou l'étendard royal. Ils remplacèrent ces 
levées irrégulières de vassaux turbulents et ces bandes d'aventuriers, fléau de la 
France depuis un siècle , plus redoutables aux paisibles habitants des campagnes 
et des cités qu'aux Anglais et aux Bourguignons. Des subsides assurèrent 
l'entretien de cette armée permanente. La France vit , dans l'établissement de 
ce nouvel impôt , le triomphe de l'ordre et de la royauté sur l'anarchie féodale. 
Peu soucieuse de libertés après tant de déchirements, elle ne craignait point la 
tyrannie de Charles, et elle eût voulu lui rendre en puissance ce qu'il lui donnait 
en gloire et en sécurité. 

Nous ignorons quelle part le roi de Sicile et le duc de Calabre prirent à cette 
organisation de l'armée française. Les historiens nous apprennent seulement 
qu'ils assistèrent à tous les conseils, où ces grands projets furent adoptés. L'atta- 
chement de Charles pour René sembla s'accroître encore. Il parvint à conclure un 
traité définitif avec le duc de Bourgogne, obtint la remise entière de la rançon 
de Bulgnéville et le renvoi des garnisons qui occupaient les forteresses du pays 
d'Argonne (octobre i445). 

René au comble de ses vœux suivit le roi à Tours. Il donna à son fils le marquisat 



Qu'ung homme d'armes si avoit 
Alors dix chevaulx de bagaige, 
Dont la pluspart riens ne servoit , 
Si non que d'aller au fourraige ; 

Que les variez n'estoientqu'herpaille , 
Plus empeschans que soulageans , 
Tous adonnez à la mangeai Ile, 
Et à destruire povre gens. 

Le dit feu roy fist ordonnance , 
Et fut avisé et conclus 
Qu'un homme d'armes, ou une lance , 
Auroit cinq chevaulx et non plus , 

Ung coustiller et deux archiers 
Avec son gros varlet et paige, 
Qui seroient par moys soudaiers, 
Et mis hors tout aultre bagaige. 

TOME I. 



(Martial d'Auvergne. Daniel. Anquetil.) 

k 



LXXIV 

de Pont-à-Mousson et la lieutenance générale de la Lorraine, puis, renonçant aux 
conquêtes et aux expéditions lointaines, il se rendit en Anjou pour y reposer sa 
tête blanchie moins par le temps que par les malheurs. 

La joie fut grande dans le duché, lorsqu'on apprit que le bon roi venait avec 
Isabelle habiter le vieux château , témoin de sa naissance. Les populations en ha- 
bits de fête accoururent sur leur passage ; mille cris d'amour saluèrent leur entrée 
à Angers, et la cité fidèle oublia en un jour les calamités de la guerre. Tranquille 
souverain de trois belles provinces , René ne régna plus que pour le bonheur de 
ses sujets. Il savait que la paix et la justice sont les premiers besoins des peuples 
qui ont souffert; il y ajouta les bienfaits d'une administration paternelle. 

Ce prince, que quelques historiens, copiés par un romancier célèbre, nous 
représentent uniquement occupé de poétiques récits, de peinture, de processions, 
d'allégories mythologiques , de mystères et de fêtes , entretenait une immense 
correspondance dans toutes les parties de ses états, déléguait son pouvoir aux plus 
vertueux et aux plus sages, s'informait chaque jour des événements qui intéres- 
saient ses peuples , et ne laissait jamais une infortune sans consolation , un service 
sans récompense. Le chevalier qui réclamait le prix du sang versé pour sa 
cause, la pauvre veuve ou le marchand implorant son appui, étaient également 
assurés d'obtenir justice. « La bonté est la première grandeur des rois » ; et le 
bonheur dont jouirent sous son règne l'Anjou et la Provence répond victorieuse- 
ment à ces mensongères accusations. 

Diverses ordonnances, rendues peu de mois après l'arrivée de René , nous font 
connaître le cœur de cet excellent prince. L'hiver de 1 446 , froid et rigoureux, 
avait été suivi d'une sécheresse extraordinaire. Toutes les récoltes avaient manqué 
à la fois en Provence: les olives et les raisins séchaient sur leurs tiges brisées par le 
mistral, les sources s'étaient retirées des fontaines, et les habitants d'Aix allaient 
puiser jusque dans le lit de la Durance l'eau nécessaire aux besoins de la cité. 
Averti par son sénéchal, le preux Tanneguy Duchâtel, René lui écrivit d'exempter 
de tout impôt , pendant une année entière, les contrées les plus malheureuses. 

Cette générosité royale n'était pas un obstacle aux mesures propres à rétablir 
l'ordre dans ses finances. Il versa, à la même époque , deux cent soixante mille 
livres pour dégager ses domaines, et publia des lettres patentes, où il déclare de 
nul effet et nuisibles à l'état les aliénations qui pourraient avoir lieu à l'avenir. 
Cette sage mesure , passée dans notre jurisprudence, eut une influence heureuse 
sur la suite de son règne. 



Digitized by 



Google 



LXXV 



La paix glorieuse, dont Charles VII dotait la France, avait rallumé l'amour des 
tournois. A défaut de combats à outrance contre d'insolents ennemis, il fallait aux 
compagnons de René et de Dunois des lices où briser des lances « sous les yeulx 
de celles qu'ils aymoient le mieulx. » Le bon roi ne pouvait rester étranger à ce 
mouvement chevaleresque. Lui-même il s'était plu dans ses instants de loisir ou 
de captivité à tracer les règles de ces fêtes, et il avait orné le précieux manuscrit 
de peintures de sa main i . L'histoire et la poésie nous ont conservé la relation des 
trois tournois les plus célèbres de son règne. 

« Quatre gentilshommes angevins, dit Wulson de La Colombière, entreprirent 
de garder un pas d'armes entre Razilly et Chinon , sous condition qu'aucune dame 
ni damoiselle ne passeroit par le carrefour, où leur dit pas seroit dressé, qu'elle ne 
fût accompagnée de quelque vaillant chevalier ou escuyer , qui seroit tenu de 
rompre deux lances pour l'amour d'elle; que si elles prétendoient passer outre , 
toutes seules, elles estoient tenues de laisser quelques gaiges à ces gentilshommes , 
qui ne les rendroient point, qu'elles n'eussent amené un chevalier pour les racheter 
par la jouste. 

» Ils avoient fait planter une colonne, sur laquelle estoit représenté un dragon 
furieux, qui gardoit les escus armoiriés des quatre chevaliers, auxquels ceux qui 
vouloient combattre estoient tenus de toucher avec le bout de leurs lances. » 

Dans le plus beau de la saison , 
Entre Razilly et Chinon , 
Devant la gueule du dragon 
N'alloit dame ne damoiselle, 
Sans noble homme et de renom , 
Qui d'armes n'acquittast le nom 
Que nulle joyeuse ou belle, 
Ne passeroit sans son amy.... 
Sans rompre deux lances pour elle 
Contre son courtois ennemy. 

Ce ne fut point par sa magnificence, l'éclat et la richesse de son armure , que 
brilla René dans ce tournoi. Pleurant encore le départ de sa chère Marguerite , il 
descendit dans la lice couvert d'armes noires, avec un écu de sable semé de larmes 
d'argent, monté sur un cheval noir, caparaçonné de deuil, et toucha de sa lance 
de même couleur l'écu des Tenants. 



1 Second volume, page I re . 



LXXVI 



Et d'armes fisl tant largement , 
Que le prix on lui envoya 1 . 

En faisant ses adieux aux chevaliers de l'Emprise du dragon , René leur donna 
rendez-vous, pour l'année suivante (i 448), à sa bonne ville de Saumur, la gentille et 
bien assise. Les détails de ce tournoi , extraits par La Colombière d'une relation 
manuscrite, dédiée à Charles VII, prouvent qu'il effaça tous les autres en magni- 
ficence. 

Les limites de cette biographie ne nous permettent que de donner en note 2 la 



1 Le manuscrit original, enrichi de gracieuses miniatures, faisait partie de la bibliothèque du chancelier 
Séguier. Il est aujourd'hui égaré ou détruit. Un écusson d'azur, à trois fers de javelot, surmonté au lieu 
d'un cimier, d'une mîlrc et d'une crosse, était peint sur la première page, et tenait lieu de signature. Je pense 
que l'on peut reconnaître le poète anonyme à ces armes de la maison de La Sayettc. 

a Peu de temps après, le roi de Sicille entreprit des joustes, lesquelles il tint proche de Saulmur, au devan t 
d'un chasteau de bois qu'il fit construire dans une belle plaine, lequel il fit peindre par dehors et par dedans, 
et le meubla de très riches tapisseries; et à l'imitation des anciens romans, le nomma le chasteau de la 
Joyeuse-Garde, où, durant l'espace de quarante jours, luy et la reine Isabelle, et madame Yolande sa fille, 
et quantité d'autres dames et damoiselles , et notamment la belle et jeune Jeanne de Laval , pour laquelle 
secrètement il fit et dressa celte emprise , avec un grand nombre de grands seigneurs , et particulièrement 
ceux qui dévoient estre de la troupe des Tenans, demeurèrent en grande joye et magnifique feste , attendant 
tous ceux qui, pour acquérir de l'honneur, voulurent venir jouster contre le roy, chef de l'emprise, et contre 
ceux qu'il avoit choisis pour combattre à son costé. 

La reine , les dames et les seigneurs, qui estoient venus pour voir ces nobles faits d'armes , furent festinez 
dans le chasteau, et puis placez dans des eschaffaux , parez très richement, vis-à-vis du lieu où les joustes 
se faisoient. 

La sortie du roy de son chasteau artificiel se fit dans cet ordre : 

1° Deux estafiers turcs, habillez à leur mode, avec de longues vestes et des turbans de damas incarnat et 
blanc , menoient chacun un véritable lyon , attaché avec une grosse chaîne d'argent. 

Après suivoient les tambours et les fifres du roy à cheval, et en suitte les trompettes, tous richement vestus 
de la livrée et de la devise du roy, de damas incarnat et blanc. 

Âpres marchoient à cheval deux roys d'armes, tenans leurs livres ou cartu Inires d'honneur et de noblesse 
en leurs mains, pour y descrire et exalter les nobles faits d'armes et les valeureux combats, qui se feroient au 
lieu où les lices estoient dressées. 

Puis marchoient sur de très beaux chevaux , les houssures desquels estoient très richement ornées d'ar- 
moiries en broderie, les quatre juges du camp : à sçavoir deux anciens et sages chevaliers , et deux escuyers 
bien expérimentez en toute sorte de combats. 

L'un estoit seigneur de Cussé, 
L'autre seigneur de Marligné , 
Antoine de La Salle, aussi 
Hardouyn Frcsneau 

En suitte venoit un nain vestu à la turque, sur un beau cheval richement caparaçonné, portant l'escu de la 
devise que le roy René avoit choisie en cette occasion. Il estoit de gueules , semé de pensées au naturel , 



Digitized by 



Google 



LXXVII 



curieuse description de cette fête guerrière, qui réunit les plus illustres chevaliers 
de France , pour y rivaliser d'adresse et de valeur. Mais nous ne pouvons passer 
sous silence le poème de Louis de Beauvau , sénéchal du bon roi, sur le tournoi 



comme estoient aussi les cottes d'armes , les bannières , les charafrains et les houssures , et caparaçons des 
chevaux des chevaliers, et des escuyers du roy etde tous les Tenans. 

Après le nain, marchoit une très belle dame superbement veslue, menant et conduisant le cheval du roy 
René par une escharpe attachée à la bride ; ce prince portant sa lance sur la cuisse , et l'escu de la devise au 
bras senestre , tout le cheval couvert d'un caparaçon de la même devise , traînant à terre. 

Cette dameestoit destinée à mener tous les Tenans, chacun à son tour, lorsqu'il seroit nécessaire de jouster 
contre les Âssaillans qui se présenteroient à l'emprise , et qui viendroient toucher l'escu pendant au perron 
avec le bout de leurs lances. 

Le roy estoit suivi de monseigneur Ferry de Lorraine, du sire Louis de Beauvau et de son frère , du comte 
Guy de Laval , de Geoffroy de Saint-Belin , de Lénoncourt , de Guerry, de Crespin , de Cossé , du Bègue du 
Plessis et de plusieurs autres gentils et vaillans chevaliers, dont nous dirons les noms selon Tordre qu'ils 
jouslèrent avec celuy des Assaillans, qui s'esprouvèrent en ce noble exercice. 

En cet ordre, ils arrivèrent au lieu où estoienl dressées les lices, proche desquelles on avoit fait tendre un 
très grand et très riche pavillon, à la porte duquel s'assit le nain , vestu à la turque, sur un riche oreiller , 
ou carreau de velour cramoisi , frangé et houppé d'or, les jambes passées l'une sur l'autre en sautoir, ayant 
esté mis là pour remarquer tout ce qui se passeroit. 

L'eschaffaut des quatre juges et des deux roys , ou héraults d'armes , et ceux des dames y estoient aussi 
dressez , et ornez de tapisseries, de tapis et d'oreillers, afin que tout le monde fust à son aise. 

Et tout proche estoit un perron, fait en forme de colonne cannelée de marbre, à laquelle estoit appendu 
l'escu de la devise , et auquel ceux d'entre les Assaillans, qui vouloient jouster contre les Tenans , estoient 
obligez de toucher avec le bout de leurs lances. Au pied de cette colonne estoient attachez les deux lyons 
avec des chaînes d'argent bien fortes, un de chaque côté. 

Auprès avoit de ce perron , 
De ebascun costé un lyon , 
Un nain dedans un pavillon , 
Qui l'escu là pendu gardoit. 

Dans le même chauffaul que les juges diseurs se tenoient trois officiers d'armes , Guillaume , Bernard et 
Sablé , pour écrire tous les faits dignes de mémoire. 



NOMS DES TENANS. 

Ferry, monsieur de Lorraine , portant le casque 
couronné, et pour cimier un aigle esployé d'argent, 
avec le double volet de gueules, et l'escu et la hous- 
sure de son cheval , selon la devise du roy, comme 
eurent de même tous les Tenans. 

Le seignenr de Beauvau porloit pour cimier une 
hure de sanglier, avec le volet à double pointe de 
gueules, houppé de mesme, avec le bourlet de 
gueules d'argent et d'azur, le caparaçon du cheval 
de gueules semé de pensées. 

Le seigneur Jean Cossé (Cossa), italien, portoit le 
bourlet de gueules et d'azur, le volet houppé à dou- 



NOMS DES ASSAILLANS. 

Le comte deTancarville avoit le casque couronné, 
l'escu , la houssure et le volet eschiquetez d'argent 
et de sable , et une queue de paon pour cimier , ac- 
compagné de quatre escuyers qui luy portoient ses 
lances. 

Le seigneur de Guéressez porloit un volet de 
gueules, le bourlet d'argent, et pour cimier un dou- 
ble csventail, ou vol d'argent, et un lyon de gueules 
assis au milieu. 

Le seigneur du Bueil, armé et houssé tout de noir, 
le volet de mesme ; pour cimier nn croissant d'or 
et un double col et teste de cygne d'argent , et deux 



Digitized by 



Google 



LXXVIII 



chevaleresque et pastoral , qui eut lieu, le premier juin i449> à Tarascon, sous le 
nom du Pas d'armes de la Bergière. Ce poème en vers de dix syllabes, où un senti- 
ment naturel d'harmonie a croisé souvent les rimes, possède à un haut degré les 



NOMS DES TE.NANS. 

ble pointe de gueules, et deux grandes cornes, l'une 
d'or et l'autre d'argent pour son cimier, pannachées 
de diverses plumes et de deux crampons , ou fors 
de cheval d'azur, entrelassez l'un dans l'autre, pen- 
dant entre les cornes. 

Le seigneur du Bec-Crespin , le volet doublé de 
gueules, le bourlet d'or et de gueules , et pour ci- 
mier le col et la teste d'une grue aislée de synople. 

Le frère du seigneur de Beauvau armé et tymbré 
comme son frère. 



NOMS DES ASSAILLAIS. 

anges de mesme tenant ledit col, aislez ou enplumez 
de gueules. 

Le seigneur de Mery , armé et caparaçonné en 
bandes d'argent et de gueules, le bourlet d'or et de 
synople, le volet de gueules, et pour cimier deux 
sauvages, tenant au milieu d'eux uuCupidon par 1rs 
mains. 

Le seigneur de Brion , armé et caparaçonné de 
tané, tymbre ou cimier, une teste d'ours emmuselde, 
le bourletd'or et d'azur et le volet de synople. 



Ceux-ci joustèrent les uns contre les autres le jeudy; mais le vendredy, le roy, par un sentiment de dévo- 
tion, fît cesser la jousle 

Et pour ce , le roy commanda , 
Pour honneur de la Passion , 
De jouster et fist cession 
De débat , et partout le manda. 

Le jour d'après voici ceux qui joustèrent : 



TENANS. 

Le seigneur de Beauvau. 
Giron de Laval. 
Ferry de Lorraine. 
Le comte Guy de Laval. 
Varennes. 

Philippe de Lénoncourt. 
Messire Jean de Beauvau. 
Messire Honorât de Berre. 
Messire Geoffroi de Saint-Belin. 
Messire Jean du Plessis. 
Philibert de la Jaille. 
Le sire de Beauvau. 
Philibert de la Jaille. 
Jean de Seraucourt. 
Geoffroy de Jempelen. 
Messire Guillaume de Meullon. 
Ferry de Lorraine. 
Le sire de Beauvau. 
Philibert de l'Aiguë. 

Le roy René de Sicile, chef de l'Emprise et du Pas, 



ASSAILLANS. 

Le seigneur de Beauvoir. 

Jean Flory. 

Le comte de Nevers. 

Messire Pierre des Barres. 

Ferry de Grancy. 

Messire Pierre de Brézé. 

Messire Régnault de la Jumellicre. 

Messire Pothon de Xaintrailles. 

Le seigneur d'Angerville. 

Messire Jacques de Clermont. 

Guillaume de Gautières. 

Le comte de Tonnère. 

Jean Carbonnet. 

Pierre de Courcelles. 

Héliot de Vernailles. 

Messire Jean d'Angest. 

Le comte d'Eu. 

Robert de Touteville. 

Le bastard de Chermes. 

Leduc d'AIençon, houssé et armé de gueules, 



Digitized by 



Google 



LXXIX 



qualités des poésies de ce siècle, la clarté du récit et la gracieuse naïveté du style 
çt de la pensée. En lisant ces descriptions si fidèles, on croit voir flotter au vent 
les écharpes et les banderolles, les lances briller au soleil et se briser en éclats , 



TBNANS. 

vint en grand triomphe sur les rangs , tyrobré d'une 
double fleur de lys d'or, d'un volet ou mantelet 
d'azur, semé de fleurs de lys d'or, son casque cou- 
ronné à la royale. 

Jean Cossé. 

Le sire de Beauvau. 

Jean Cossé. 

Le comte Guy de Laval. 
Jean de Beauvau. 
Va rennes. 

Philippe de Lénoncourt. 



Honorât de Berre. 
Messire Jean du Plessis. 
Ferry de Lorraine. 
Le sire de Beauvau. 
Guillaume de Meullon. 
Beauvau. 
Guerry. 
Spinola. 

Guillaume de Meullon. 
Philibert de la Jaille. 
Philibert de l'Aiguë. 

(Ce Tenant est nommé dons le manuscrit l'Etranger). 

Geoffroi de Jempelen. 

Guillaume des Bans. 

Jean Cossé. 

Ferry de Lorraine. 

Guerry de Charnoix. 

Le seigneur de Beauvau. 

Le seigneur de Beauvau combattit cueore. 

Philippe de Lénoncourt 

Guerry. 

Guillaume des Bans. 
Le roy René de Sicile. 
Jean de Beauvau. 
Guy de Laval. 
Philibert de l'Aiguë. 



Philippe de Lénoncourt. 



ASSAILLANS. 

semé de papillons d'or, le cercle d'or , le volet d'a- 
zur semé de fleurs de lys d'or , et pour cimier la 
double fleur de lys d'or. 

Montenay. 

Le seigneur Bertrand de la Tour. 

Le seigneur de Florigny. 

Philippe de Culant. 

Jean d'Apchier. 

Vilequier. 

Le duc de Bourbon. 

Pour faire voira tous l'estime qu'il portoit à la 
chevalerie, il s'étoit contenté d'un simple tortil, ou 
kourlet de chevalier, au lieu d'une couronne. 

Guillaume GoufGer. 
Charles de Culant. 
Le seigneur Duchastel. 
Aubert le Groing. 
Anthoine de Beauvau. 
Tranche-Lyon. 
Aymar de Clennont. 
Messire Charles de GrosleV. 
Philibert de Grosléc. 
Hardouin de la Touche. 
François Carrion. 
Le seigneur de Bi idore. 
Housse. 

Chariot Blosset. 

René Chandenier, seigneur de la Possonnièrc. 

Gilles de la Porte. 

Louis de l'Espine. 

Imbertde Beauvoir. 

Louis de Bueil. 

Jean de Daiilon. 

Régnaultde Grassay. 

Poucet de la Rivière. 

Le comte de Laval. 

Messire André de Laval. 

Le comte de Dunois. 

Guillaume de Courcellcs. 

Le comte d'Evrcux. 



Digitized by 



Google 



LXXX 



et la douce bergère au son des galoubets donner le signal des joutes aux chevaliers 
pastouraux. Tout l'amour de René pour la vie champêtre se révéla dans ce 
tournoi, où une simple chaumière remplaça le chastel de Joyeuse-Garrie. 



TENANS. ASSA1LLANS. 

Guerry de Charnoix. Jean de Touteville. 

Guillaume de Meullon. Guichart de Momberon. 

Enemont d'AIbret. Jean du Plessis. 

Jean de Fériestrange. Messire Anthoine d'Aubuisson. 

Le seigneur de Beauvau. Jean de Monte- Jehan. 

Ferry de Lorraine. Jean de la Haye. 

Jean Cossé. Nicolas de la Chambre. 

Philibert de la Jaille. Pierre de la Jumellière. 

Ferry de Lorraine. Watier de Nivenen. 

Jean Cossé. Romarin. 

Gillet de Beaumont. C | aude dWvallon. 

Jean Cossé. Antoine de Prie. 

Le seigneur dn bec Crcspin. j ean de Tiersaut. 

Geoffroi de Saint-Belm. François de Tiersaut. 

Saint-Belin courut encore. Le comte de Dampmartin. 

Le sire de Beauvau. Merlin. 

Philippe de Lénoncourt. Le comte de Tonnère. 

Ces deux icy finirent les jousles , personnes s'étant présenté contre les Tenans. 

Le gentil comte de Tonnère, 
Humblement les dames requerre , 
Pour achever l'appointement 
de la très amoureuse guerre , 
Où Ton ne peut qu'amour acquiert 
Ny perdre seigneurie ny terre, 
Pors un ruby ou diamant. 
Ce jour fut l'accomplisse ment 
Du Pas, aussi l'achèvement. 

Les vaincus à la jouste , tant du costé des Tenans comme de celuy des Assaillans, estoient obligez de donner 
un diamant , un ruby ou un cheval , le plus souvent pour estre donné à leurs maistresses. Le poète anonyme 
dit qu'il y eut cinquante-quatre diamans et trente-six rubis donnés aux dames par les vaincus. 

Car pour les deux principaux prix, ils furent délivrés selon l'ordonnance des juges, le dextrier très ex- 
cellent h¥\oT\gr\y y elunfermaillet y ou boëte d'or couverte de riches diamans et de très beaux rubis, à 
Ferry de Lorraine. 

Un fermaillet d'or tout marcis (massif), 
Semé de diamans et rubis , 
Vallant mille francs de monnoye ; 
Et certes si plus je disoye , 
Suis certain que n'en mentiroye. 
Je le vis quant par là passoye. 



Digitized by 



Google 



LXXXI 



Les joutes de Tarascon durèrent trois jours, pendant lesquels les chevaliers se 
signalèrent par de gracieux faits d'armes. Ferry de Lorraine et Louis de Beauvau , 
le ditleur de V Emprise, en remportèrent le prix, un bouquet, un annel et un baiser 



Voicy la manière et la cérémonie, selon lesquelles lesdits prix furent délivrez aux deux vainqueurs par la 
belle damoiselle très richement parée, qui mena , comme nous avons dit, le roy René par une escharpe 
attachée à la bride de son cheval , et tous les autres chevaliers tenans. 

Les bons juges eurent entente , 
Et respondirent de leur tente ; 
Que avant qu'elle fust absente 
Ils donneroient leur jugement.... 
A part et tout secrètement 
Conclurent en leur parlement 
Que le roy d'armes publieroit 
L'arrest par leur commandement. 

Le roy d'armes parle ainsi à la pucelle, après que les juges eurent consulté à qui les prix apparlenoient: 

• Haute et puissante damoiselle , 

». Digne d'honneur, noble pucelle , 

» Je scay bien que vous estes celle 

» Commise pour reguerdonner (récompenser). 

» De ce que demandes nouvelle , 

» Qui le prix doibt avoir de telle 

» Honorée et riche querelle, 

» Qu'on doibt de lauriers couronner , 

v Messeigneurs, sans droit destourner , 

» Ont sur ce voulu ordonner, 

>» Et vraye sentance donner 

» Selon leur droite opinion , 

• Sans tomber en division. » 

Alors la nobie pucelle parla devant le roy. la reine et tous les princes et princesses , seigneurs , chevaliers, 
dames et damoiselles , qui esloieut assemblez à l'eutour, attendant en grand silence ce qu'elle diroit, et à 
qui elle adjugeroit le prix. 

« Pour ce que le roy m'a commis 
» A cet office , et soubmis 
» Les juges, lesquels ont promis 
» Sur ce juger en loyauté ; 
» De par eux je déclare et dis , 
» Selon leur propos et advis 
» Donner du destrier le prix 
» A Florigny , qui a esté 

TOME 1. t 



Digitized by 



Google 



LXXX1I 



de la bergère qu'ils tinrent moult chier. Dès avant le jour du tournoi , ces deux 
illustres chevaliers avaient couru l'un contre l'autre, et pour l'amour de leurs 
dames fait choses joliettes. De splendides fêtes terminèrent ce Pas d'armes , mais 

h Entre les estrangiers (loup te (redouté), 

» Comme les juges ont relaté. 

>» S'il est en ville , ou cité , 

« Que de par vous on le luy raaine. 

» Du fermaillet en vérité , 

» Aussi ont dit d'authorité 

« Que sus tous en soit hérité 

». Ferry, monsieur de Lorraine. » 

Lors la damoiselle manda 

Le nain , et tantost demanda 

Aussi es héraults, commanda 

Qu'on fist de trouver diligence , 

Florigny.... ne relarda , 

Car il estoit en la présence. 

À la damoiselle s'avance 

Le chevalier plein desçavance (savoir vivre), 

Humblement lui fait révérence ; 

Elle en grant honneur le baisa ; 

Puis lui dit d'humble contenance : 

« Chevalier, par votre vaillance , 

» Ce prix aurez par redevance. » 

Très humblement la mercia. 

Ferry monsieur fut là présent ; 
Et la damoiselle plaisante 
Luy dit : « Monsieur, ce présent , 
» De par les dames vous présente , 
» D'un fermaillet d'or reluisant ; 
» Reconnaissance vous faisant 
» Isabeau, la reine présente , 
» Haute princesse excellente , 
» Madame Yolant non exempte. » 
Toutes de volonté plaisante 
Remercions vostre valeur, 
Voyez les là toutes en leur lente, 
Qui de vous aymer ont couleur. 

Après toutes ces choses ainsi heureusement achevées sans aucune querelle , le roy René, la reine et toute 
cette belle et noble assemblée s'en retournèrent à Saumur , en très magnifique ordre , sa suitte estant plus 
grande, que lorsqu'il vint au lieu de la jouste; car tous les Assaillaus, meslez joyeusement avec les Tenans , y 
accompagnèrent le roy, qui lesfestina et traitta plusieurs jours splendidement ; que si les chevaliers a voient 
fait paroistre leur valeur et leur adresse dans ce noble Pardon d'armes , les dames et damoiselles firent aussi 



Digitized by 



Google 



LXXXIII 



quand il fallut se séparer, maints doulx regrets accompagnèrent les adieux i . 

La mort inattendue de Marie de Bourbon, belle-fille du bon roi, vint jeter le 
deuil sur ces fêtes. René rêvait alors la résurrection de la chevalerie; mais il voulait 
lui donner un plus noble mobile que le prix obtenu dans la lice d'un tournoi. 
La religion et l'honneur exaltaient cette âme pieuse et tendre. Il savait que l'or ne 
paie point dans notre France le sang versé pour le pays. Sous l'inspiration de 
cette grande pensée, il avait créé, dès l'année précédente (n août 1 44^) , Tordre 
d'Anjou, dont la décoration représentant un croissant d'or, avec la devise loz en 
croissant, apprenait aux plus preux chevaliers « que tous les nobles cueurs doivent 
de jour en jour accroistre et augmenter leur bienfaire, tant en courtoisie et debon- 
naireté, que en vaillance et glorieux faicts d'armes (Bourdigné). » 

L'illustre chef de la légion thébaine, le protecteur de la cité angevine, le bien- 
heureux Maurice, fut choisi pour patron de cette institution naissante. Les écussons 
des chevaliers ornèrent sa chapelle ; ils entourèrent comme une auréole la statue 
armée du glorieux soldat, qui répandit avec joie pour le Christ le reste d'un sang 
épuisé au service des empereurs par la flèche du Parthe et la francisque du 
Germain. 

Depuis que le grand maître Raymond Dupuy avait consacré à la défense de la 
Terre-Sainte, ses religieux voués au service des malades et des pèlerins, cette 
généreuse pensée n'avait cessé d'être féconde. Au Nord et au Midi , sur les bords 
glacés de la Baltique, près des rives de la mer Morte, dans les Sierras de l'Anda- 
lousie, ou les sables du désert, on avait vu apparaître tout à coup une sainte 
milice, toujours prête à protéger le faible et à combattre pour la foi. Le signe de 
la Rédemption, qui brillait sur ses armes, la faisait reconnaître au loin du Sarrasin 
et du barbare. Terreur des infidèles et appui des chrétiens , ces guerriers si terri- 



esclater leur beauté et leur gentillesse dans le bal que la reine donna fort souvent, où les chevaliers qui 
n'avaient paru qu'armez durant les joustes , feurent veus habillez le plus richement qu'il leur fut possible , 
taschant tous à l'envy de paroislre aussi agréables devant leurs maistresscs , comme ils «voient fait tout leur 
pouvoir de leur tesmoigner leur courage et leur valeur dans le combat. 

Nous avons cru devoir reproduire presque en entier la curieuse analyse de Wulson de La Colomlrière , 
extraite du Fray théâtre d'honneur et de chevalerie. Elle remplace en partie le manuscrit original , et 
nous a conservé, d'après ses miniatures armoiriées, le nom de tous les chevaliers, tenants ou assaillants. L'élite 
de la noblesse de France avait répondu à l'appel de René. Elle aimait à entourer de ses hommages le bon roi 
de Sicile , et le regardait avec raison comme son guide et son modèle. 

1 Deuxième volume, page 49. 



LXXXIV 



bles sur les champs de bataille, rapportaient dans le cloître les touchantes vertus 
d'humbles religieux. 

Ces ordres admirables, que notre siècle ne comprend plus, inspirèrent une géné- 
reuse émulation à la noblesse féodale. Elle voulut elle aussi mettre sa lance au 
service de Dieu , du pauvre et de l'opprimé. Des statuts, imités des Constitutions 
que saint Bernard et les grands pontifes du moyen âge avaient sanctionnées, im- 
posèrent les mêmes devoirs au frère hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem et au 
vaillant châtelain armé pour la France. 

Nulles pages, excepté celles de l'Évangile, ne renferment peut-être de plus 
nobles enseignements que ces codes de fraternité d'armes. Partout on y reconnaît 
le souffle du christianisme, assez puissant pour mettre à la place de la force maté- 
rielle et de l'indomptable orgueil du barbare, l'esprit de dévouement, de charité 
et de sacrifice, l'honneur et les vertus héroïques d'un autre âge. 

René rédigea lui-même les statuts du Croissant *. Par un sentiment de modestie 
bien rare dans un prince, il refusa la présidence perpétuelle de l'Ordre, et fit nom- 
mer sénateur Guy de Laval, son grand chambellan et son ami. Cette dignité, qui 
ne durait qu'une année, fut portée tour à tour par le roi de Sicile, Jean Cossa , 
Louis et Bertrand de Beauvau, le duc de Calabre et Ferry de Lorraine ; le nom des 
autres sénateurs est resté inconnu. Supprimé en i46opar unebulle du pape Pie II, 
l'ordre du Croissant eut plus d'éclat que de durée, et aucune élection régulière 
n'eut lieu depuis cette époque. On prétend que le souverain pontife, qui voulait 
à tout prix rendre la paix à l'Italie , et former une sainte ligue des princes chré- 
tiens contre les Turcs, crut devoir rendre libres les seigneurs napolitains attachés 
à la maison d'Anjou , en les déliant ainsi de leur serment de fidélité. 

La célèbre devise, Loz en croissant, ne tarda pas à être justifiée. La trêve conclue 
entre la France et l'Angleterre venait d'être rompue; et Charles VII avait donné 
rendez-vous sur la frontière de Normandie à toute la noblesse de son royaume 
(i449)- Au bruit de ces cris de guerre répétés d'un bout de la France à l'autre, 
René et le duc de Calabre accoururent se ranger sous la bannière royale. Un corps 
considérable de Lorrains et cent lances des pays d'Anjou et de Provence accom- 
pagnaient ces deux princes. Ils partagèrent l'honneur et les périls de cette glo- 



Prcmier volume, page 5i. 



Digitized by 



Google 



LXXXV 



rieuse campagne, et assistèrent en personne aux sièges de Rouen de Honfleur, 
de Caen, de Falaise et de Cherbourg, et à cette furieuse bataille de Fourmigny , 
gagnée par le connétable de Richemont, où, si l'on croit le « rapport des héraults, 

1 Un historien que nous avons souvent cité, le gracieux poète et chroniqueur Martial d'Auvergne; décrit 
ainsi les pompes qui célébrèrent l'entrée de Charles VU à Rouen. 

Le roy estoit accompagné 
Du roy de Secille et seigneurs , 
Qu'avoient en l'armée besongné , 
De princes et de gens plusieurs.... 

Premièrement tous les archiers 
Du roi de Secille et de France 
Vestuz d'abiz riches et chiers , 
Chevauchoient en belle ordonnance. 

Ceulx du roy avoient jaquettes 
De couleur, rouge, blanche et rerd > 
Semée d'orfaveries bien faictes, 
A collet broudé et ouvert.... 



Ils estoient bien six cens archiers 
A brigandines et jacquettes 
Montez sur roussins et dextriers 
A harnoix et armes complettes.... 

Après le comte de Sainct-Pol 
Si estoit tout à blanc armé , 
Ayantun collier d'or au col , 
De riche pierrerye fermé.... 

Derrière luy avoit trois paiges, 

Vestuz et montez sur chevaulx ; 

De telles couleurs et Tueillaiges , 

Qui faisoient bien de leurs aviaulx (les jolis cœurs). 

Le premier porloit une lance 
Couverte de veloux vermeil , 
L'autre de drap d'or à plaisance , 
Le tiers ung armet d'or en dueil. 

Puis avoit son palefrenier 
Tout abi lié de mesme serre (sorte), 
Tenant en main unggrant destrier, 
Couvert de drap d'or jusqu'à terre. 



Digitized by 



LXXXVI 



bonnes gens et prestres, qui là estoient , furent morts 3774 Angloys et pris 1600. 
On les enterra en quatorze grantz fossés, ajoute la chronique de Normandie; or les 
Angloys estoient six mille, et les François trois mille tant seulement. » 



Après le comte de Nevers , 

Si avoit huit hommes à ranchés (en rangs), 

Et leurs chevaulx tretous couvers 

De satin vermeil à croix blanches. 

Après Juvencl chancelier, 
Vestu de robbe d'escarlate 
Et mantel royal singulier, 
V enoit pas à pas selon l'acte. 

Devant une haquene'e blanche , 
Couverte de beau veloux pars (d'azur), 
A Heurs de lys tout droit en branche , 
Qui reluisoientde toutes pars. 

Puis avoit sur la couverture 

Uug pelit coffret de plaisance , 

A fleurs de lys d'or en brodurc , 

Où estoient les gratis seaulx de France... 

Après les bannières, trompettes 
Sonnans mélodieusement, 
L'une après l'autre à voixparfaictes , 
Qui resjouissoient grandement. 

Joignant venoient lesheraulx d'armes 
Revestuz de leurs belles cotles , 
Où estoient les livrc'es et armes 



Des seigneurs en divers sortes. 



Après venoitde même taille 
Le grant escuicr d'escurie , 
Le sire Poton de Xantraille . 
Tout harnaché d'orfaverio. 

Il estoit tout armé à blanc , 
Fringant sur un dexlrier paré , 
Combien qu'il feust vieillarl et blanc , 
Couvert de veloux azuré. 

Cestuy en escharpe port oit 
La grande espée de parement , 
Dont la croix et pommeau estoit 
Tout de fin or moult richement.... 



Digitized by 



Google 



LXXXV11 



Tandis que René partageait la gloire de ces conquêtes , un heureux événement , 
la démission volontaire de Félix V, rendait enfin la paix à l'église catholique. 
Les préparatifs et les soins de la guerre n'avaient point refroidi le zèle du bon 



Et après , le feu roy de France 
Venoit sur ung coursier armé , 
Couvert de veioux à plaisance 
Et fleurs de lys d'or tout semé.... 

Sur la leste avoil ung chapeau 

De veioux vermeil en carré , 

A houppe d'or, gorgeas (glorieux) et beau , 

Et le demourant bien paré. 

Après luy chevauclioient ses paiges, 
Vestuz de vermeil , et leurs manches 
Toutes semées à grans fueillagcs 
d'orfaverie , fines et blanches. 

Les ungz portoient son armeret , 

Les aultres son harnois de teste, 

Brief tout chasenn lors labourct (s'ellorçoit) 

A avoir bruyt eu ceste feste. 

A la dextre du dit feu roy 
Chevauchoil Sccille en grant chière, 
A la senestre d'autre arroy (côté). 
Le conte du Mayne son frère. 

Les dessusdietz estoient armez 
De leurs huruoix completz et beaulx , 
Et leurs ehevaulx couvers semez 
De croix blanches a grans lambeaux. 

Après le conte de Clermont , 
Per de France et duc de Bourbon , 
Chevnuclioit , et gens de grant mout . 
Qui bruyoit et fringoit à bon.... 

Puis veuoieut les autres seigneurs , 
Par ordre et selon leur degré, 
Vestuz de diverses couleurs , 
De salin cl de soye à leur gré. 

Derrière les paiges du roy 
Havart son escuier tranchant. 
Moulé sur ung beau pallefroy , 
Suivoit le train grant pas marchant. 



Digitized by 



Google 



LXXXVIII 



roi. Dès le renouvellement de ce déplorable schisme, il avait envoyé à Rome 
et en Savoie deux prélats distingués par leurs vertus et leurs lumières, Pons de 
Clapiers et Nicolas de Brancas. Ils unirent leurs efforts à ceux de Jacques Cœur, 



Le panon (penon) portoit de vcluux, 
A quatre grans fleurs de lys d'or. 
Brodé de grosses pierres ez boutz , 
Et le seurplus beau et tout d'or. 

Après le grant maître d'os tel, 
Culant armé de pic en cape, 
.Portant en fourme de mantel , 
En son col une grant escliarpe.... 

Après venoient les hommes d'armes , 
Estans en nombre bien six cens , 
A tout leur harnoix et leurs armes. 
Tous en point et tenans leurs rans. 

Chascun d'eulx portoit une lance 
A panon de satin vermeil, 
Où là ou meillieu pour plaisance 
Y avoit d'or ung bel soleil.... 

Environ le moulin à vent , 
L'archevesque de la cité 
Et autres furent au devant 
Du feu roy en grant dignité. 

Les évesques , abbez , prieurs , 
Et gens d'église en abondance , 
Accompagnez d'autres seigneurs. 
Vindrent faire la révérence. 

Cela fait , tost s'en retournèrent ; 
Et après Dunoys lieutenant 
Et ses compaignies arrivèrent 

Pour faire au roy le bienvenant. (Dunois était entré à Rouen depuis plusieurs jours). 

Le dit Dunoys estoit monté 
Sur ung cheval plaisant à l'œil , 
Enharnaché, bien appointé , 
Et couvert de veloux vermeil.... 

Au costé pendoit son espée , 
La croix pommeau estant tout d'or , 
Qui estoit d'un ruby encharpée , 
Estimé vingt mille escuz d'or. 



Digitized by 




LXXXIX 



de Tanneguy Duchatel et de Guy Bernard *, évêque de Langres, ambassadeurs 
de Charles VII. 



Après si le sui voient de court , 
Brézé , Jacques Cueur l'argentier, 
Avec le sire de Gaucourt , 
Tenans les rancsde leur quartier... 

Au devant du roy sur les champs 
Vindrent les bourgeoys de la ville 
De Rouen , et les gros marchans, 
En compaignie belle et gentille.... 

Au roy firent la révérence, 
Et parlèrent bien longuement 
En doulx langaige et altrampance, 
Aussi les receut doulcement, 

Si luy baillèrent en la place , 
Les clefz delà ville en estraine , 
Et les bailla de prime face, 
A Brézé qu'il Ost cappitaiue.... 

Le roy, du costé des Chartreux 
Fist en la ville son entrée, 
Où clercs, prestres, religieux, 
Si vindrent en belle assemblée. 

Les ungz portoient croix et bannières , 
En bel ordre et procession , 
Les autres joyaulx reliquières 
En signe d'exultation. 

Toulcs les rues estoient parées 
Et tendues à ciel richement , 
Les maisons devant préparées 
De tapiceries grandement. 

Les enfants Noël si crioient 
Parmy les rues et carrefours ; 
Ménestriers, tabourins jouoyent 
Es escherfaulx et sur les tours. 

Les prestres chanloient en l'église 
De cueur te Deum laudamus , 
A orgues selon ce la guise , 
Dont les Angloys estoient bien camus. 

1 Neveu de Jean Bernard, confesseur de René et archevêque de Tours. 
TOftlE I. 



Digitized by 



GooQle 



xc 

Itené faisait paraître eu toute occasion la foi et la piété qui remplis- 
saient son âme. Guidé par une tradition antique, il avait découvert , Tannée 

Quatre bourgeoys de la cité 
Portaient sur le roy à l'entrée , 
Ung beau ciel vermeil velouté, 
Aux armes du roy et livrée.... 

Es rues y avoit personnaiges 
Et une très belle fontainej, 
Jettant par les tuiaux breuvaiges 
D'ypocras , vin et eaue de Seine. 

Ung peu plus avant sur ung coffre , 
Comme les gens se reliroient , 
L'on veoit y là ung bel togre (tigre) , 
Et les petits qui se miroient. 

Puis au carrefour de l'église , 

Y avoit ung beau cerf volant (cerf ailé) , 

Portant en son col par devise , 

Une couronne d'or boullant (imitation d'or). 

Et quant le roy illecalla 

Dire ses grâces en l'église , 

Ledit cerf s'agenouilla 

Par l'honneur et plaisance exquise... 

Les habitans de la cité 
Celle nuyct si firent grant feste , 
Jeux , esbaz, dances à planté, 
Jusques au vendredi de reste. 

Le lendemain de l'entrée eurent 
Processions fort solennelles, 
Où l'archevesque et autres furent , 
Rcndans grâces espintuelles. 

La feste si dura cinq jours, 
Et u'eust l'en vu là que viandes, 
Tables ès rues et carrefours, 
Vins, pastez et tartes friandes 



Vrny Dieu puissant et glorieux, 
Ottroiez repos pardurable, 
A l'âme du très piteable , 
Le roy Charles victorieux ! 



Digitized by 



Google 



XCI 



précédente , les ossements des saintes femmes 1 , qui accompagnèrent , dit- 
on, de Judée en Provence, Marie Madeleine, Marthe et Lazare. Un immense 
concours de peuple assista à la translation de ces précieuses reliques. Le village 
prit le doux nom de Saintes-Mariés; et pour perpétuer la mémoire de la miracu- 
leuse navigation de ses célestes patronnes, René voulut que'l'écusson de la nou- 
velle ville représentât un frêle esquif, sans voile ni avirons, fendant les flots d'une 
mer orageuse , à la seule garde de Dieu. 

L'administration de la Provence nécessitait de fréquents voyages. Alors le bon 
roi traversait la France à cheval, avec une suite peu nombreuse. Dix jours lui 
suffisaient pour se rendre d'Angers à Lyon , d'où il descendait jusqu'à Arles dans 
les bateaux du Rhône. Quand Isabelle l'accompagnait, elle faisait le même trajet 
à cheval ou en litière. Mais dans les dernières années de sa vie , le douloureux état 
de sa santé ne lui permit plus de s'éloigner de l'Anjou. 

Elle ressentait alors les premières atteintes de la maladie de langueur qui la 
conduisait à la tombe. Plein encore d'illusions et d'espérances, René voulait 
vainement multiplier autour d'elle les distractions et les plaisirs. Une fièvre conti- 
nuelle consumait cette vertueuse princesse. Retirée au château d'Angers, loin 
des fêtes et du bruit des armes, elle ne s'occupait plus que de l'éducation de ses 
petits enfants et d'oeuvres de miséricorde et de piété. Ia mort vint l'y trouver 
douce, calme et résignée, ne pensant dans ses souffrances qu'à consoler son 
époux et sa famille (28 février i45a). 

René était en Provence , au milieu de ses sujets décimés par une peste cruelle , 
lorsqu'il apprit le danger de la reine. Il accourut en toute hâte auprès de son lit 
de mort, pour recevoir ses derniers adieux. Nous empruntons ici au naïf chroni- 
niqueur de l'Anjou, le touchant récit de sa douleur. 

« De la perte de sa loyalle compaigne, fut le noble roy de Sicille si actaint de 
dueil , qu'il en cuyda bien mourir, ne jamais tant comme il fut en vie n'oublia 
l'amour qu'il avoit à elle. Et ung jour comme ses privez lui remonstroient, le cuy- 
dans consoler, qu'il falloit qu'il entre oubliast son dueil et prist réconfort, le bon 
seigneur, en plorant, les mena en son cabinet, et leur monstra une paincture que 
luy même avait faicte, qui estoit ung arc turquoys, duquel la corde estoit brisée, 
et au dessoubz d'icelluy estoit escript ce proverbe itallien : arco perlentare plaga 

1 Marie Jacobé , Marie Salomé et Sara leur servante. La fête de ces saintes femmes , qui a lieu le 3 mai, 
attire encore chaque année un grand nombre de pèlerins. 



XCII 



notisana; puis leur dist : « Mes amys, ceste paincture fait responce à tous vos 
» argumens. Car ainsi que pour destendre un arc, ou en briser et rompre la corde, 
» la playe qu'il a faicte de la sagette qu'il a tirée , n'en est de rien plus tost guarie; 
» aussi pourtant si la vie de ma chère espouse est par mort brisée, plus tost n'est 
« pas guarie la playe de loyalle amour, dont elle vivante navra mon cueur. » 

« Ainsi, respondit le débonnaire prince, et fut en cest état longtemps, qu'il ne 
vouloit recevoir aucune consolation. Car cependant qu'elle vivoit, il portoit des 
chaufferettes pleines de feu, au bas desquelles estoit escript : dardent désir , et 
faisoit mettre auprès un chapelet de patenostres , au millieu duquel estoit escript : 
dévot luj suis. Et interprétoient et vouloient dire plusieurs qu'il portoit telles de- 
vises pour quelques dames en amour; mais saulve leur révérence. Car tant que la 
bonne princesse son espouse fut en vie , il ne porta devises que pour l'amour d'elle, 
et jamais en aultre ne mist son cueur. » 

Livré à une tristesse profonde , René se plut à multiplier ces emblèmes de sa 
douleur. On les retrouve surtout dans les gracieuses peintures des livres de prières, 
qui lui ont appartenu 1 . Ils ornaient en Anjou tous les lieux qu'il avait le plus 
aimés, le manoir de Reculée, la Baumette, la chapelle du bienheureux Bernardin , 
son confesseur, dans l'église des Cordeliers, les châteaux de Baugé et de Launay, et 
Saint-Pierre de Saumur. Après la mort prématurée de ses enfants , sur le déclin de 
sa vie , il y ajouta une souche d'or, d'où partait un unique rejeton, avec cette mé- 
lancolique devise : vert meurt. 

Le duc de Calabre, Marguerite et Yolande avaient seuls survécu à leur noble 
mère, qui avait perdu successivement six de ses enfants, « moissonnés, dit l'histo- 
rien de Provence, en leur blonde jeunesse 2 . » 

René, accablé de douleur, ne voulut point profiter des dernières dispositions 
d'Isabelle. Malgré le don de sa « très chière et bien aimée sœur et compagne. » 11 
céda, en toute souveraineté, la Lorraine à son fils, qui la gouvernait depuis plu- 
sieurs années avec une admirable sagesse. L'acte de cession en date du 26 mars 1 4 5a 
est un monument touchant de ses regrets et de sa tendresse paternelle 3 . 



1 Notes et pièces justificatives placées à la suite de la biographie de René. 

a Louis, né le 3 mars 1428 , mort à Pont-à-Mousson en 1444 ; Nicolas frère-jumeau d'Yolande , Charles 
comte de Guyse, René et Isabelle morts au berceau , Anne élevée à Gardanne , où elle mourut enfant , à la 
suite d'une chute. 

3 Notes et pièces justificatives comme ci-dessus. 



Digitized by 



Google 



XC1II 



Les pressantes sollicitations des Florentius et du duc de Milan, le célèbre Fran- 
çois Sforce, arrachèrent René à l'accablement où il était plongé. Ce prince, suc- 
cesseur de Philippe Visconti son beau-père, avait contracté avec le roi de Sicile 
une étroite alliance depuis le siège de Naples. Ils s'étaient mutuellement juré de 
se soutenir en cas de guerre et d'unir leurs armes contre le roi d'Aragon. Sforce 
attaqué soudainement par cet ambitieux monarque, parla république de Venise, 
le marquis de Montferrat.et le duc de Savoie , réclama l'exécution d'une ancienne 
promesse. Ses ambassadeurs vinrent trouver le roi de Sicile dans son comté de 
Provence, et lui offrirent, au nom de leur maître et de la république de Florence, 
un subside annuel de cent vingt mille ducats jusqu'à l'entière conquête du 
royaume de Naples, 

René, qui connaissait l'inconstance italienne , hésita à donner une réponse favo- 
rable. Il consulta Charles VII, qui l'engagea à ne point abandonner son allié. Le 
duc de Calabre, de son côté, pressa vivement son père d'entreprendre cette expé- 
dition nouvelle. Ce jeune prince, dans ses rêves de gloire, voulait saisir cette 
occasion de soutenir les droits de la maison d'Anjou et de la venger de ses 
revers. 

Plusieurs historiens ont reproché à René l'entraînement qui le porta, dans un 
âge déjà mûr, à reprendre les armes et à guerroyer en Lombardie. L'alliance 
incertaine du duc de Milan et de vagues espérances ne leur paraissent pas des mo- 
tifs suffisants pour justifier cette guerre. Il est vrai que les mêmes écrivains repro- 
chent au bon roi, avec plus d'amertume encore, de n'avoir pas dans sa vieillesse 
défendu l'Anjou contre toutes les forces de Louis XI , et sacrifié cette belle pro- 
vince dans une lutte inutile et sanglante. 

Quelles que soient les raisons qui déterminèrent le roi de Sicile, il ne voulut 
pas abandonner son allié, et pénétra en Lombardie à la tête d'un corps de quatre 
mille hommes (septembre i453). Le duc de Calabre vint bientôt l'y rejoindre. Ils 
détachèrent de la ligue le marquis de Montferrat, prirent d'assaut la forteresse 
dePontercio, soumirent Bresse et Crémone, et refoulèrent les Vénitiens jusque 
dans leurs lagunes. Déjà leurs partisans les suppliaient d'envahir le royaume de 
Naples, lorsqu'une trêve conclue sous les auspices du pape Nicolas V rendit inu- 
tiles leurs victoires et leur courage. La prise récente de Constantinople avait 
enflammé le zèle du pieux pontife. Ses efforts donnèrent la paix à l'Italie, sans 
réunir ses forces contre l'ennemi commun. Abandonné du duc de Milan, le roi 
de Sicile revint en France par la vallée d'Aoste. Il sembla dès lors renoncer pour 
toujours aux armes et aux conquêtes, et borner son ambition au bonheur de ses 
sujets. 



XCIV 



Le temps, en rendant moins amère la douleur que René avait éprouvée à la 
mort d'Isabelle, n'avait pu combler le vide immense de son cœur. Malgré les 
tendres soins dont il l'avait entourée, le bon roi n'était point exempt de reproches. 
De coupables faiblesses avaient rempli ces dernières années écoulées au milieu des 
tournois et des fêtes , et quoiqu'elles eussent été voilées par le mystère, et qu'elles 
semblent être restées inconnues de la reine, leur souvenir se mêlait à des re- 
mords. 

<c Adonques comme il continuoit un dueil , bien que jà feussentdeux ans passez, 
les barons des pays d'Anjou, du Maine et de Provence, tant le pressèrent de 
prières qu'il leur accorda de s'y marier, par ainsi que ils lui trouvassent quelque 
vertueuse et noble pucelle qui fust à son gré , dont les barons humblement le 
mercyèrent, luy promettant de brief luy en trouver une, espérant par ce, le tirer 
de la mélencolie qui le tuoit ; car ils veoient bien qu'il ne povoit plus guères vivre 
ainsi (Bourdigné). » 

Leur choix tomba sur Jeanne de Laval , que sa beauté avait fait nommer à 
quinze ans reine des tournois de Saumur et de Tarascon. Le 10 septembre i455, 
le cardinal de Foix bénit cette nouvelle union dans l'église de Saint-Nicolas d'An- 
gers; et le jour même les deux époux firent leur entrée dans leur bonne ville, qui 
les reçut k en grant joye et lyesse. » Mais le constant attachement que René porta 
à la belle Jeanne, ne lui fit point oublier le souvenir d'Isabelle, Comme aux jours 
de sa jeunesse, les fêtes et les plaisirs n'embellirent plus sa cour. L 'étude, la 
peinture et la poésie, des occupations graves' et les exercices d'une tendre piété 
les remplacèrent. C'est aux sentiments qu'ils inspirèrent que nous devons l'ouvrage 
en prose et en vers, que René composa peu après son mariage, sous le titre de 
Mortifiement de vaine plaisance. Ce traité , dédié par son royal auteur à Jean Ber- 
nard , archevêque de Tours, est un dialogue mystique entre l'âme embrasée de 
l'amour divin et le cœur épris des vanités mondaines, une allégorie morale , dont 
le but est de prouver qu'il n'y a de repos qu'en Dieu, que les peines et les dou- 
leurs de la terre doivent nous élever à lui i . 

René quitta l'Anjou peu de jours après son mariage. Cédant aux désirs des 
Provençaux, il se rendit à Aix au commencement du mois de novembre; et ce fut 
dans cette capitale qu'il reçut les députalions des principales villes de son comté. 
Arles , Aix, Marseille et Tarascon offrirent en présent « de rares et exquises pièces 



Quatrième volume désœuvrés complètes de Rend d'Anjou. 



Digitized by 



Google 



xcv 



d'orfaiverie. » Des flacons de vermeil , des coupes et des bassins d'argent et de 
riches ayguières, où un habile artiste avait tracé de merveilleux emblèmes. 

Touché de cet accueil , le bon roi prolongea son séjour en Provence. Il voulut 
visiter avec la reine les plus petites villes du comté, en connaître tous les besoins, 
en adoucir toutes les misères. La confusion de la législation féodale avait depuis 
longtemps attiré son attention. Il chargea les plus habiles jurisconsultes du tri- 
bunal suprême d'Aix 4 , de porter la lumière dans ces épaisses ténèbres, et de lui 
présenter les observations dictées par leur expérience et leur sagesse. Le même travail 
fut demandé à Jean Breslay, sénéchal deChemillé, et à Jean Binel, juge ordinaire 
d'Anjou 2 . René leur écrivit de son jardin d'Aix, le 6 octobre i458, pour leur intimer 
l'ordre de transcrire et de réunir en un seul corps les coutumes de la province. 11 se 
fit représenter les divers recueils, les lois et règlements de ses prédécesseurs, re- 
trancha et ajouta selon qu'il lui parut juste et utile. Aucune réforme sage ne fut 
oubliée par son intelligente bonté. La gloire si pure du législateur devait couronner 
son règne. 

Ce n'est pas sans un étonnement mêlé d'admiration, que nous retrouvons dans 
son statut sur les tutelles la plus tendre sollicitude pour les intérêts des mineurs. 
Si leurs mères se remarient, elles sont obligées de rendre un compte rigoureux 
avant de contracter de nouveaux liens. Le tuteur ne peut être ni leur époux ni leur 
frère. Les magistrats de la cité interviennent dans ce choix , et des règlements 
pleins de prévoyance déterminent tout ce qui a rapport à l'entretien et à la con- 
servation personnelle des pupilles, 

La loi sur les donations, les droits de succession, les substitutions féodales , le 
retrait lignager sont empreintes du même esprit de conservation , d'intelligence et 
de sagesse. Toute donation au-dessus de dix florins, excepté en contrat de ma- 
riage, doit mentionner l'approbation du juge, et être faite en présence d'un des 
consuls, échevins, ou syndics, et de deux parents du donateur. 

D'autres statuts portent que l'emprisonnement ne sera jamais décrété sans infor- 

1 Ce tribunal créé par Louis III, en 1424, pour remplacer le parlement 'établi par son père , avait pour 
président le grand sénéchal de Provence. Composé d'un juge mage, de maîtres rationaux, de plusieurs 
conseillers , de deux procureurs fiscaux , d'un avocat et d'un procureur des pauvres , il était tout à la fois 
une cour de justice et un conseil d'administration. Il jugeait en dernier ressort, sauf appel au souverain. La 
garde des archives et l'administration des domaines lui étaient confiées. Transféré à Marseille en 1437 , à la 
suite d'une émeute contre les Juifs , il fut l'année suivante réinstallé à Air, en vertu de lettres-patentes datées 
de Naples, le l« r septembre 1438. {Histoire de René.) 

a Coutume d'Anjou , par Gabriel Dupincau , commentée par Pocquct de Livonnière, 



XCVI 



mation et interrogatoire préalable. Si le délit n'est pas de nature à entraîner une 
peine grave, l'accusé restera en liberté jusqu'au jour du jugement, quand même 
il ne pourrait offrir de caution. 

Une répartition plus juste des subsides et des tailles fut également faite par les 
soins du bon roi. 11 ne maintint l'exemption d'impôts que sur les fiefs nobles , 
chargés de l'entretien d'un certain nombre de gens de guerre. Le privilège ne 
s'étendit pas aux terres acquises à titre onéreux ou gratuit par des gentilshommes. 
L'obligation où ils étaient de verser leur sang pour la défense du pays, ne les 
exemptait point de la loi commune. 

Les contestations commerciales ne pouvaient échapper aussi à la prévoyance 
de René. Il voulut qu'elles fussent réglées sommairement sans longues plaidoiries, 
ni écritures. D'honnêtes marchands, appelés comme arbitres, exprimaient leur 
opinion; elle servait de règle au juge chargé de rendre la sentence. L'établisse- 
ment sous Charles IX des tribunaux consulaires n'est que la réalisation delà pensée 
du bon roi. 

Mais l'ordonnance qui révèle le plus son amour pour ses sujets, est celle où il 
ordonne à tous les sénéchaux, baillis, juges, consuls et syndics, de jurer solen- 
nellement le maintien des franchises et privilèges de Provence. Les droits du peuple 
et ceux de nos rois furent toujours intimement unis dans notre patrie. Remontant 
à une même source, et également sacrés , ils ne peuvent se prescrire ni se séparer , 
sans que le sol ne tremble. L'anarchique audace du tribun courbe les têtes sous 
un niveau que n'eût osé imposer le pouvoir absolu ; le despotisme amène les réac- 
tions populaires; et au milieu de ces déchirements intérieurs, le meilleur citoyen 
reste celui qui confond dans un même amour les principes monarchiques, l'hon- 
neur, l'indépendance et les libertés du pays. 

Deux années s'écoulèrent dans ces occupations royales, années pleines et heu- 
reuses, où chaque jour fut compté par un bienfait de plus, une bonne action 
nouvelle. Le tendre attachement de Jeanne de Laval avait rallumé l'inspiration 
poétique de René , et jeté des fleurs sur son âge mûr. Souvent on les voyait , sans 
autre garde qu'un lévrier fidèle, parcourir à pied les campagnes voisines, et en- 
courager par leur présence les travaux et les jeux de pauvres laboureurs. Assis à 
l'ombre des vieux saules, ils jugeaient avec bonté les contestations qui leur étaient 
soumises, ramenaient la paix dans les familles désunies,ajoutaient uu don gracieux 
à la dot des jeunes filles, ou devisaient ensemble de poésie et d'amour. Quelque- 
fois même pour rendre l'illusion plus complète et oublier les soucis de la royauté, 
les illustres époux gardèrent, dit-on, leurs troupeaux dans les prairies. Un léger 



Digitized by 



Google 



XCVII 



chapeau de paille et les fleurs des champs remplaçaient la pesante couronne; et 
René , cheminant près de sa douce compagne, s'appuyait sur une houlette , ce pre- 
mier sceptre des rois pasteurs 4 . 

Un poème, où ces souvenirs ont répandu un intérêt plein de charmes, est la 
ravissante pastorale de Regnault et Jeanneton, ou les Amours du Berger et de 
la Bergeronne 2 . Sous cette riante peinture de la vie champêtre, Jeanne de Laval 
dut reconnaître avec émotion la tendresse sans bornes que René lui avait vouée. 

Ce fut aussi à la même époque que le bon roi commença son grand poème che- 
valeresque et allégorique, la Conques te de doulce Mercy , par le Cueur d'amour es- 
pris 3 . Mais quoique ce roman porte la date de 14^7 , il est à croire que René 
employa plusieurs années à le composer, et à l'orner des ravissantes miniatures 
que l'on admire dans le manuscrit original. Dessinées avec un soin et une délica- 
tesse extrêmes, elles sont la preuve du prix que René y attachait. Le moyen âge, 
ses coutumes et ses armures , l'église et ses pompes , les mythologiques allégories 
de la renaissance revivent dans ces petits tableaux, encadrés de fleurs, étincelants 
d'or et de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. 

Nous ignorons à quel point Jeanne de Laval partageait les goûts poétiques de 
son époux. Vivant toujours auprès de lui, elle dut aimer tout ce qui avait adouci 
les ennuis de sa captivité et fait le charme de sa vie. Elle le quittait rarement, l'ac- 
compagnait dans ses voyages, et lorsque de cruels malheurs accablèrent sa vieil- 
lesse , elle eut de douces paroles pour calmer tant de douleurs. 

L'un et l'autre affectionnaient singulièrement le séjour de Tarascon , antique 
cité , baignée par les flots du Rhône, où Louis II avait bâti un château magnifique. 
Le roi de Sicile s'était plu à terminer et à embellir cette demeure paternelle ; nous 
l'avons vu, avec toute sa cour, y tenir le Pas d'armes de la Bergère, alors que Jeanne, 



1 J'ay ung roy de Cécile 
Veu devenir bergier , 
Et sa femme gentille 
De ce propre uiestier, 
Portant la pannetière, 
La houlette et chapeau , 
Losgeant sur la bruyère, 
Auprès de leur troupeau. 

* Deuxième volume , page 105. 

1 Troisième volume des Œuvres complètes de René d'Anjou. 
TOME I. 



* 



XCVIII 



simple pastourelle, sans autres atours qu'un gentil chaperon de couleur rose, le 
barillet au côté et la pannetière à la main, donnait aux vainqueurs un baiser 
et un anriel. 

René composa dans cette ville une partie de ses ouvrages. Il y entretint une 
poétique correspondance avec le chevaleresque prisonnier d'Àzincourt, le brave 
et spirituel Charles d'Orléans. Tous les deux longtemps exilés s'étaient consolés 
avec leur muse, et, malgré la différence de l'âge, s'étaient voués une amitié à toute 
épreuve, dès leur rencontre première à la cour de Charles VU. Rien de plus 
naïvement délicat que leurs douces confidences et l'échange de leurs rondels *. 

La solennelle translation des reliques de sainte Marthe, patronne de Tarascon , 
retint René dans cette ville (10 août 1 458). Il y assista dévotement avec toute sa 
cour, et se plut à ordonner lui-même les dispositions de la fête. Une foule immense 
accourut à cette religieuse cérémonie, où l'on vit pour la première fois apparaître 
la Tarasque, reptile hideux, qui vomissait des flammes. Une jeune fille vêtue de 
blanc attacha son voile au col du dragon, et conduisit sans effort le monstre 
devenu docile. René, par cette image, avait voulu rappeler un des miracles 
delà sœur de Marie Madeleine et de Lazare. On lit dans les légendes, que la sainte, 
à son arrivée à Tarascon, et avant d'y annoncer l'Évangile, délivra les habitants 
d'un crocodile énorme, qui dévorait les bateliers attardés sur le fleuve, et répan- 
dait sur les deux rives la consternation et la mort. 

Le temps n'a point effacé dans cette ville le souvenir du bon roi; les jeux qu'il 
avait établis se célèbrent encore chaque année, et sa mémoire populaire et bénie a 
été préservée d'un injuste oubli 2 . Le beau château de Louis d'Anjou domine au 
loin le Rhône; fier et intact, il a vu gronder autour de ses créneaux les siècles et 
les tempêtes, sans qu'une seule pierre soit tombée de ses tours. Le tombeau du 
fidèle Cossa, monument touchant d'une royale reconnaissance, orne toujours 
l'église souterraine de Sainte-Marthe; là, le preux chevalier, comme autrefois le 
frère de sa céleste protectrice, attend la parole qui doit briser son cercueil pour le 
réunir à Dieu et au généreux maître qu'il avait tant aimé. 

Tandis que la Provence bénissait son souverain , et jouissait d'une paix profonde, 



1 Quatrième volume des Œuvres complètes de René d'Anjou. 

* René, en établissant ces jeux , eut pour principal but d'éteindre dauciciiurs querelles des Taraseouais 
ri de leurs voisins. La devise concordiâ felix est une preuve de l'intention de ce bon prince. II pensait avec 
raison que le plaisir, pris en commun dans ces joyeuses fêtes, réconcilie les esprits irrités et eilmc les plus 
rebelles. 



Digitized by 



Google 



■ , 4? 



XCIX 



(les événements inattendus arrachaient le roi de Sicile à ses paisibles loisirs. Fati- 
guée de troubles et de guerres intestines, la ville de Gènes s'était donnée à la 
France. Charles Vil avait nommé le duc de Calabre gouverneur de cette turbu- 
lente cité; et au moment où ce prince en prenait le commandement, et dispersait 
la flotte et l'armée napolitaine, qui en formaient le siège, il apprenait la mort du 
roi d'Aragon. Une fièvre de quelques jours avait enlevé Alphonse au faîte de la 
puissance. II ne laissait, pour héritier du royaume de Naples, qu'un fils illégitime, 
nommé Ferdinand. Les espérances de René se réveillèrent à cette nouvelle. Il 
crut de son devoir de monarque et de père, de réclamer l'investiture auprès du 
pape Pie II. 

L'ancien secrétaire de Félix V et du concile de Baie, ;Enéas SylviusPiccolomini, 
était monté sur la chaire du prince des apôtres. Dévoré du zèle des croisades, il 
faisait retentir l'Europe chrétienne de ses gémissements et de ses prières. Tout 
autre intérêt s'effaçait à ses yeux devant cette pensée. Il s'était lui-même proclamé 
le chef de la ligue sainte, et sa voix ébranlait l'Italie menacée par Mahomet II. 
Peu touché du droit de René en pareille circonstance, soucieux seulement de pré- 
venir toute guerre , qui mît obstacle à ses desseins, il refusa l'investiture demandée 
par ce prince, et reconnut hautement le fils de son rival. 

Le roi de Sicile, irrité de cette apparente injustice, interrompit ses relations avec 
le pontife, et.appela de sa décision au futur concile et à ses armes. Ferry de Lorraine 
prit le commandement des galères de Marseille; une grande activité présida à ces 
préparatifs de guerre , et en attendant que la flotte pût lever l'ancre, des vaisseaux 
marchands portèrent des secours aux seigneurs napolitains, qui avaient attaqué 
les troupes de Ferdinand et de Pie II. 

Le pape, que justifiait la pureté de ses intentions, écrivit à René une lettre pa- 
ternelle : « Malgré les hostilités commises par ses partisans sur les états de l'Église 
» et son appel au futur concile , il lui était toujours cher à cause de ses vertus. » 
Pie II lui explique ensuite avec douceur les griefs et les motifs qui avaient déter- 
miné le refus d'investiture, et finit en le priant de prendre des voies plus conformes 
à son amour pour la paix 4 . 

Fermement convaincu de la bonté de sa cause, René crut inutile de répondre â 
cette lettre. Il hâta le départ de la flotte destinée à seconder les efforts du prince 



1 Histoire de René d Anjou* 



c 



de Tarante. Ce seigneur, grand connétable du royaume, n'attendait qu'une occa- 
sion favorable, pour embrasser ouvertement le parti de la maison d'A.njou. 

Cependant l'agitation qui régnait à Gênes avait empêché le duc de Lorraine de 
se réunir aux Napolitains. Le doge Pierre Frégoze, oubliant les traditions de sa 
famille, la délivrance de sa patrie et ses propres serments, s'était mis à la tête des 
ennemis de la France. Les Fiesques et les Adornes avaient laissé sommeiller leurs 
vieilles haines. Ils réunirent leurs partisans et soulevèrent la multitude. 

Nous ne suivrons point Jean d'Anjou dans cette lutte glorieuse, où il déploya 
toutes les qualités héroïques de sa race. La défaite de Fiesque et de Frégoze tué 
de sa propre main, apaisa cette terrible sédition. Il rétablit Tordre par sa pru- 
dence autant que par sa valeur, et le sénat lui décerna le titre de conservateur de 
la patrie. 

Confiant alors le commandement de Gênes, qu'il laissait calme et tranquille, 
à Louis de Vallier, il mit à la voile le 4 octobre 1459, et débarqua à Gaëte avec 
l'élite de la chevalerie de Provence et de Lorraine. Quelques historiens prétendent 
que pour enlever aux siens tout espoir de retour, il renvoya sa flotte sur les côtes 
de France , ne voulant d'autre alternative qu'une couronne ou un tombeau. 

L'attachement des Napolitains pour le sang de leurs anciens rois sembla se 
rallumer à la vue du duc de Lorraine. Un soulèvement presque général agita la 
terre de Labour, la Pouille et les Abbruzzes. Jean vit une partie de la population 
se ranger sous ses bannières. Il avait inscrit au-dessus des fleurs de lys et des alié- 
nons de ses armes ce verset de l'évangile, qu'un saint pape appliqua depuis au 
vainqueur de Lépante : Fuit horno missus à Deo , cuinomtn erat Joannes. Une écla- 
tante victoire sur les bords du Sarno (7 juillet 14G0) parut d'abord assurer son 
triomphe 4 . Inférieurs en nombre à leurs ennemis, les Angevins se couvrirent de 
gloire. 11 leur eût été facile d'entrer à Naples avec les vaincus , si au lieu de s'arrêter 
à faire des prisonniers, ils eussent continué leur marche. Ferdinand, rentré presque 
seul dans sa capitale, l'avouait volontiers, en parlant de cette bataille : « Le pre- 
)) mier jour, disait-il, les ennemis estoient maistres de ma personne et de mon 
r> royaulme; le second, ils auroient pu se rendre maistres de mon royaulme et non 
» de ma personne; le troisième, ils n'avoient plus aucun pouvoir sur les deux. » 



1 Les plus illustres familles de Provence, toujours prodigues de leur sang, eurent de glorieux représentants 
à la bataille de Sarno. Le président d'Hozier cite, entre autres, les Barras, Baschis, Blacas, Castellane, d'Ar- 
baud,Demandolx, Gérente , Gombert, Grasse, Grimaldi, Grille, Glandevez, Forbin, Laincel, l'Estang, Pon- 
levez, Portellet, Puget, Renaud d'Alein, Sabran, Vento, Villeneuve. 



Digitized by 



Google 



CI 



Le duc de Lorraine avait accordé généreusement la liberté à tous les prisonniers 
de guerre. Tandis que l'Italie bénissait sa clémence , Jean Cossa s'était rendu auprès 
du pape Pie II, pour le prier de ne pas prolonger la lutte par une obstination 
inutile; mais rien n'avait pu toucher l'inflexible pontife. Il avait déclaré que le 
malheur de son allié était une raison de le secourir, et non de le livrer à ses ennemis 
par un lâche abandon. 

« Puisque Notre Seigneur Jésus-Christ, répondit le vieux guerrier, s'est si visi- 
» blement déclaré en notre faveur, nous tâcherons de nous passer de son vicaire 4 . » 
Il pritalors congé du pape, et revint immédiatement auprès du duc de Lorraine, 
qui s'était emparé de Bayes et de File d'Ischia. 

Cependant le roi de Sicile n'abandonnait point son fils au milieu de ses vic- 
toires. Inquiet de ne pas le voir marcher sur Naples, il écrivait à son chancelier 
Jean des Martins : 

« Combien que je sçay les peines , charges et despenses, que a porté le pays de 
» Provence, et dernièrement d'un don qu'ilz ont faits pour six ans; toutefois la très 
» grant miracle et victoire, que Dieu monstre et administre à Monsieur, est besoin 
» et nécessaire que chascun l'ayde... Chancelier, servez moy à ce besoin, et soyez 
» certain que je le reconnaislray, à vous et aux vostres... Pour ce, je vous prie, que 
» vous y employez vos cinq sens de nature, et qu'il n'y ait serviteurs, marchands. 
» ni compères épargnez. Monsieur aura assez de quoy eulx récompenser... Dieu 
» soit garde de vous. » 

Pendant que le roi de Sicile, les yeux sans cesse tournés vers Naples, en- 
voyait à son fils de l'or et des soldats, et ne négligeait rien qui pût aider au 
triomphe de ses armes, le doge Prosper Adorne introduisait dans Gênes les 
troupes du duc de Milan, et secouait le joug de la France. Prévenu par René de 
cette nouvelle révolte, Charles VII détacha de son armée un corps de six mille 
hommes, qui se grossit en s'embarquant à Marseille d'un millier de Provençaux. 
Cette expédition ne fut pas heureuse. Les Français, attaqués par une multitude 
cf ennemis, succombèrent presque tous dans de sanglantes rencontres; et Gênes 
déchirée de nouveau par les factions, en proie à la tyrannie de ses grandes familles, 
crut recouvrer son indépendance et son orageuse liberté. 

C'est ici le lieu de venger avec M. de Villeneuve la mémoire de René d'une 



1 Histoire de René d' A n fou. 



Cil 



calomnie historique, répétée par dom Calmet et le continuateur de Vely, sur la foi 
de l'auteur italien de la vie de François Sforce. Selon lui, le roi de Sicile tranquille 
témoin, du pont de son vaisseau, du désastre des Français, aurait ordonné dans sa 
colère de prendre la haute mer, afin de ne laisser aux fuyards aucune chance de 
salut. Le caractère de René, ses vertus chevaleresques, sa vie entière démentent 
cette accusation, soulevée par un écrivain étranger, qui ne la reproduit d'ailleurs, 
« que comme un bruit populaire, digne de peu de créance. » Il paraît même 
certain que le bon roi ne prit aucune part à cette guerre , et qu'à l'époque où 
ces historiens le font trahir ainsi ses compagnons d'armes (16 juillet 1461), il 
était à Marseille, auprès du lit de mort d'une sœur de Jeanne de Laval. 

Plus nous avançons dans cette vie si pure, et plus les malheurs et les chagrins 
vont s'amonceler sur la tète de René. La mort avait enlevé son frère et son ami, 
le glorieux Chai les VII (-^3 juillet 1 4G 1 ). Marie d'Anjou n'avait pas tardé à suivre 
son époux dans la tombe. La grande Marguerite remplissait alors le monde du 
bruit de ses infortunes et de son héroïsme maternel ; enfin le duc de Lorraine, 
après quatre ans de combats, s'était éloigné de Naples, vaincu par Tépée de 
Scanderberg 1 . 

La peste ravageait alors la Provence. Ce cruel fléau moissonnait la population 
de Toulon et des villes voisines ; et il n'y avait pas une famille qui n'eût à pleurer 
plusieurs des siens. Profondément ému de ces calamités , René exempta pendant 
cinq ans de toute espèce de tailles les habitants de cette ville, du bourg de la 
Valette et de quelques autres villages. Sa royale charité s'étendait à toutes les 
souffrances, et jamais sentiment de crainte personnelle n'eut accès dans son cœur. 

Séjournant alternativement en Provence et en Anjou, il soumit à une assemblée 
de notables, tenue dans cette dernière province, le recueil des lois et coutumes 
demandés à Jean Breslay et à Jean Binel. Des lettres patentes, en date du château 
d'Angers (janvier 1462), approuvèrent cette compilation, base de la législation de 
l'Anjou, du quinzième siècle au dix-huitième. 



1 Georges Caslriot , prince d'Albanie, surnommé l'Alexandre chrétien. Accoutumé à vénérer tes ordres 
du souverain pontife, comme les oracles de Dieu même , il accourut, à l'appel de Pie II, prendre le com- 
mandement des troupes du pape et de l'armée napolitaine. Une grande victoire remportée sous les murs de 
Troies , dans la Capitanale. assura la couronne à Ferdinand. 

Ce héros qui ét;.it tenu au monde, disent les chroniques, avec l'empreinte d'une épée sur le br.is droit, 
tua de sa main d;ins les combats plus de deux mille Turcs. Mahomet II croyant qu'il se servait d'armes en- 
chantées. Scanderberg lui envoya son sabre. • Il lui suffisait, disait-il, de garder le bras qui le maniait 
dans les batailles. » 



Digitized by 



Google 



cm 



René reçut à celte époque la visite de Louis XI , qui lui prodigua jusqu'à l'af- 
fectation les égards et les témoignages d'un attachement presque filial. Inquiet 
de l'asile qu'avait trouvé en Bretagne le jeune duc de Berry, le soupçonneux mo- 
narque avait voulu connaître « le vouloir de ceulx qui l'a voient quitté, pour 
suyvre son frère. » Il entoura son oncle de caresses, visita avec lui les châteaux 
d'Angers, des Ponts-de-Cé et de Saumur, établit en l'honneur de la Vierge, « sa 
bonne maistresse et grant amie, » un chapitre de chanoines dans la petite île de 
Béhuard, et ne manqua pas d'honorer la vraie croix de Saint-Laud, qui lui avait 
toujours inspiré une salutaire frayeur 1 . Ces marques de dévotion feintes ou réelles, 
un langage familier et affectueux , et de riches présents donnés avec adresse lui 
concilièrent l'affection des bons bourgeois d'Angers , et préparèrent peut-être 
l'injuste et violente usurpation de la province. 

Louis, pour s'assurer des dispositions des principaux seigneurs, avait convoque 
à Tours les grands vassaux de la couronne. Il se plaignit amèrement du duc de 
Bretagne, et leur demanda s'il pouvait compter sur leur fidélité, en cas d'une 
guerre prochaine. René protesta de leur dévouement, « envers et contre'tous, en 
foy et loyaulté. » 

Si le bon roi était sincère, il n'en était pas ainsi des autres seigneurs. L'hypocrite 
ambition de Louis, ses fourberies, son despotisme avaient soulevé les serviteurs 
les plus dévoués de son généreux père. Le duc de Bretagne et le comte de Charo- 
lais étaient à la tète de cette ligue menaçante, que couvrait de son nom le duc de 
Berry. « Ils vouloient, disaient-ils, apporter un remède aux misères du royaume, 
chasser des conseillers pervers, et soulager le pauvre peuple, accablé par la gabelle, 
les exactions et les impôts. Ce prétexte, ajoute Anquetil, qui séduit toujours la 
multitude, fit appeler ce soulèvement la guerre du bien public. » 

Jean , mécontent du roi et de ses nouveaux ministres, fut un des premiers à se 
joindre aux princes confédérés. Il avait avec lui cinq cents lances et un corps 
d'infanterie suisse. Son cri de guerre, comme celui du comte de Charolais, était : 
« Exemption de tailles , bien public et franchises! » 

« Ce noble prince, dit Commines, à tous alarmes le premier armé de toutes 
pièces, et son cheval toujours bardé, sembloit bien prince et chief de guerre , et 



1 Une croyance génitale , partagée par Louis XI, attribuait à cette relique la puissance de faire mourir 
dans Tannée le parjure qui violait son serment. — Ménage, dans sa Fie de Pierre Ayrault, nous a conservé le 
texte de cet engagement redoutable. 



CIV 



tiroit toujours droict aux barrières de nostre ost. Comme il estoit bien faict de sa 
personne, beau, gracieux, doulx, éloquent, modéré , libéral et grant capitaine, il 
avoit l'estime et la confiance des troupes, qui n'obéissoient à personne plus vo- 
lontiers qu'à luy. » 

René avait vu cette révolte avec douleur. Opposé au soulèvement général qui 
entraînait presque tous les princes du sang, il écrivait à son fils de Launay-lez- 
Saumur le 10 août 1464 : 

« Mon filz, monseigneur le roy m'a présentement escript par Gaspar Cosse 1 , et 
aussi envoié le double d'unes lettres, que lui avez escriptes, lequel par ses lettres 
me fait sçavoir qu'il envoie devers vous le seigneur de Precigny, et que de ma part 
je voulsisse aussi envoier devers vous aucuns des miens qui me fust feable. Mon 
filz , vous savez ce que je vous ay fait savoir par l'evesque de Verdun , de la vou- 
lenté du roy et de la mienne aussi; tousiours m'avez esté obéissant jusques apre- 
sent, encores, si vous estes saige, ne commencerez-vous pas à ceste heure à se 
autrement , et je le vous conseille pour vostre bien et honneur; et sur ce veuillez 
croire et aussi faire, et accomplir ce que vous dira de par mondit seigneur le roy 
et moy, ledit Gaspar, que j'envoie devers vous pour ceste cause; autrement, je ne 
pourroye estre content de vous. Nostre Seigneur soit garde de vous. 

» Votre père, René. » 

René, pour éviter les soupçons de Louis XI, crut devoir lui faire tenir une copie 
de sa lettre : 

« Mon très redoubté seigneur, ajoutait-il en s'adressant au roi, 

» Je me recommande à vostre grâce si très humblement que je puis. Plaise vous 
savoir, monseigneur, que par Gaspar Cosse, ay veu ce qu'il vous a plu m'escrire, 
et comment aviez délibéré envoier devers mon filz de Calabre, le seigneur de 
Precigny , me exhortant et ordonnant y envoier aucuns de mes serviteurs qui me 
fust feable ; sur quoy , monseigneur, en obéissant tousiours à voz bons plaisirs et 
commandemens, je y envoie ledit Gaspar, duquel comme savez , il a assez cognois- 
sance ; auquel j'ai donné charge expresse de passer et retourner par vous , et puis 
tirer de là devers mon dit filz , pour lui dire ce qu'il vous plaira lui en charger. 
Avecques ce que je lui ay de ma part aussi dit pour lui enjoindre de par moy , et 
sur ce escrips à mondit filz, par ledit Gaspar; ainsi que plus à plain verrez par la 



Fils de Jean Cossa. 



Digitized by 



Google 



cv 



coppie de mes lectres, que vous envoie cy enclouse, ou par lesdictes lectresmesmes, 
si c'est vostre plaisir les veoir et ouvrir ; priant à Dieu , mon très redoublé sei- 
gneur, qu'il vous doint bonne vie et longue. 

» Escript à Launay, le 10 e jour d'aoust. 

» Vostre très humble et obéissant, 

le roi de Sicile , duc d'Anjou , etc. 

» René. » 

La bataille de Montlhéry (i3 juillet i465) et le peu de succès du siège de Paris 
disposèrent les confédérés à écouter des paroles de paix. Jean d'Anjou, après 
avoir publiquement refusé de séparer sa cause de celle de ses alliés, ne tarda pas à 
s'apercevoir qu'ils n'avaient ni son désintéressement, ni sa droiture. Il prit le parti 
d'aller trouver le roi à Paris, et d'y jeter les bases d'un traité général. Dans les 
conférences qu'il eut avec Louis, il lui reprocha courageusement d'avoir déserté 
à Naples, malgré de solennelles promesses, la cause d'un prince de son sang, et 
stipulé lui-même cet abandon dans des lettres adressées à Ferdinand. Il ajouta que 
son duché était un fief de l'empire , et qu'aucun lien de vasselage ne l'unissait à la 
couronne de France. 

Le roi, qui voulait à tout prix calmer ces justes ressentiments, prodigua les 
protestations et les caresses. 11 offrit « à son très amé et beau cousin de Calabre » 
deux cent mille écus d'or, huit mille archers et cinq cents lances pour reconquérir 
le royaume de Naples. La Lorraine fut déclarée exempte de tout hommage; et 
Jean obtint en outre le gouvernement de Vaucouleurs. 

Surpris de ces faveurs qu'il n'avait point sollicitées, il hâta de tous ses efforts 
la conclusion de la paix. « Je pensois, disait-il aux seigneurs qui vendaient leur 
» soumission , cette assemblée estre pour le bien public ; mais je commence à 
» veoir que c'est pour le bien particulier. » Les traités de Conflans et de Saint- 
Maur furent en partie son ouvrage. 

« Louis XI, dit un historien, savait sur toutes choses s'accommoder au temps, 
lorsqu'il était le plus faible, et céder à ses ennemis ses droits et ses prétentions afin 
de les désunir; mais quand une fois il avait rompu leur ligue, il reprenait ce qu'il 
avait cédé, et ne tenait rien de ce qu'il avait promis. » René, malgré son inviolable 
fidélité, devait bientôt en faire l'expérience. 



La mort de l'infant don Pèdre de Portugal avait laissé la Catalogne en proie 
à l'anarchie. Soulevée depuis plusieurs années contre le roi Jean II, frère d'Al- 
TOME I. o 



CVI 



phonse V, cette belliqueuse principauté avait offert la couronne d'Aragon au fils 
de la reine Yolande. Ses députés s'étaient rendus à Angers, auprès du roi de 
Sicile; ils l'avaient supplié de se mettre à leur tête, et de venir à Barcelone prendre 
possession d'un trône mérité par ses vertus. René était trop âgé pour se bercer 
encore d'ambitieuses chimères. Il accueillit gracieusement les députés catalans, 
leur dit que sa vieillesse ne lui permettait point d'accepter leurs offres, mais qu'il 
leur enverrait, à sa place, son fils Jean d'Anjou et Ferry de Vaudemont (1467). 

Le roi de Sicile, en faisant parvenir à Louis XI cette nouvelle importante , crut 
l'occasion favorable de lui rappeler de récents engagements. Une réponse évasive 
prouva qu'il avait à tort compté sur la foi royale. Louis n'avait aucun intérêt à 
garder sa parole. Il se borna à des vœux stériles et à des secours sans importance, 
tout en prêtant douze cent mille écus au roi d Aragon , et lui retenant en gage le 
Roussillon et la Cerdagne. Le duc de Lorraine vit alors qu'il n'avait rien a attendre 
que de lui-même. Huit mille Angevins, Lorrains et Provençaux 1 répondirent à 
son appel; il traversa les Pyrénées à leur tête, et fit à Barcelone une entrée 
triomphale. Deux victoires près de Roses et de Villademar (it\6S) excitèrent jus- 
qu'au délire l'enthousiasme des Catalans. Le jeune prince Ferdinand commandait 
les Aragonais à cette dernière bataille. Son cheval fut tué dans la mêlée, et il ne 
dut la liberté qu'au dévouement d'un fidèle serviteur, qui mit pied à terre malgré 
ses blessures, pour sauver le fils de son roi. 

Les hostilités continuèrent l'année suivante avec une extrême vigueur. Surpris 
à Peralta pendant une nuit obscure, don Juan s'enfuit jusqu'à Figuières sans vête- 
ments, sans casque et sans épée. Les provinces de Giron ne et de Tortose, Berguza, 
Palamos, le Lampourdan entier se soumirent au vainqueur (1469 et i47°)- 

L'histoire a recueilli la lettre que le roi de Sicile adressait à Jean d'Anjou, à la 
nouvelle de ces succès; il lui rappelle d'abord, « que pour amplifier sa couronne 
et son nom, depuis sa première jeunesse et essais d'armes, il s' estoit courageusement 
présenté à travaux et dangers innumérables ; qu'il avoit esté par deux fois en 



» Au nombre des chevaliers provençaux qui suivirent Jean d'Anjou dans cette expédition, nous trouvons 
Boniface de Castellane, nommé conseiller et chambellan de ce prince, en considération • de sa loyaullé 
prud'hommie et aultres louables vertus, comme aussi de ses grants et fructueux services. » 

La maison de Castellane , longtemps souveraine de la ville de ce nom , est une des plus illustres de Pro- 
vence. Inconstants . ambitieux et prodigues, turbulents et magnifiques, aimant avec passion la guerre, la 
poésie et les troubadours , les sires de Castellane. en jetant un grand éclat sur leur nom, servirent ou trou- 
blèrent alternalivement leur patrie. Depuis sj réunion à la France, peu de familles ont plus noblement 
payé leur dette au pays. 



Digitized by 



Google 



CVII 



Italie avec gros et puissant exercite (armée, exercitus), où toujours il s'estoit montré 
preulx et valeureux combattant. » 

« Très illustre et cher fils, nostre premier né,ajoute-t-il, dans un transport d'or- 
» gueil paternel, nous laissons qu'à Gênes, les années passées, vous avez montré 
» tant d'actes de prouesse , délivrant la ville assiégée de ce roy si puissant par 
» terre et par mer ; et que Pierre de Campofregose , pour lors duc de la cité , ayant 
» pris et tourné ses armes contre nous par une grande perfidie et desloyauté , a 
» esté étendu mort et roide sur le pavé de vostre main , après plusieurs honora- 
» bles playes reçues sur vostre corps; et qu'à présent vous êtes en Catheloigne, 
» avec le harnois au dos, pour le recouvrement du droict et de la couronne ma- 
» ternelle, qui nous estdeue, du royaume et de la jurisdiction d'Aragon. Mais de 
» quelle grandeur et magnanimité de courage, de quelle force, vigilance et sa- 
» gesse faites-vous maintenant la guerre contre Jean nostre capital ennemy ! 
» Tesmoin en est bien Geronde (Gironne) et toute la province emporitaine ( le 
w Lampourdan), tesmoins en sont bien les respoussements des ennemys, les forte- 
)> resses et les chasteaux pris , les places munies , qu'en passant par la force et 
» vertu de vos armes se sont rendues et remises à vostre main. Nous taisons vostre 
)) prudence, vostre justice, doulceur et bénignité , et la modestie dont vous usez 
» au gouvernement des peuples et des citez , avec plusieurs aultres royales et 
» très excellentes vertus, dont Dieu a illustré vostre esprit. Si qu'il nous sera 
» mieulx séant de ne pas parler plus tant de vos haultes et tant héroïques qualités, 
» de peur que nous ne semblions parler de nous mesmes, en parlant de vous, 
» qui estes nostre fils bien aimé, et nostre propre chair et nourriture 1 . » 

Au moment où René adressait à son fils ces touchantes paroles, la Catalogne 
était soumise; et Jean d'Anjou, au comble de la gloire, espérait achever la con- 
quête de l'Aragon. 11 avait envoyé une ambassade au roi de Castille, pour lui 
demander la main de l'infante Isabelle 2 ; tout semblait sourire à ses projets, 
lorsqu'il fut atteint d'une maladie mortelle, au retour d'un pèlerinage à Notre- 
Dame de Montserrat. Les larmes et les prières de tout un peuple ne prolongèrent 
point la vie du héros. Il expira à Barcelone au milieu de ses triomphes, le i3 dé- 
cembre i47°? à l'âge de l\5 ans. 



1 César ÏSostradamus ; Histoire de Provence. 

2 Peu de jours avant la mort du duc de Lorraine, Carrion, son écuyer, était parti pour la Castille, muni 
de pleins pouvoirs de son maître Quand le roi Henri l'aperçut, « il lui fist le bienvenant; puis Iuy dict: 
• Monsieur t'escuyer, je suis fort marry des nouvelles que j'ay. — Sire, quelles sont-elles ? — Vostre mais- 
» tre, le duc Jehan, est aile à Dieu. » Quant l'escuyeroisl ces nouvelles, il fut tout transy. » 



CVHI 



Les Catalans qui, pendant sa vie, se pressaient sur son passage, baisaient ses 
armes, ses éperons et jusqu'à la mule qu'il montait, furent en grand deuil à sa 
mort. Durant neuf jours entiers son corps fut exposé dans une salle de son palais; 
chacun venait s'agenouiller dévotement et prier aux messes célébrées pour le repos 
de son âme, depuis le point du jour jusqu'à l'heure de nones. Le duc Jean, 
recouvert d'une robe de velours noir, la barette en téte et sa bonne épée au côté, 
fut porté dans les rues et carrefours de la ville. Le cortège s'arrêtait sur les places 
principales , les chevaliers inclinaient ses bannières : on n'entendait que des san- 
glots , des lamentations et des cris l . 

Le caveau sépulcral des rois d'Aragon s'était refermé sur le duc de Lorraine , 
lorsque le fidèle Carrion descendit à Angers chargé du noble cœur de son maître. 
René à cette vue pensa mourir de douleur. Il fut longtemps comme privé de sen- 
timent et de vie, sans prononcer une seule parole. Ses infortunes croissaient avec 
les années; et cette mort prématurée n'était que le présage d'inexprimables 
malheurs. 

Entraîné par les exploits de Jean d'Anjou, nous n'avons pas voulu interrompre 
notre récit. Il nous faut jeter maintenant un coup-d'œil en arrière ; assez tôt nous 
aurons à raconter de nouvelles épreuves; les jours heureux du roi de Sicile furent 
trop clairsemés dans sa vie pour les laisser en oubli. 

La loyale conduite de René pendant la guerre du bien public avait désarmé 
l'inquiète défiance de Louis XL II paraissait plein de respect pour sa vieillesse, et 
semblait chercher les occasions de lui témoigner une affectueuse reconnaissance. 
Le roi de Sicile, qui aimait toujours le fils de Marie d'Anjou, se rendait avec 
Jeanne de Laval au château d'Amboise, quand Louis y tenait sa cour, assistait à 
des représentations dramatiques jouées en son honneur, et ne soupçonnait point 
de mauvaise foi dans ces démonstrations intéressées. De son côté, le rusé monar- 
que ne manquait jamais de faire à son très c/ier et amé oncle et cousin quelque 
beau présent, et de lui accorder des faveurs, qui coûtaient moins encore, comme 
de le faire asseoir à ses côtés sur un fauteuil de velours cramoisi, exactement pareil 
au sien, ou de l'autoriser à signer ses lettres et ordonnances d'un grand sceau 
de cire jaune, prérogative exclusivement réservée jusqu'alors à la couronne de 
France. 

c De retour, dit Bourdigné,àson puissant chastel d'Angers, lebonroireprennoit 



Don Cal met, Histoire de Lorraine. 



Digitized by 



Google 



CIX 



vie convenable pour resjouyr sa vieillesse, comme planter et enter arbres, édif- 
fier tonnelles , pavillons, vergiers, galleries et jardins, faire bescher et parfondir 
fosses , viviers et piscines pour nourrir poissons, et les veoir nager et esbattre par 
l'eau clère, avoir oyseaulx de diverses manières, en buissons et arbresseaulx , 
pour en leurs chantz se délecter. Et pour certain il fut le premier qui d'estranges 
pays fist apporter en France paons blancs, perdrix rouges, connilz blancs , noirs 
et rouges, fleurs de oeillets de Provence, roses de Provins et de Muscadetz, et 
plusieurs autres singularitez ignorées en Anjou auparavant. Et disoit aux princes 
et ambassadeurs de divers pays, qui le venoient visiter, qu'il aymoit la vie rurale 
sur toutes autres, pour ce que c'estoit la plus seure façon et manière de vivre, et 
la plus loingtaine de toute terrienne ambition. » 

Souvent on le voyait dans un bateau de pêcheur descendre la Maine jusqu'au 
couvent de la Baumette, solitaire ermitage taillé dans le roc, à l'image de la 
Sainte-Baume. Il aimait à honorer la patrone de la Provence, et avait fondé un 
couvent de Cordeliers, en mémoire du bienheureux Bernardin, son confesseur. 
Les jours de fête, il suivait l'office dans un psautier qu'il avait donné aux bons 
pères l . Il partageait volontiers leurs repas; et si l'on en croit la tradition popu- 
laire, consacrée par une gothique inscription, le plat qui lui servait fut incrusté 
après sa mort dans les murs du monastère. 

Le peuple, qui accourait sur les pas de René, vint visiter à son exemple cette 
pieuse solitude. Elle devint un lieu de pèlerinage, où se rendait chaque année à la 
fête patronale une partie de la population angevine. 

Le temps n'a point détruit le couvent de la Baumette; la foule joyeuse couvre à 

' Ce psautier manuscrit, in- 4° , sur vélin , relié en veau fauve, fait aujourd'hui partie de !a bibliothèque 
d'Angers. 

On Usait sur la première feuille du psautier , qui malheureusement a été enlevée : 
« Le 8 novembre 1465, le roy René de Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, donna aux frères religieux, de 
la religion et observance de monseigneur saint François , estant en son esglise de la Baumette lez Angers , 
le présent psautier, pour demourcr et estre à perpétuité audict hermitage, pour le divin service de ladicte 
esglise; et pour plus grande approbation dudict don, à eulx fait par ledict sieur dudict présent, ledict 
seigneur à cy mis et apposé son seing manuel, faict mettre et apposer le mien, de moy Allardeau, son indigne 
secrétaire , et protonotaire de notre sainct père le pape, les jour et an ci-dessus. 

* Présens, Jean de Beauvau , seigneur dudict lieu , séneschal du pays d'Anjou, et Bertrand de la Haie, sei- 
gneur de Malelièvre; Saladin d'Anglure, seigneur de Nogent, chambellan , et maistre Jehan Breslay , juge 
ordinaire du pays d'Anjou , tous conseillers dudict sieur, et plusieurs aullres gentilshommes. 

» Signé RENÉ, manu proprid. 

» Et plus bas, Allardeau. » 



CK 



certains jours les prairies qui s'étendent jusqu'à la Loire; et les cloîtres, le réfec- 
toire , la chapelle taillée dans le roc dominent encore la vallée. Mais aucun chant 
sacré ne s'élève de cetteenceinte recouverte de lierre. Les courses et les jeux établis 
par le roi de Sicile, ont cessé depuis longtemps; et à sa mémoire vénérée se mê- 
lent aujourd'hui de sanglants souvenirs. 

Au pied du rocher penché sur les eaux , qui sert de fondement à l'abbaye , 
s'arrêtait, il y a un demi-siècle, une barque chargée de victimes et de bourreaux. 
Elle portait soixante-douze vieillards arrachés au sanctuaire, et que n'avaient pro- 
tégés ni leurs cheveux blancs, ni leurs vertus 1 . Liés deux à deux, ils priaient 
avec ferveur au milieu des blasphèmes. Tout à coup de larges ouvertures, agran- 
dies à coup de hache, donnent passage à l'eau de la Maine. Un léger tourbillon 
fait bouillonner sa surface. Puis, le fleuve pur et tranquille continue vers la Loire 
son cours accoutumé. 

A l'opposé de la Baumette, un peu au dessus d'Angers, René avait découvert 
en chassant un saint anachorète. Il se nommait Macé Bûcheron , était prêtre et 
chapelain du chapitre de Saint-Maurice, mais il avait abandonné sa prébende, pour 
vivre dans la solitude de pain noir et déracines. Le roi, touché de ses vertus, 
lui bâtit une cellule et une petite chapelle. Il y ajouta pour lui-même un jardin 
et un modeste logis , qu'il venait souvent visiter à pied en traversant la ville. Il 
l'appelait son cher ermitage de Reculée. C'était dans cette retraite, embellie de sa 
main de peintures et d'ingénieuses allégories , qu'il aimait à deviser avec les prin- 
cipaux bourgeois d'Angers, les artistes et les savants attirés à sa cour. 

Autour de la demeure royale s'élevèrent bientôt de pauvres habitations recou- 
vertes de chaume. Elle étaient occupées par des pêcheurs qui venaient jeter leurs 
filets sous les fenêtres de René. Le bon roi avait toujours eu pour ces braves gens 
une affection singulière. Entre plusieurs beaux privilèges qu'il leur concéda, il 
voulut qu'ils ouvrissent la marche de la procession de la Fête-Dieu. Leur doyen, 
précédé de ménétriers, y portait un cierge énorme, où saint Pierre était représenté 
en cire avec ses vêtements pontificaux, un filet à la main. Selon les prophétiques 
paroles du Sauveur, le pêcheur du lac de Génézareth était transformé en pêcheur 
d'hommes. 

A Marseille, un tribunal particulier, les Prud'hommes pécheurs, fut créé pour 
juger promptement et sans frais, les différends élevés entre les membres de cette 



1 Ces prêtres appartenaient presque tons au diocèse de Nevers. Ils avaient plus de soixante ans , et n'étaient 
condamnés qu'à la déportation. Ils furent noyés dans l'hiver de 1794 , en face de la Baumette. 



Digitized by 



Google 



CXI 



classe laborieuse. René en publia lui-même les statuts, que le temps et l'opinion 
ont respectés. 

La chasse était un de ses délassements favoris. Pour plaire à Jeanne de Laval, qui 
l'aimait avec passion, il avait entouré de murs un vaste parc, auprès de la petite 
ville de Saint-Rémi en Provence. On dit même qu'il échangea la riche baronnie 
d'Aubagne contre les landes stériles de Saint-Cannat , où le gibier était plus 
abondant. En Anjou, « il s'esbattoit à lâchasse du cerf, » dans ses domaines de 
Launay*, de Baugé et de Beaufort. Sa meute, quoique peu nombreuse, était 
ardente et bien dressée; rarement ses faucons manquaient leur but. Il possédait de 
belles armes de plaisance et de guerre. Mais comme il était généreux sur toutes 
choses, il s'en défaisait volontiers, en faveur de ses amis 2 . Le temps consacré à ce 
noble exercice, ne lui faisait pas oublier les devoirs de la royauté; et si ce rapide 
exposé de la vie de cet excellent prince ne suffisait pas pour convaincre les esprits 
les plus prévenus, sa correspondance sauvée de la destruction et de l'oubli par 
M. le chevalier Lautard 3 , nous en fournirait une preuve éclatante. 

L'amour de René pour les lettres le suivit jusqu'à la tombe. Du fond de la 
Provence ou de l'Anjou, il écrivait aux savants de toute l'Europe, faisait copier 



1 Ce château, dont plusieurs parties contemporaines de René existent encore, appartient aujourd'hui à 
M. le marquis d'Armaillé. Louis XIV l'exempta du tournent des gens de guerre en souvenir du bon roi. 

a Monsieur du Plesseys, en revange des deux belles arbalestes d'acier que m'avez données, et pour ce aussi, 
que depuis me suis enquis que vous estes très bon arbalestier, et que prenez grant plaisir à tirer de l'arba- 
leste, je vous advise que de ma part toute ma vie y ay prias grant plaisir. Et aflin que voiez comment suis 
arrillc, je vous envoie une de mes arbalestes, laquelle vous certiflie qu'elle a esté faicte de la main d'un Sar- 
razin à Barcillonne; ne jamais ne vieult aprendre aux crestiens de les faire telles. Et pour ce qu'elle est 
d'estrange façon , et qu'elle tire plus loing selon la petitesse de quoy elle est, que nulle autre arbaleste de 
son grant, que je veisse oneques , je la vous envoie, en vous priant que la tenez bien chière, et ne la vueillez 
donner à personne que vive, car vous n'en trouverriez point de telle, ne jamais jour de ma vie n'en vis de si 
belle façon, ne de si bonne aussi. 11 me semble que le traict que je vous envoie sera trop pesant pour elle : 
mais je ne le vous envoie que pour veoir la façon. Et adieu vous diz en me faisant savoir s'il est rien que je 
puisse pour vous, car je vous certiftie , que vous n'en serez point esconduit devant tous autres encore , et 
pour ce, esprouvez moy quant vous vouldrez. 

Escript au Mesnaige , ce mercredi 27 e jour d'avril. Signé : René. 

(Tiré de la collection de M. Feuillet de Couches, savant archéologue, qui a eu la bonté de nous adresser 
cetle copie). 

3 Premier volume , page première. 

Ces lettres transcrites sur un registre par les secrétaires de René et toutes signées de sa main, sont datées 
de Tours, d'Angers, de Baugé, des Ponts-de-Cé, de Lannay, d'Aix, deTarascon, de Marseille , d'Avignon et 
de Gardannc, etc., écrites en français, en italien, en catalan et en latin ; elles embrassent une période de six 
années (1468 à 1474), se suivent exactement et ne laissent que de courtes lacunes , pendant lesquelles il est 



CXII 

à grands frais les manuscrits grecs ou latins nouvellement découverts, enrichissait 
de précieux ouvrages les bibliothèques de ses châteaux et des couvents qu'il 
affectionnait. Tandis que le moine Hugues de Saint-Césary transcrivait par ses 
ordres les poésies oubliées des troubadours provençaux, que Martial d'Auvergne 
publiait son livre si curieux des Arrêts des cours d'amour ( arresta amoruni) , et 
qu'Honoré Bonnor , prieur de Salon , composait son Arbre des batailles , et lui 
donnait pour préface la relation de la grande victoire remportée sur Satan par le 
glorieux Archange, René encourageait les premiers essais de poésie dramatique. 
Il conservait au château de Beaufort la copie la plus authentique et com- 
plète des Mémoires du sire de Joinville, faisait recueillir par les officiers de sa 
cour des comptes, les chroniques enfouies dans les chartriers de ses châteaux, 
appelait aux universités d'Aix et d'Angers les plus habiles professeurs, et fondait 
des bourses gratuites pour de pauvres écoliers. Les nombreuses lettres que nous 
avons citées, montrent qu'il parlait le latin, le catalan, l'italien et le provençal 
avec une égale facilité. L'écriture sainte et les chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne 
lui étaient également familiers ; et c'est sans doute à l'enthousiasme inspiré par 
leur étude, que doit être attribué l'étrange mélange de mythologie et de christia- 
nisme remarqué dans ses écrits, dans les fêtes chevaleresques, les cérémonies 



facile de reconnaître que René était alors en voyage. Leurs caractères en sont bien conservés et passablement 
formés. Mais ils sont de leur siècle, et par conséquent difficiles à déchiffrer et hérissésd'abréviations. 

Deux cent quatre-vingt-dix lettres composent ce recueil , que le président Peyresc avait acheté de l'histo- 
rien de la Provence. Oubliées dans lechartrier d'un vieux château de la maison de Simiaue, elles ont échappé 
à l'incendie et à la dévastation de 1793 par un de ces hasards merveilleux, auxquels la prudence humaine 
est étrangère. 

Ces lettres , où la bonté de René et son amour pour ses peuples se dévoilent à toutes les lignes , sont en 
général très courtes, d'un style simple et concis; le latin en est aisé, quelquefois élégant, mais souvent un 
peu recherché. La tournure des phrases et les inversions annoncent de la facilité et une longue habitude de 
la manière et du dialecte de la chancellerie romaine. 

Aucun auteur, aucun écrivain ne les avait fait connaître, avant M. le chevalier Lautard, secrétaire perpétuel 
de l'Académie de Marseille, et l'un des hommes dont le caractère et la science honorent le plus sa ville natale. 
C'est lui qui le premier révéla leur existence et prouva leur anthenlicité dans deux mémoires publiés en 
1812 et 1816, dont sont extraites les réflexions qui précèdent. 

Notre nom et nos travaux étaient inconnus du savant académicien, lorsque nous nous sommes adressé 
à lui, sans autre titre qu'un amour commun pour le bon roi de Sicile. Dire avec quelle bienveillance de 
cœur, M. Lautard s'est empressé d'accueillir toutes nos demandes, nous a communiqué son précieux dépôt, 
en a extrait lui-même les lettres, dont il nous a envoyé la savante et fidèle traduction, nous serait impossible. 
Nous le prions seulement de recevoir ici l'hommage de notre respectueux attachement et de notre profonde 
reconnaissance. 

M. Roux-Alphéran , ancien greffier en chef de la cour royale d'Aix, nous permettra aussi de lui offrir le 
même hommage. C'est à ce savant, laborieux et modeste , dont le désintéressement égale le dévouement et 
la fidélité héréditaires , que nous devons un grand nombre de renseignements , et la copie du tableau de 
l'Adoration des Mages , attribué à René depuis un temps immémorial. 



Digitized by 



Google 



CXHI 



religieuses qu'il présidait , et surtout dans la célèbre procession de la Fête-Dieu à 
Aix , dont nous donnerons ailleurs une description fidèle 4 . 

Tandis que sous son sceptre paternel, ses états jouissaient d'une paix profonde, 
un événement imprévu, où son nom se trouve mêlé, plongeait la France entière 
dans l'étonnement et la stupeur. Louis XI , toujours en querelle avec Charles le 
Téméraire, était venu presque seul à Péronne , au milieu des Bourguignons , 
pour hâter par sa présence la conclusion de la paix. Le nouveau traité était près 
d'être signé, et les deux princes semblaient vivre dans une familiarité affec- 
tueuse , lorsque des courriers apportèrent au duc la nouvelle que les Liégeois , 
excités par les émissaires de Louis, avaient rompu la trêve, massacré leur évêque 
et les soldats laissés en garnison. Une furieuse colère s'éleva comme une tempête 
dans l'âme de Charles. Flottant pendant trois jours entre des résolutions extrê- 
mes, maître de la personne du roi, de sa couronne et de sa vie, il marchait à 
grands pas, se jetait sur son lit, se relevait avec violence, et, de temps à autre, 
arrêtait ses regards sombres sur la vieille tour de Péronne , où Herbert de Ver- 
mandois avait tenu emprisonné pendant vingt ans l'infortuné Charles le Simple. 

Prenant enfin une détermination plus digne de lui, il imposa au monarque les 
conditions les plus dures, les lui fit jurer sur la croix de Charlemagne, et le traîna 
au siège de Liège plutôt en captif qu'en allié. Une des clauses les plus humiliantes 
de ce traité, que nous croyons être restée jusqu'ici inconnue, obligeait Louis XI 
à sommer le roi de Sicile de prendre les armes contre lui-même, s'il venait à violer 
son serment. 

« René, par la grâce de Dieu, Roy de Hierusalem, de Cécile, d'Arragon, de l'isle 
de Cécile, Valence, Maillorques , Cardaignes et Corseignes, duc d'Anjou, de 
Bar et conte de Barcelonne, de Prouvence, de Fourcalquier, de Pimont, etc. 

i> A tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. 

» De la partie de notre très chier et très amé cousin le duc de Bourgongne, nous 
ont esté présentées les Jectres de monseigneur le Roy, desquelles la teneur s'ensuit: 

» Loys, par la grâce de Dieu, Roy de France, à nostre très chier et très amé oncle 
le Roy de Cécile duc d'Anjou , salut et dilection. 

h Comme par la réunion de paix , d'amitié et concorde fait entre nous et nostre 



1 Quatrième volume des Œuvres complètes de René d'Anjou. 
TOME I. 



P 



cxrv 

très chier et très amé frère et cousin le duc de Bourgongne , entre autres choses 
avons consenty et accordé que les princes de mon sang , telz que nostre dict frère 
et cousin vouldra nommer, jureront et promectront sur leur foy et honneur de 
entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d'icelle, sans riens 
faire ne souffrir faire au contraire; et qu'ilz chacun d'eulx assisteront et serviront 
nostre dict frère et cousin à l'encontre de nous, en leurs personnes, de toute leur 
puissance et de leur pays et subgetz, ou cas que par nous ou par autre de nostre 
sceu ou consentement ladicte paix soit enfrainte , ou contrevenu au contenu es 
lectres sur ce faictes; et que de ce ilz bailleront leurs lectres scellées en forme deue 
à nostre dict frère et cousin, sans delay, contredict ou difficulté. Et avons desclairé 
par lesdictes lectres de paix que ou cas de ladicte infraction , lesdicts princes se- 
ront et demourront quictes, absolz et exempts envers nous et noz successeurs de 
tous sermens, devoirs et services que par euix et leurs dicts subgetz nous sont 
deuz; desquelz ou dict cas les avons quictés, absolz et exemptez, ainsi que ces 
choses appèrent plus à plain par lesdictes lectres d'icelui traictié de paix. Et il 
soit ainsi que nostre dict frère et cousin de Bourgongne nous ait desclairé et nommé 
vous et autres desdicts princes de nostre sang, desquelz il veult avoir les seurtés 
dessus desclairées; en nous requérant que nostre plaisir soit vous ordonner et 
commander de faire les sermens et promesses dessus dictes , et affin qu'il vous en 
appert octroier sur ce, de faire expédier noz lectres patentes en tel cas pertinent. 
Pour ce, est il que nous, ces choses considérées, voulant de nostre part entretenir et 
accomplir à nostre dict frère et cousin ce que promis lui avons parledict traictié de 
paix et user de bonne foy envers lui , avons consenty et consentons et par ces pré- 
sentes vous mandons, ordonnons et enjoingnons que à iceluy nostre frère et cousin 
de Bourgongne, ou à son certain commandement, vous baillez, expédiez et faictes 
délivrer incontinent et sans delay ou difficulté vostre lectre et scelle en forme deue, 
par laquelle vous promectrez et jurerez sur vostre foy et honneur d'entretenir et gar- 
der ladicte paix et tout le contenu es lectres d'icelle, et que aucune chose ne sera par 
vous faicte, ne souffert faire au contraire, aussi que vous assisterez et servirez nostre 
dict frère et cousin à l'encontre de nous, en vostre personne, de toute vostre puis- 
sance et de voz pays et subgetz, ou cas que par nous ou par autre de nostre sceu 
ou consentement ladicte paix soit enfrainte ou contrevenu au contenu et lectres 
d'icelle comme devant est dict. Laquelle chose ne adviendra au plaisir nostre, et s'il 
advenoit, que Dieu ne veuille , nous voulons et desclairons des maintenant que ou 
dict cas serez et demourez quictes, absolz et exemptz envers nous et noz successeurs 
de tous sermens, devoirs et services qui par vous et voz dicts subgetz nous sont 
deuz, et desquelz sermens, devoirs et services, nous, ou cas dessus dict, et non au- 
trement, des maintenant pour lors, quictons, absolvons et exemptons vous et voz 
dicts subgetz par la teneur de ces lectres. En vous ordonnant et commandant que 



Digitized by 



Google 



cxv 



sans mesprendre envers nous et noz dicts successeurs , vous ou dict cas de infrac- 
tion de nostre part, ou contrevenu au contenu desdictes lectres dudict traictié , 
servez nostre dict frère et cousin contre nous, comme dict est, car ainsi nous plaist 
et voulons estre fait. Et de ce faire vous donnons pouvoir, congié, licence et 
auctorité par ces dictes présentes. 

» Donné à Peronne lexiin jour d'octobre Tan de grâce mil cccc soixante huit, 
et de nostre règne le huitième. 

» Ainsi signé, par le Roy en son conseil, 
» J. Delalocre. » 

« Savoir faisons que nous, desirans complaire à mon dict seigneur le Roy, et tou- 
siours demourer en son obéissance comme tenuz sommes et raison est, avons par 
son commandement et ordonnance fait et promis, jurons et promectons, en pa- 
rolle de Roy et sur nostre honneur, d'entretenir et garder ladicte paix et tout le 
contenu es lectres d'icelle paix sans riens faire ne souffrir faire de nostre part au 
contraire, et avec que assisterons et aiderons nostre dict cousin de toute nostre 
puissance de nos pays et subgetz, ou cas que par mon dict seigneur le Roy ou par 
autre de son sceu ou consentement, ladite paix soit enfrainteou contrevenu au 
contenu es lectres d'icelle paix. En tesmoin de ce nous avons signé ces présentes de 
nostre main et fait sceller de nostre scel. 

» Donné en ma ville Saumur, le unzieme jour de may, l'an de grâce mil cccc 
soixante neuf *. 

» RENÉ. 
» Par le Roy, Benjamin. » 

1 Cette charte officielle , pièce originale et inédile , revêtue du sceau et de la signature autographe du roi 
René, nous a paru assez importante pour être reproduite en entier. C'est l'un des documents historiques les 
plus précieux que nous ayons entre les mains. Nous en avons fait l'acquisition à Paris, au mois de septembre 
1841 , après que M. Paulin Pâris, membre de l'Institut et l'un des conservateurs adjoints de In Bibliothèque 
royale eut vérifié et constaté son authenticité. Cette charte est écrite à pleines lignes sur une feuille de vélin 
parfaitement conservé. 

Ou remarque sur le revers, en caractères de la même époque que ceux du corps de la charte , ces mots : 
• Scellé du Roy de Cécile pourl'entretenement de la paix faite à Peronne Tan mil iiijc Ixviij. > 
Les lignes suivantes , d'une écriture moderne , sont tracées encore sur le revers, mais au haut : 
- Traitté de Peronne 1468, 
1469. 

^Promesse de René, roi de Sicile, en suitte des lettres que le roy Louis XI e luyavoit envoyées pour ce 
» sujet , et lesquelles sont icy insérées , d'entretenir la paix faite à Peronne , en octobre 1468 , entre ce roy 

• Louis et Charles duc de Bourgogne. Les lettres du roy Louis à Peronne, le 14 octobre 1468. Les lettres de 

• promesse à Saumur, le 1 I e may 1469. • 



CXVI 



Louis XI, étranger à tout sentiment généreux, tenait moins à l'honneur de son 
nom qu a sa réputation d'habileté et de ruse. Il échangea l'écharpe blanche fleur- 
delisée contre la croix rouge de Bourgogne, abandonna les Liégeois sans hésitation 
comme sans remords , et assista en témoin impassible au pillage et à la destruc- 
tion de leur malheureuse ville. Mais cruellement blessé des railleries des Parisiens, 
il évita à son retour de visiter ses bons compères. Sa vengeance s'étendit aux oiseaux 
dressés à répéter le nom de Péronne. Le bourreau fut chargé de les mettre impi- 
toyablement à mort, et d'informer en même temps contre leurs imprudents insti- 
tuteurs. La crainte que Louis inspirait ne le préservait ni du ridicule ni de la 
honte. 

L'éloignement de René du théâtre de la guerre et l'administration de ses 
états, ne détournaient point son attention des événements qui se succédaient en 
Catalogne. Nous l'avons vu envoyer à Jean d'Anjou de l'argent et des soldats; il 
lui adressait de nombreuses lettres, où l'on reconnaît toujours son esprit de droi- 
ture et la bonté de son cœur. 

« Mon très cher fils, lui écrivait-il du château de Baugé , le 28 mars 1468 , la 
» justice exige que nul ne soit privé de son droit. Or, on vient de saisir à Barce- 
» lone, où vous commandez, un bâtiment qui appartient à Jean Ruiz, sujet du 
» roi de Castille. Vous savez que la paix la plus durable nous unit depuis un temps 
» immémorial avec ce digne prince , et que nous avons toute son amitié. Indé- 
» pendamment de ces titres précieux, l'équité ordonne cette restitution. Ainsi ne 
» balancez pas à donner des ordres pour mettre relativement à cet objet notre 
» conscience en repos. Restez toujours uni à la sainte Trinité *. » 

Un prince , que l'injustice révoltait à ce point, ne pouvait être indifférent à l'in- 
térêt de ses vassaux. Il écrivait la même année au roi de Portugal : 

« Prince sérénissime , notre cher cousin et frère, par la grâce de Dieu , roi de 
» Portugal, René, par la même grâce, roi d'Aragon, de Jérusalem et de Sicile, salut 
» et augmentation de prospérité. 



1 Cette lettre dont nous devons la traduction à M. le chevalier Lautard, est écrite en catalan, dialecte 
qu'affectionnait singulièrement le bon roi , pour l'avoir appris enfant sur les genoux de la reine Yolande. 
René avait écrit le 11 janvier précédent, sur le même sujet, au gouverneur-général de la Catalogne. Voyez 
premier volume , page l pe . 



Digitized by 




CXVII 



» Notre sujet, Raphaël Bonet, marchand de Barcelone, nous a exposé que 
» faisant le commerce dans votre royaume, il forma le projet, il y a quelques 
» mois, de revenir dans sa patrie; qu'à cet effet il passa une convention avec un 
» nommé André Bers, Portugais de nation, commandant le bâtiment marchand 
» la Modeste ; qu'il fut réglé entre eux , que ledit André Bers ramèneroit par mer 
» Raphaël Bonet à Barcelone et qu'il porteroit toutes les marchandises que lui, 
» Bonet, lui confierait. L'affaire étant conclue, le vaisseau mit à la voile. Mais à 
» peine a-t-il perdu la côte de vue, que Bonet s'aperçoit que le navire dévie de la 
» route ordinaire. Il fait des représentations au capitaine, qui n'en tient aucun 
» compte et continue sa marche. Le perfide fait force de voiles, et arrive bientôt 
» sur les côtes de Naples. Là, il oblige Bonet à débarquer sur-le-champ, etdis- 
» paraît avec les marchandises de notre vassal. 

» Or, prince sérénissime, comme c'est un de vos sujets qui a commis ce délit, 
» nous vous prions qu'il vous plaise ordonner des poursuites contre André Bers, 
» et de faire rendre à Bonet ses marchandises avec une juste indemnité pour ses 
» frais. Nous vous supplions en même temps de nous donner une prompte ré- 
» ponse, et de croire que nous vous rendrions semblable justice en pareille 
w occasion 4 . » 

i 

La mort de Jean d'Anjou n'avait point diminué l'attachement des Catalans pour 
les petits-fils de la reine Yolande. En l'absence de Ferry de Vaudemont, qui com- 
mandait à Barcelone sous le duc de Lorraine , ils avaient proclamé roi d'Aragon , 
Nicolas d'Anjou, marquis de Pont-à-Mousson, devenu, par la mort inopinée de 
Jean son frère aîné, le seul héritier de son illustre père. Mais ce jeune prince 
était plus soucieux de plaisirs que de gloire. Retenu à Paris par Louis XI , qui lui 
promettait la main de sa fille Anne de France , il ne se rendit point aux vœux des 
députés catalans. Un temps précieux s'écoula en stériles promesses; et l'armée 
lorraine, fatiguée de vaincre pour un prince étranger à ses périls , abandonna la 
Catalogne, qui se soumit enfin à don Juan d'Aragon (147 1). 

Nicolas parut peu regretter cette glorieuse conquête. Le désir d'épouser Marie 
de Bourgogne , fille unique de Charles le Téméraire , lui avait fait renoncer à l'al- 
liance de Louis XI. Quelques piquantes railleries des bourgeois de Metz l'armèrent 
contre cette ville. Il tenta follement de la surprendre, et succomba à son retour, 



1 Cette lettre, traduite par M. Lautard, est écrite en latin. 



CXVIII 



emporté par une fièvre contagieuse, lorsqu'il s'apprêtait à venger la honte de sa 
défaite (27 juillet i47*3) 

Il avait alors vingt-quatre ans , et ne s'était fait connaître que par son incons- 
tante légèreté. Mais sur sa tête reposaient les dernières espérances de son aïeul. 
Toutes les douleurs déchiraient à la fois l'auguste vieillard , et l'unique rejeton de 
cette grande maison d'Anjou était brisé sur sa tige. 

Accablé sous ce nouveau malheur, René néprouva de consolation qu'en hâtant 
la délivrance de la reine Marguerite. Une lettre écrite de Gardane, peu de temps 
après la mort de son fils, contient ces mélancoliques paroles : 

« Ma fille, que Dieu vous assiste dans vos conseils! car c'est rarement des 
» hommes qu'il faut en attendre dans l'infortune. Lorsque vous désirerez moins 
» ressentir vos peines , songez à celles que j'éprouve. Elles sont grandes, ma fille, 
» Dieu les connaît , et cependant je vous console 2 . » 

Depuis le jour où cette princesse, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, 
était venue partager la couronne du fils d'Henri de Lancastre, sa vie n'avait été 
qu'une suite continuelle de révoltes réprimées, de succès infructueux, de revers 
et de douleurs. Les querelles des deux Roses avaient transformé l'Angleterre en 
un vaste champ de bataille, où le bourreau glanait après le massacre, et disputait 
aux oiseaux de proie les blessés et les morts. La hache et le poignard achevaient 
sur l'échafaud , ou dans la tente royale, les malheureux dont le sang ne coulait pas 
assez vite; l'hostie sainte avait cessé de protéger les vaincus, réfugiés au fond du 
sanctuaire; le prêtre élait égorgé en défendant les victimes, et des haines impla- 
cables , une férocité de bête fauve fermaient tous les cœurs à la pitié. 



1 Par ung neufviesme jour d'apvril , 
A pied levé comme ung cabril , 
S'en vint avec son exercite 
Tout srcret au plus près de Metz... 



Ses joyes furent terminées : 
Car il mourut celle année , 
Et partit sans page ny valet , 
Le vingt-septième jour de juillet. 

{Chronique de Metz.) 



8 Traduction de M. Lautard. 



Digitized by 



Google 



CXIX 



Triste jouet des factions , qui rugissaient autour de lui, le faible Henri VI aban- 
donna à Marguerite le soin de défendre sa couronne. Les sombres cachots de la Tour 
de Londres s'ouvrirent au bruit des victoires de la reine. Elle avait délivré le mo- 
narque prisonnier, et taillé en pièces à Wakefield les partisans de Richard 
d'York (i46i). 

Vaincue bientôt après à Pontefract par le cruel Edouard, forcée de se réfugier en 
Ecosse, de traverser les mers avec son fils dans ses bras, elle résolut de passer sur 
le continent, et d'inviter tous les vrais chevaliers à venger ses injures. Louis XI 
parut d'abord insensible à ses malheurs. Mais quand elle offrit de remettre Calais 
en gage , il lui prêta vingt mille couronnes , et permit à Pierre de Brézé , grand 
sénéchal de Normandie, de suivre sa bannière (1462). Marguerite débarqua en 
Angleterre avec deux mille Français, après cinq mois d'absence. Son courage lui 
rallia une nombreuse armée. Elle s'empara des comtés du Nord , livra de nou- 
veaux combats, et balança longtemps encore la fortune d'Edouard et du comte de 
Warwick. 

Un jour que, fugitive et poursuivie de toutes parts , elle s'était réfugiée dans les 
montagnes du Northumberland, elle tomba avec son fils entre les mains de bandits, 
qui se disputèrent ses dépouilles. Comme les épées étaient tirées pour le partage 
du butin, Marguerite s'enfonça au plus épais de la forêt. Mais à peine avait-elle 
fait quelques pas , qu'elle fut arrêtée par un autre brigand , attiré par ce cliquetis 
d'armes. Alors ne prenant conseil que de son désespoir : « Mon ami , lui dit-elle , 
» sauve le fils de ton roi. » Ce sublime appel à la générosité d'un bandit ne fut pas 
jeté en vain. Il fléchit le genou devant l'héroïque mère, et la conduisit en sûreté 
au camp des. Lancastriens. 

De nouveaux revers forcèrent la reine de quitter l'Angleterre , sans abattre sa 
constance. Une barque de pêcheur la déposa sur les côtes de Flandre au milieu 
d'une tempête (i463). Philippe de Bourgogne fit un généreux accueil à son illustre 
parente. Il lui remit une somme d'argent considérable, et l'escorta honorablement 
jusque sur les frontières du Barrois, où elle fixa sa résidence auprès de Jean d'An- 
jou. Suivant alors avec anxiété le cours des événements, elle berçait ses chagrins 
de la pensée de replacer encore son mari et son fils sur le trône d'Angleterre. 

Le ressentiment du comte de Warwick contre Edouard IV ranima ses espé- 
rances (i47°)- Elle consentit à oublier de mortels affronts. Le grand Jaiseur et de- 
faiseur de roisj réfugié à la cour de France, prit la rose rouge de Lancastre, et 
fiança sa fille, à Amboise, au jeune prince de Galles. 



cxx 



Le comte, dont les ballades ont célébré les exploits, avait toujours été le favori 
du peuple. Son exil l'en avait rendu l'idole, il n'eut pas plus tôt mis le pied en 
Angleterre , qu'il vit une foule immense se presser sur ses pas. 11 entra en triom- 
phe à Londres ; et Henri VI, libre de nouveau , sortit de la Tour , la couronne sur 
la tête , et vint rendre grâce à Dieu dans la cathédrale de Saint-Paul. On ignore 
si l'infortuné monarque éprouva quelque joie de sa délivrance. Affaibli par ses 
malheurs et sa captivité, il semblait indifférent aux efforts tentés pour sa 
cause. 

Cependant Edouard s'était enfui sur le continent auprès de son beau-frère, 
Charles de Bourgogne. Puissamment secondé par ce prince, il arma une flotte 
de dix-huit grands navires, et jeta l'ancre à Ravenspur (i4 mars i470> au lieu 
même où plus de soixante ans auparavant Henri IV avait débarqué, quand il 
détrôna Richard IL L'audace d'Edouard le servit autant que sa fortune. Une 
marche rapide le rendit maître de Londres et du malheureux Henri VI ; et 
Warwick, vaincu à Barnet, tomba en héros sur le champ de bataille, le jour où 
Marguerite débarquait à Plymouth, après une pénible et longue traversée. 

Cette mère, qu'aucun danger personnel n'avait jamais fait pâlir, s'évanouit de 
douleur en apprenant ce désastre. Elle versa des larmes abondantes sur le sort 
de son fils, et voulut le dérober aux périls qui menaçaient sa tête. Réfugiée avec 
lui dans le sanctuaire de Beaulieu 4 , elle résista longtemps aux instances de ses 
fidèles lords. Ils avaient juré de mourir pour sa défense. La journée de Tewsbury 
les trouva tous fidèles à leur serment. 

Marguerite et son fils furent faits prisonniers à cette sanglante bataille. On 
réserva la reine pour orner le triomphe; l'enfant fut conduit dans la tente d'E- 
douard. Quand le roi lui demanda, d'une voix sombre, le motif de son retour en 
Angleterre: « Je suis venu, répondit-il fièrement, défendre la couronne de mon 
» père , et mon propre héritage. » Ces généreuses paroles étaient un arrêt de 
mort. 

Edouard, ivre de fureur, frappe le jeune prince au visage avec son gantelet de 
fer. Les ducs de Clarence et de Glocester lui enfoncent leur dague dans le cœur. 
Ce dernier faisait l'apprentissage du massacre des enfants d'Edouard 2 . 



1 Edouard Tut le premier à violer le droit d'asile des églises, que les chefs lancastriens avaient toujours 
respecté. 

^Histoire d'Angleterre , pa r le docteur Lingard. 



Digitized by 



Google 



CXXI 



Le meurtre de Henri VI mit le comble aux infortunes de Marguerite. Cette 
reine, a l'épouse et la mère la plus malheureuse de son siècle, » resta cinq années 
captive dans un cachot de la Tour. Quand Edouard, vaincu par les prières de René, 
consentit enfin à accepter une rançon (1476), elle se retira en Anjou, au château 
de Dampierre , modeste manoir de François de la Vignolle , tin de ses plus dévoués 
serviteurs. C'est dans cette retraite qu'elle termina une vie marquée par tant de 
grandeurs et d'adversités (1482). 

Des nombreux enfants du roi de Sicile, il ne restait plus que Marguerite et 
Yolande â . Cette dernière seule avait un fils. Il se nommait René, comme son 
auguste aïeul , dont il faisait revivre les vertus et le nom. A la mort de Nicolas 
d'Anjou, le duché de Lorraine lui était tombé en héritage, et toute la tendresse 
du vieux roi s'était reportée sur la tête de ce jeune prince. 

Retiré au château de Baugé, René y vivait dans une retraite profonde. Des 
grâces à répandre, de pieuses fondations, des services à récompenser adoucissaient 
ses douleurs 2 . Il avait obtenu la canonisation de son saint confesseur, le bien- 
heureux Bernardin, et lui avait fait élever aux Cordeliers, d'Angers, une magni- 
fique chapelle 8 .De riches ex vota,, de brillantes armures, des vitraux sur lesquels 
l'artiste avait fidèlement reproduit les traits d'Isabelle et de ses enfants, des sculp- 
tures d'une délicatesse exquise, le portrait ciselé de Jeanne de Laval, décoraient le 
gothique sanctuaire. René y avait peint de gracieux emblèmes , et s'était plu à 



1 René avait perdu en outre Blanche d'Anjou , mariée à Bertrand de Beauvau , sire de Précigny. Il fut 
longtemps inconsolable de sa mort. C elait l'aînée des trois enfants naturels qu'il légitima. 

a Non seulement le bon roi payait généreusement les services personnels, mais il croyait devoir récom- 
penser aussi tous ceux qui étaient rendus à ses sujets. C'est ainsi qu'il donna, en toute propriété, les moulins 
construits sous les arches du pont d'Angers, à Jacques Lcgris, riche et honnête bourgeois, qui, dans une 
année de disette, avait distribué une grande quantité de farine aux pauvres de Ja ville. 

«René, dit M. Grille dans une intéressante notice sur Jeanne de Laval, donnait tout, ne se réservait 
rien , et, dans cet abandon extrême, embarrassait sou vent le contrôleur de ses finances. Il avait engagé, pour 
payer sa rançon, srs villes et ses domaines ; plus tard il vendit ses pierreries et ses joyaux. Nous trouvons 
à Angers un Guillaume Heurteloup , qui donne au roi une forte somme (le chiffre n'en est pas autrement 
désigné), et reçoit en échange une paire d'heures enjolivées de rinceaux et de culs de lampes, deux daims, 
trois taureaux des Mauges et cinq cavales de la Gastine. Jean Richard, en échange d'une concession de péage 
sur la Maine , se charge de fournir le menu grain pour les pigeons du colombier de Reculée; un Jacques Grille , 
marchand bien famé, achète au roi un collier de perles sur le prix de mille florins. Mais il le remit à René 
peu de mois après, déchirant le marche sans usure, quand le priucese vit a même de rembourser la 
créance. 

1 In honore et reverentiâ* D. N. J.-C. , et pro singulari affectione quam habuimus et habemus ad sanctum , 
gloriosissimum beatum Beruardiuuin.... 

. (Archives du royaume. — Charte de René. — Cordeliers d'Angers,) 

TOME I. a 



CXXII 



graver sur le marbre des vers en l'honneur delà passion du Sauveur. Plus tard, il 
ordonna que son cœur, ouvert pendant sa vie à son pieux confesseur, reposât avec 
celui de Jeanne, au-dessus du précieux reliquaire. Ils y restèrent exposés à la 
vénération publique, jusqu'à ce temps de funeste mémoire, où des bourreaux en 
délire profanaient de leurs mains sanglantes la cendre sacrée des tombeaux. 

René ne devait pas longtemps conserver la paix dont il jouissait dans la solitude. 
La mort de Nicolas d'Anjou avait allumé l'insatiable ambition de Louis XI. 
Convoitant déjà l'héritage de son oncle, il se rendit à Angers, dans le but apparent 
de surveiller le duc de Bretagne, mais en réalité pour aviser aux moyens de dé- 
pouiller le vieux roi. Comme il ne trouvait, malgré son désir, aucun motif plausible, 
il se contenta « de festoyer les Angevins, d'aller disner et souper à leur logis, 
dans l'intention , dit Bourdigné , dandiner à lui leurs mœurs. » Il retourna ensuite 
à Paris , épiant une occasion favorable de réaliser ses projets. 

Louis pouvait ajourner une perfidie , mais s'il espérait en retirer quelque avan- 
tage, il n'y renonçait jamais. Fatigué d'une dissimulation hypocrite, il entre en 
Anjou avec cinquante mille hommes (i474)« Angers ouvre ses portes à l'ambi- 
tieux monarque. Il s'y installe avec ses soldats , s'empare du château et en confie 
le commandement à Guillaume de Cérizay ; puis sous prétexte que René entre- 
tenait des intelligences avec le duc de Bretagne, il donne à la ville une charte mu- 
nicipale, des lettres de noblesse au maire et aux échevins , et se proclame souverain 
de la province. 

Le bon roi était à Baugé , lorsqu'il apprit l'arrivée de Louis. Ne pouvant soup- 
çonner une pareille trahison , il monte à cheval pour le recevoir, ignorant encore 
« ce qui avoit esté faict à son préjudice, et combien que ses domestiques en feussent 
bien informez, toutefois de paour de le courroucer ne lui en osoient riens dire, 
congnoissant la grant amour et affection que le bon seigneur avoit à icelluy son 
pays d'Anjou. Mais quant ils veirent qu'il estoit délibéré de venir à Angiers , quelcun 
de ses plus privez et familiers gentilz hommes luy desclaira l'affaire, luy priant 
prendre en pacience , et ne se mélancolier. Le noble roy oyant racompter la perte 
et dommage de son pays d'Anjou, que tantilaymoit, se trouva quelque peu troublé, 
et non sans cause. Mais quant il eut reprins ses espritz , il dict : « Je ne offençay 
» oncques le roy de France , par quoy il deust faire ung tel tour. Mais le vouloir 
» de Dieu soit faict, qui m'a tout donné et me peult tout oster à son plaisir. Le roy 
» n'aura point de guerre avecques moy pour mon duché d'Anjou ; car mon aage ne 
» se donne plus aux armes, et n'en sçauroit plus porter le travail ; mais Dieu, qui 
» est vray juge, en jugera entre luy et moy. Jà longtemps a que j'ay proposé de 
» vivre le reste de ma vie en paix et repos d'esprit, et le feray s'il m'est possible. » 



Digitized by 



Google 



CXXIII 



Quelques historiens ont blâmé avec amertume la résignation de cet excellent 
prince. Mêlant l'ironie à l'insulte, ils prétendent que René peignait une bartavelle, 
au moment où il apprit l'invasion de ses états, et que dans son indifférence il 
n'interrompit pas même son travail. Cette fable, reproduite sous toutes les formes 
et à toutes les époques de la vie de René, n'a pas besoin d'être réfutée i . 

Cédant à une impérieuse nécessité , le bon roi ne voulut point que les épées 
fussent ensanglantées pour sa cause. Il calma le ressentiment de ses fidèles servi- 
teurs, et s'achemina vers la Provence avec Jeanne de Laval, a Où est la main, 
s'écrie encore son naïf chroniqueur, qui pourroit satisfaire à descripre les regretz 
et doléances des povres Angevins, eulx voyans privez d'ung si vigilant tuteur, 
protecteur du pays, conservateur de l'esglise, entretien des nobles, deffendeur du 
commun, amoureux de paix et concorde, substantateur des povres, des dames et 
damoyselles honorable support, administrateur incorruptible de justice, et en 
général de tout son populaire très bening et miséricordieux père. L'on ne se doit 
esmerveiller s'ils eurent grant regret et tristesse de le veoir absenter d'eulx. Car 
ils perdoient leur joye, support et bonne fortune, et, pour conclusion, oncques 
prince n'ayma tant subjectz qu'il aymoit les siens, et ne fut pareillemeut mieulx 
aimé. » 

Louis XI, maître de l'Anjou , ne comptait pas borner son usurpation à l'enva- 
hissement de cette province. Il demanda avec menace la cession du Barrois et du 
comté de Provence, en échange d'une pension viagère de soixante mille florins. 

4 

1 Wulson la Colombière la répète, en en changeant seulement la date. « On raconte, dit-il , que lorsque 
des messagers annoncèrent à René la défaite de Gênes et la perte du royaume de Naples , ils le trouvèrent 
occupé à peindre une perdrix rouge, qu'il acheva les ailes desployées, voulant ainsi représenter que nos 
biens estant ailés, il n est pas en nostre pouvoir de les arrêter. • 

Selon Chévrier, ce n'est plus une perdrix, mais une pieuse peinture sur verre que René terminait au château 
de Brâcon dans sa captivité. • Lorsque Vidal de Cabanis entra , ajoute cet écrivain, René ne lui demanda pas 
même ce qui pouvait l'amener auprès de lui. Il continua de peindre. L'envoyé impatienté lui dit : • Monsei- 
gneur, la bonne royne Jehanne à luy Dieu l'a appelée. — Son âme ayt Dieu! dit René. 'Après quoi le 
duc leva sa barette , se signa , dit le De profundis et besongna de rechief. • 

Ailleurs, le même écrivain raconte sérieusement que René ayant reçu en Provence une lettre , où le duc 
deCalabre lui demandait de prompts secours , répondit à son fils: • Primo caro genito, je vous salue. Je 
• n'y puis aller, je suis occupé de choses saintes. • 

• On sait, dit encore Chévrier, qu'un des Ois du roi-duc, étant à Naples, écrivit à René que s'il n'arrivait 
pas promptement à son aide, Alphonse se rendrait maître de Naples. René lui fit cette réponse de capucin : 
« Mon fils, quand j'aurai fini ma dernière procession , je penseray à garantir mes états d'Italie. » 

Or nous avons vu qu'Alphonse d'Aragon était mort avant l'entrée du duc de Lorraine en Italie, et que ce 
dernier n'entra jamais à Naples. 

{Pièces justificatives de f Histoire de René d'Anjou.) 



CX XIV 

A ces conditions, disait-il, il consentait généreusement à abandonner ses droits 
de succession comme fils et héritier de Marie d'Anjou , à ne plus exiger le rem- 
boursement de la dot d'Anne de France, touchée par le duc Nicolas, et de cin- 
quante mille écus avancés pour la rançon de la reine Marguerite. 

René était déjà éloigné de l'Anjou lorsqu'il apprit ces étranges exigences. Il 
avait vu sur sa route le duc de Bourbon et le connétable de Saint-Pol, qui l'avaient 
pressé de réclamer la protection du duc de Bourgogne. Le motif de cette entrevue 
fut deviné par Louis. Il entra dans une feinte fureur, et somma René de compa- 
raître devant son parlement. 

Une inique procédure fut alors entamée. Le roi écrivit à ses fidèles conseillers 
pour connaître leur avis. C'était avec une douleur profonde qu'il s'était déterminé 
à poursuivre son oncle vénéré. Mais l'intérêt de son royaume l'emportait sur ses 
affections particulières. Il détaillait ensuite une foule de prétendus griefs, et finissait 
en exprimant le désir de reconnaître l'innocence de René. 

Les juges prévaricateurs et les complices ne manquent jamais aux tyrans, et Louis 
avait rempli le parlement de ses séïdes. La cour, après de longs débats, déclara 
qu'on pouvait en bonne justice arrêter le roi de Sicile; mais eu égard à la parenté, 
à son grand âge, à la répugnance du roi pour les voies de rigueur, elle ajourna 
René a venir en personne justifier sa conduite, sous peine de bannissement et de 
confiscation de corps et de biens , s'il n'obéissait à cette sommation (Anquetil). 

Tandis qne le parlement, complaisant et docile, rendait ce monstrueux arrêt, 
Louis XI, impatient de tout retard, s'avançait jusqu'à Lyon , et donnait l'ordre à 
ses troupes d'occuper le Barrois. Le loyal Cossa commandait cette province. Il se 
rendit en toute hâte auprès de l'ombrageux monarque, et défendit son vieux 
maître avec une vertueuse indignation. Nostradamus nous a conservé ses généreuses 
paroles : « Sire, vous avez tort, et ne devez aucunement vous esbahir; si le roi 
» René a esté tenté de mettre ses royaumes et seigneuries sous la protection du 
» duc de Bourgogne, il a été bien et beau conseillé à cela par ses plus loyaux et 
» sages serviteurs, voire très expressément par moi-même; parce que vous, sire, 
» qui estes fils de sa propre sœur et son légitime nepveu, luy avez osté les duchés 
» de Bar et d'Angers, et l'avez fort mal mené en toutes ses affaires; si que nous 
» avons bien voulu mettre en avant ce marché sans dessein accompli, ni envie 
» résolue, afin qu'au vent de ces nouvelles, il vous print l'envie de nous faire la 
» raison , et congnoistre que le roy mon maistre est vostre oncle et de vostre 
» sang. » 



Digitized by 



Google 



cxxv 



Louis écouta Cossa avec calme et sans l'interrompre. Puis s'adressant aux fami- 
liers qui l'entouraient : « Si le sénéchal du roi de Sicile ajoute un mot de plus, 
» qu'on ait à le coudre dans un sac, et à le jeter à la rivière. » L'exécution eût suivi 
de près la menace, si Cossa n'eût quitté Lyon immédiatement. 

L'ambition de Louis XI était satisfaite , et il n'entrait pas dans ses vues de con- 
sommer cette spoliation. Satisfait d'avoir sans coup férir agrandi ses états et dé- 
pouillé un vieillard d'une partie de ses héritages , il consentit à lui laisser le comté 
de Provence , lui promit même la restitution du Barrois et de l'Anjou , et lui donna 
des marques extérieures d'attachement et de respect. Mais ses obscures intrigues 
ne cessèrent d'attrister la vie du bon roi; elles l'entourèrent jusqu'à la tombe, et 
jetèrent sur ses dernières années l'irrésolution , le découragement et la crainte. 
Nous devons aux sentiments inspirés par cette longue suite d'attentats , le traité 
philosophique de F Abusé en court 2 . 

A la porte gothique d'une vieille église , sur la froide dalle qui recouvre les 
degrés, M e Aristote rencontre un vieillard, qui a follement dépensé à la cour son 
héritage et sa jeunesse. Un dialogue s'établit entre le philosophe et le courtisan. 
Ce dernier lui raconte ses malheurs et comment se sont évanouies une à une 
toutes les espérances , toutes les illusions dont il s'était bercé. L'amour, l'amitié, la 
fortune l'ont tour à tour trahi. Triste jouet de l'ambition et de ses propres folies , 
il est réduit à l'hôpital, dernier asile offert par la Pauvreté. 

L'amour des Provençaux devait faire oublier à René ces injustes violences. Il 
s'était arrêté à Marseille, avec son neveu, Charles du Maine, devenu l'unique 
héritier de la maison d'Anjou depuis la mort de son père. René venait de lui faire 
épouser Jeanne de Lorraine, fille d'Yolande et de Ferry, et il lui destinait son 
duché d'Anjou et le comté de Provence. Il annonça même publiquement ses in- 
tentions aux États convoqués à A.ix (août i474)« Charles reçut le serment des 
députations des villes principales, en qualité d'héritier et de successeur du roi 
de Sicile, son oncle et aïeul bien-aimé. 

Ce ne fut pas sans faire violence à son cœur que René prit cette détermination. 
Les nobles qualités de son petit-fils le duc de Lorraine , sa valeur brillante et ses 
malheurs avaient augmenté encore un attachement paternel. Chassé de Nancy par 
Charles le Téméraire, René II soutenait contre ce belliqueux souverain une lutte 



' Quatrième volume des Œuvres complètes de Rend d'Anjou. 



CXXVI 



désespérée. Il ne lui restait de tous ses états que la seule ville de Saarbourg. Son 
courage inébranlable était plus grand que ses revers , et il ne se laissait abattre ni 
par l'abandon de ses amis, ni par l'adversité. 

Louis XI, en paix avec le duc de Bourgogne, favorisait secrètement les tentatives 
du jeune prince. Mais s'il désirait avec ardeur l'humiliation de son orgueilleux 
vassal, il n'oubliait pas que les états héréditaires du roi de Sicile étaient, en partie, 
des apanages régis par la loi salique, et susceptibles de retour à la couronne de 
France. Il ne pouvait donc lui convenir de voir les alérions de Lorraine remplacer 
les fleurs de lys. Son opposition et ses menaces, la crainte d'une guerre de succes- 
sion, le vœu des États,, l'amour du bon roi pour son peuple, les conseils, les 
instances de Palamède de Forbin et de Jean de Mathéron, ses principaux ministres, 
firent adopter cette importante décision 4 . 

René, tranquille désormais sur l'avenir de la Provence, se consacra tout entier 
au bonheur de ses sujets. Ils étaient devenus ses enfants depuis qu'il avait perdu 
les siens; et leur attachement était la seule consolation qui ne lui fût pas enlevée. 
Il est dans la nature des nobles cœurs, battus par l'infortune, de conserver leurs 
douces affections ; tandis que le malheur inspire aux âmes vulgaires un froid 
égoïsme, eux seuls calmes et sereins ressemblent à ces sources transparentes, dont 
rien n'altère h. limpidité. 

Chaque année , le bon roi réunissait à son palais d'Aix les États du comté. Là, 
comme un père au milieu de sa famille , il exposait avec une touchante simplicité 
la situation du pays. L'assemblée formulait ses vœux et votait des subsides. Ils 
n'étaient jamais que temporaires, et cessaient avec les besoins qui les avaient fait 
naître. 

Souvent, malgré son grand âge, René était en voyage; sans gardes, sans armes 
et sans pompe, accompagné seulement de quelque sage serviteur, il se rendait à 
cheval aux extrémités de ses états. L'humble bastide d'un fidèle sujet était préférée 
aux palais des prélats et aux castels des hauts barons. Il aimait à reconnaître gra- 
cieusement l'hospitalité qui lui était donnée. Mais le gage le plus cher qu'il pût 
laisser à son hôte était son portrait crayonné de sa main royale sur la muraille 
blanchie. Plusieurs familles d'Aix, d'Apt et d'Avignon ont longtemps conservé 
avec un respect religieux ce précieux souvenir. Quelquefois aussi René anoblissait 



1 Testament de René; premier volume, page 83. 



Digitized by 




CXXVII 



son hôte ; et on lui a même injustement reproché d'avoir prodigué cette éminente 
faveur. Outre la nécessité de combler les vides laissés par la guerre , il croyait avec 
raison qu'une barrière éternelle ne devait pas séparer les races chevaleresques et 
les classes populaires; qu'il est juste et sage de satisfaire de légitimes ambitions, 
de calmer peut-être des jalousies inquiètes , et d'élever successivement les familles 
distinguées par leurs vertus, leur courage et leurs lumières. Quoique les armes 1 , 



1 René récompensa surtout les familles napolitaines qui avaient abandonné leur patrie pour s'attacher à 
sa mauvaise fortune. Nous citerons entre autres Nodon Bardelini, ou Bardelin , fourrier des logis du bon roi 
de Sicile. Les lettres de noblesse accordées à ce fidèle serviteur, signées de la main de René et ornées de ses 
emblèmes favoris, méritent d'être reproduites. 




par la grâce de Dieu , roy de Hierusalcm , de Sicile , d'Aragon , de l'islc de Sicile , Valence et Maillorques , 
Sardnigne , Corseigne , etc. , duc d'Anjou , de Bar, etc. , comte de Barcelone, de Provence , de Forcalquier , 
de Pymont , etc. 

Savoir faisons à tous présens et avenir, comme aux roys et princes loyse {licet % il est permis) et appar- 
tiengneexaulcer et eslever en honneurs et prééminence ceulx qui, par bonnes euvres et honnestes faitz Tout 
mérité et desservy, et qui en continuant le méritent et desservent chascuns jours , affin que ceulx, qui par 
les princes sont eslevezetexaulcez se doient efforcer de persévérer de bien en mieulx, en leurs bonnes meurs 
et vertus encommancées, et soient exemple aux aultres de les ensuir (suivre, imiter), pour parvenir à telle 
grilce et louange ; 

Savoir faisons que nous, ayans considération aux grans vertus et mérites estans en la personne de nosfre 



Digitized by 



Google 



CXXVIU 

la magistrature et les hautes charges municipales fussent la source ordinaire d'une 
pareille faveur, le bon roi pensait que l'industrie et le commerce, exercés avec 
honneur et probité, méritaient bien du pays. C'est ainsi qu'il donna des lettres 
d'anoblissement à une famille Ferry 4 , originaire du Dauphiné, qui introduisit la 

amé et féal serviteur, Nodon Bardelin, lequel a toujours suy et fait ouvres vertueux et de homme noble , 
redvisans à mémoire les services qu'il nous a faitz en maintes manières, à l'entour de noslre personne, dignes 
de grant recommandacion, icelluy Nodon Bardelin , ensemble ses enfants qui descendront de luyenléal 
mariage, avons pour ces causes et aultres à ce nous mouvans, de nostre plaine puissance auctorité annobli, et 
annoblissons et faisons nobles par ces présentes, pour doresnavant joir et user des privilèges de noblesse, 
tout ainsi que font et ont accoutumé de faire les autres annôblis de chascun de noz payz dessusdiclz. Auquel 
Nodon Bardelin, pour considération des agréables services qu'il nous a fait et que espérons qu'il nous fera, 
luy avons donné et par ces présentes donnons telle finance, que pour occasion de cette présente grâce il seroit 
tauxé paier ; et icelle luy avons quicté et quittons , non voulans qu'il en soit faict aucune tauxacion ou des- 
claracion. Et en signe de noblesse et pour décoracion dicelle, luy avons donné les armes telles qu'elles sont 
painctes en la marge de ers présentes, qui sont de gueules à une fesse (face d'or), et Iroys losenges de sable , 
lesquelles il pourra et ceux de sa dite postérité porter, et recevoir ordre de chevalerie toutes les fois que bon 
leur semblera, et tenir tiefz nobles , villes, chasteau et forteresse. Si donnons en mandement par ces dictes 
présentes, à nos très chers et féaulx lieutenans mareschaux etséneschaux, gens de nos comptes , baillifz , 
prévotz , et outres noz justiciers, et officiers de chascuns de nos dietz pays , ou leurs lieutenans et à chascun 
d'eulx , si corne à luy appartiendra que ledit Nodoo Bardelin facent, seuffrentet laissent chascun endroit soy 
et sadite postérité , joir et user plainement et paisiblement , à tousjours mais, de leflect et contenu en ces 
dictes présentes, sans en ce mectre ou donner, ne souffrir estre mis ou donné aucun ennui , destourbier (dU- 
turbium , trouble) ou empeschement, au contraire. Car tel est nostre plaisir et voulons estre fait , et aflin 
que ce soit chose ferme et estable à tousjours, nous avons faict mectre nostre scel à ces dictes présentes. 
Données au palais d'Àix , le cinquième jour de mars l'an de grâce mil quatre cens septente deux. 

RENÉ. 

Suit richement enluminé l'écusson des Bardelin. 

Le dernier rejeton de cette fidèle famille , le général de Bardelin, ancien garde du corps du roi martyr, et 
l'un des huit gardes qui accompagnèrent Louis XVIII eu 1814 à son débarquement à Calais , est possesseur 
de ce titre. 

1 Leurs honorables descendants n'ont pas cessé d'exercer à Marseille la môme profession. Cette industrie 
parut alors si belle, qu'elle devint tout d'abord le partage de pauvres gentilshommes. En Normandie, quatre 
anciennes familles, qui prétendaient avoir pour souche quatre fils naturels de Guillaume le Conquérant , les 
Brossard , les Caqucray, les Vaillant et les Bongars en obtinrent le privilège exclusif. Entre autres motifs à 
l'appui de leur demande de concession , ils firent valoir qu'une profession qui présentait des dangers plus 
grands que ceux de la guerre, ne pouvait être exercée que par des hommes habitués aux armes. Le péril dans 
ces siècles batailleurs anoblissait les hommes et les choses. 

Reconnaissants de la protection éclairée du bon roi , les frères Ferry fui avaient fait présent d'un grand 
verre à boire, dont la forme et la hauteur étaient celle d'un calice. La coupe pouvait contenir la pinte de 
Paris. Sur les parois intérieures, l'artiste avait peint un Christ sur la croix; la Madelaine était à ses pieds , et 
on lisait au bord du vase en caractères gothiques celte curieuse légende : 

Qui bien beurra (boira), 

Dieu voira ; 
Qui beurra tout d'une haleine 
Voira Dieu et la Magdclcine. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Digitized by 



Google 



CXXIX 



première en Provence l'art de fondre et de couler le verre. Il venait la visiter fami- 
lièrement à la manufacture de Goult, située entre Apt et la Val-Sainte, donnait 
lui-même le dessin de vitraux « moult bien varioles, » et encourageait par son 
exemple et sa présence les artistes employés à les colorer. 

A toutes les époques de sa vie, René avait cherché dans la peinture des consola- 
tions à ses malheurs. Captif dans la tour de Bar, il avait orné de portraits les 
ogives de sa prison ; à la mort d'Isabelle de Lorraine, nous le voyons choisir de 
mélancoliques allégories, images naïves des sentiments de son âme. Dans sa vieil- 
lesse, il retrace sur son tombeau la figure de la mort, comme l'emblème du néant 
de toutes les grandeurs humaines ; il peint les joies et les souffrances de l'église , 
la prédication de Marie Madeleine, l'adoration des Mages au berceau du Sauveur, 
et exprime sous les formes les plus suaves sa tendre piété pour la mère de Dieu 4 . 

« Ce bon et dévot prince, dit Champier , qui aymoit les arts et les sciences, se 
délectoit fort en sculpture. » La gravure, l'architecture et les médailles , la mu- 
sique, l'imprimerie encore au berceau, l'agriculture et l'industrie, tous les arts 
utiles durent à sa protection éclairée une partie de leurs progrès. 

Aix était le séjour le plus habituel du bon roi. Il y habitait le palais de ses an- 
ciens comtes, qu'il avait agrandi et restauré « d'une merveilleuse façon. » Mais la 
plupart des cités de Provence avaient un vieux château destiné à lui servir de 
demeure momentanée. Saint-Cannat, Fréjus, Tarascon, Baux, Saint-Rémi, Arles, 
Martigues, Salon, Saint-Tropez et une foule d'autres villes recevaient chaque 
année ses visites. Il descendait à Apt chez Antoine d'Albertas, à Hyères chez 
Jacques Clapiers, ou bien chez les Fabri, à la Barbcn, antique manoir féodal , chez 
son conseiller le grand Palamède de Forbin ; à Aix il allait souvent surprendre 
Jean de Mathéron , son fidèle compère. 

Aucun prince n'accorda d'aussi grands privilèges aux Marseillais. Il venait les 
voir fréquemment , et possédait dans leur ville deux beaux logis , et sous leurs 
murs une bastide. « Considérant, disait-il, leur sincère affection et leur constante 
fidélité, il se croyoit obligé de les traiter avec toute douceur. » Il leur permit de 
fixer eux-mêmes leurs impôts et les droits sur les marchandises, de les établir à 
temps ou à perpétuité selon leur bon plaisir. La franchise du port était presque 
complète. Les habitants ne payaient rien ; les étrangers n'étaient taxés qu'à 5 sols 
par 100 florins. 



1 Voyez la noie sur les tableaux attribués au Roi René, placée à la suite de cette biographie. 

TOME I. r 



cxxx 



« II aima tant les Marseillais, dit une charte de i47^, qu'il accorda un sauf- 
conduit pour une année à tous les peuples qui voudroient négocier avec eux, qu'ils 
fussent infidèles ou chrétiens, amis ou ennemis, sujets soumis ou rebelles; ils 
pouvoient venir par terre ou par mer, demeurer dans la ville ou en partir à leur 
gré , parce qu'il est du devoir du prince , ajoute René, de penser au profit et à 
l'avantage de ses sujets; et qu'il doit écouter humainement leurs honnêtes deman- 
des, surtout s'ils sont déchus de l'état florissant où ils se sont vus, non pas par 
leur faute, mais par les caprices de la fortune, ainsi qu'il est arrivé à la ville de 
Marseille, si célèbre autrefois, et qui mérite si bien de recevoir toutes ces 
faveurs. *. 

Un prince de ce caractère devait être adoré dans cette noble cité , si enthousiaste 
et si fidèle. Aussi séjournait-il volontiers dans ses murs. L'hiver, lorsque le mistral 
soufflait avec violence, il aimait à se promener sur le port par un beau soleil de 
midi; il s'informait des besoins du commerce maritime, interrogeait avec bonté les 
marins et les pêcheurs, qui venaient respectueusement baiser sa main vénérée. La 
tradition a conservé le souvenir de ces promenades royales; et à Marseille comme 
à Aix, le peuple, dans son naïf langage, les appelle encore les cheminées du bon roi 
René. 

Mais rien ne peint mieux peut-être la touchante familiarité qui régnait entre 
René et ses serviteurs, que la lettre écrite par Jean Binel, juge ordinaire d'Anjou, 
à la mort du chancelier Jean des Martins. 

Jean Binel, seigneur de Tessé, docteur ès-lois, trésorier et juge ordinaire 
d'Anjou et quatrième maire après la réunion de cette province à la couronne, 
était né à Saumur et professa longtemps le droit à l'université d'Angers. René, 
connaissant son mérite, le nomma chancelier de Provence, après la mort du véné- 
rable Jean des Martins. 

Binel lui répondit admirable lettre suivante : 

« Sire, je me recommande à vostre bonne grâce, tant et si très humblement 
» comme je puis. Et vous plaise sçavoir, sire, que par Loys porteur de ces pré- 
» sentes, ay receu les lettres qu'il vous a pieu m'escrire, contenant que vostre 
» vouloir est de me commettre en vostre office de chancelier, de présent vacant, 



1 Archives do la maison de ville. Ruffi, Histoire de Marseille. Rapports faits à l'Académie de Marseille par 
M. le chevalier Lautard. 



Digitized by 



Google 



CXXXI 



» par le décès de feu vostre chancelier, à qui Dieu pardoint. Sire, en ce et aultres 
« chouses despiéça (depuis longtemps), ay cogneu et cognoys que de vostre bonté 
» et bénignité vous avez eu et avez vouloir et affection à moy; car me offrez le plus 
» grant honneur et estât que jamais pourrois avoir, dont je vous remercie, si très 
» humblement comme je puis. 

w Sire, l'honneur et estât qu'il vous plaist m'offrir je n'ouseraye accepter , pour 
» ce que je sçay et cognois que de moy n'y seriez servi, comme il appartient, et 
» que par adventure vous entendez le devoir estre. Car jamais je ne fus au pays, 
» je ne cognois ne entends la manière de faire et coustumes de par de là, et mes- 
» mement n'en n'entends le langage ; et ainsi bonnement ne vous y sauroye servir, 
» au moins comme Testât et office, qui est en justice le plus grant et le plushono- 
» rable de vos pays, le requiert. 

» Sire, s'il vous plaist que ne croyez pas que le regret de la ville et du pays dont 
» je suis natif, de la maison , de ce petit héritaige que je puis avoir, ne de mes 
)) parents et amys de par deçà, ne aussi la crainte de l'air de par delà, qui est 
» peut-être plus gras et plus fort qu'il n'est icy, me le feront faire; car il n'est 
» chouse que ne voulsisse de bon cueur abandonner et repousser pour vostre ser- 
» vice, non seulement mon vaillant, mais aussi bien ma personne et ma vie. Et 
» bien mal me seroit que de vostre grâce me vouldriez avancer en si grant hon- 
» neur et estât, il vous tournast par mon défault à desplaisir ou domaige. 

» Pourquoy, sire, vous supplie très humblement, qu'il vous plaise m'avoir 
» pour excusé, et me tenant à vostre grâce, tousjours me mander et commander 
» vos bons plaisirs, et je les accomplirai à mon pouvoir au bon plaisir (de) Nostre 
» Seigneur, auquel je prye qu'il vous doint très bonne vie et longue, et accomplis- 
* sèment de vos très nobles désirs i . 

» Escript en vostre ville de Saulmur, le samedi n3 e jour d'avril ï^5. 

» Vostre très humble et très obéissant serviteur , 

» Jean BINEL. » 

1 Les mêmes sentiments de naïve confiance se retrouvent dans une lettre deMichellc des Louzis, veuve de 
Jean du PIcssis , seigneur de Paniny , chevalier du Croissant et chambellan de René. 

« Sire, dit-elle , je me recommande à vostre bonne grâce tant et si humblement comme je puis , désirant 
- sçavoir de vos nouvelles et santé plus que prince du monde , lesquelles je prie à Dieu qu'elles soient telles 
» que les désire chascun jour. 



CXXXII 



La mort, qui fauchait successivement les vieux serviteurs de René , pouvait bien 
courber sa tète blanchie, mais elle était impuissante pour dessécher son cœur. Il 
était resté ouvert à ceux qu'il aimait, comme aux beaux jours de sa jeunesse; et 
jamais peut-être le bon roi n'avait pris plus vivement l'intérêt de ses amis, que 
depuis ses malheurs. Toutes ses lettres révêlent ces caractères d'un âme aimante ; 
chaque mot présage une bonne action, ou annonce un bienfait. Il s'intéressait 
vivement à Honoré de Flotte, recteur de l'université d'Aix; il le recommande au 
Saint-Père avec la chaleur de l'amitié. 

« 1^ science et la vertu, dit-il en terminant, la noblesse de son cœur, sa dou- 
» ceur et des mœurs pures le font distinguer parmi les gens de bien, et me 
» le rendent de jour en jour plus cher. Ce sont les motifs qui m'engagent à le 
» recommander à Votre Sainteté. » 

Mais rien ne prouve davantage l'attachement qu'il portait à ses amis , que la 
lettre suivante adressée au pape Paul II, en faveur du pieux héritier d'un nom 
illustre. 

» Saint Père, je ne saurais trop vous entretenir d'Honoré-Pierre de Castellane, 
» noble de père et de mère de temps immémorial. C'est trop faiblement vous 

« Plaise à vous sçavoir, sire, que depuis le trépassnnent de feu mou mary, j'ay fait garder vostre place de 
- Loudun, jusqu'au jour que monseigneur de la Jaillc en iist prendre possession , qui est d'une deraye année 

• au plus, laquelle ay payée au lieutenant, qui pour lors y commandoit ; par quoy, sire , vous supply, si très 

• humblement que je puis, qu'il vous plaise de vostre grâce mander aux gens de vostre chambre des comptes 
» à Angiers, me faire payer la dicte demye année, et que je ne Paye fait faire à mes dépens ; car je suis seure 
«•'que ne vouldriez souffrir les dicts gaiges me estre tollus (tôlière , enlevés). 

- Etplust à Dieu , sire, que vostre bon playsir fust estre en votre pays d'Anjou, auquel estes tant désiré! 
» a lin que vous peusse veoir à mou aise, et vous festoyer en l'isle de connilz (lapins), gras chappons et bons 
» vins de Parnay, pour lesquels vous désire souvent. » 

Le président de la chambre des comptes d'Angers était alors James Louet, conseiller et trésorier du roi 
de Sicile. Ménage dans sa Fie de Pierre Àyrault nous a conservé la lettre suivante : 
« A nos chers et grands amis les gens des comptes de monseigneur le Roi à Paris, 

- Le Roi de Jérusalem , Sicile , duc d'Anjou , per de France. 

- Très chers et grands amis, nous envoyons présentement par delà nostre amé et féal conseiller et trésorier 

• James Louet, pour aucunes nos grandes affaires; lesquelles lui avons chargé vous dire, et exposer de nostre 
» part. Si vous prious bien acertes que à son rapport vacilliez ajouter pleine foi et créance, comme à nous - 
«mesmes; en vous signifiant toujours, si chose vouliez que puissions , et nous vous y complairons volontiers , 
» et de bon cueur. Et soit Nostre Seigneur, qui , très chers et grands amis, vous ait en sa saincte garde. 

» Escrit à Launay, ce 19 e jour de juin. • 

M. le comte de Maquillé, pair de France sous Charles X , et M. le vicomte de Chemellier sont aujourd'hui 
les derniers représentants du côté maternel de l'ancienne famille des Louet, venue de Provence en Anjou 
avec le roi René, et distinguée dans la magistrature et les armes. 



Digitized by 



Google 



CXXXIII 



)» exprimer ma pensée, que de vous dire que ses vertus me le rendent très cher , 
» lui et les siens. Dans tous les temps il fut fort attaché à ma maison, et la sienne 
» mérite sans contredit d'être payée du plus tendre retour. Veuillez donc, Saint 
» Père, maintenir dans votre justice, et par votre autorité, cet excellent sujet de 
» l'Église et de l'État, dans la jouissance du prieuré séculier de Fréjus 4 . » 

Nous avons vu René pendant sa longue carrière étendre sur les lettres sa royale 
protection, et servir lui-même de modèle et d'exemple aux poêles et aux trouba- 
dours. Nous l'avons montré en lutte avec l'adversité, déployant un héroïque cou- 
rage et une bonté plus grande encore. Tour à tour victorieux, conquérant ou 
prisonnier, jouet de la fortune et des hommes, père et législateur de ses sujets, 
il a presque toujours conservé un droit égal à nos hommages ; et cependant nous 
n'avons dissimulé ni ses défauts ni ses faiblesses. Une dernière page nous reste à 
remplir; et bien qu'elle soit triste et sanglante, nous craindrions en l'omettant 
d'altérer la sincérité du récit. 

A Aix, sur la place où s'élevait l'église de l'Oratoire, on voyait encore, il y a 
cinquante ans, une croix adossée à la muraille du palais de l'université. Une ins- 
cription était tracée sur sa base. Elle indiquait qu'un Juif, nommé Asturge Léon, 
le même dont les sacrilèges imprécations avaient soulevé la Provence, en 14^9, 
avait expié par sa mort d'abominables blasphèmes. 

René qui n'avait cessé de protéger les Juifs de son comté , de les garantir de tout 
outrage, souvent même malgré les réclamations des États, hésita longtemps avant 
de livrer ce malheureux à la justice. Il lui fit conseiller d'implorer sa clémence, et 
lui envoya pour l'éclairer des clercs d'un grand savoir, son propre confesseur et 
enfin l'archevêque d'Aix. Rien ne put faire fléchir le fanatique vieillard. Il injuriait 
les docteurs, et proférait publiquement de nouvelles insultes contre le Christ et 
sa bienheureuse mère. 

« Quant le bon roy, dit Bourdigné, sceutson obtination, il en fut fort desplay- 
sant. » Il ordonna à son chancelier d'instruire le procès, et abandonna Asturge 
au tribunal suprême, qui le condamna « à estre despouillé tout nud sur un es- 
chauffaut dressé au droict de sa maison , et là estre escorché vif. » 

La sentence, publiée à son de trompe, fut reçue dans la ville avec une satisfaction 



' Traduction de M. Laulard . Supports à l'Académie de M.irsrille. 



CXXXIV 



générale. Elle promettait un spectacle à la multitude; et les nobles et les mar- 
chands, toujours la proie de détestables usures, étaient sans pitié pour cette mal- 
heureuse nation. 

Tandis que le bourreau commençait les apprêts du supplice, une députation 
formée des Juifs les plus riches de la ville, fut introduite auprès du roi. L'un d'eux, 
portant la parole, lui offrit au nom de tous une somme de vingt mille florins, à 
la condition de favoriser l'évasion du coupable. René, rempli d'indignation, les 
congédia, en leur disant qu'il ne vendait point la justice. 11 alla aussitôt trouver ses 
conseillers et leur raconta cette étrange proposition. 

« Quelques-uns, ajoute le chroniqueur, jà corrompuz par pécune, furent d'avis 
d'accepter les florins, et de laisser aller le paillard à tous les dyables. » D'autres, 
s'apercevant au visage austère de René, « qu'il ne falloit parler ainsi, » opinèrent 
pour condamner les Juifs à une amende considérable , à moins qu'ils ne consen- 
tissent à remplacer les bourreaux. Le malheureux Asturge subit son supplice ; et 
l'on assure même que quatre gentilshommes masqués, animés par un sombre 
fanatisme, se firent les exécuteurs de la terrible sentence. « Il est douloureux de 
penser, dit un historien provençal, qu'un monarque aussi clément que René ait 
été obligé de sévir contre ce misérable vieillard ; » mais il est impossible d'appré- 
cier avec équité ce cruel acte de justice, sans se reporter en même temps au siècle 
qui en fut témoin. 

Aix retentissait encore de malédictions contre les Juifs, lorsque la grande bataille 
de Nancy y fut connue. Le jeune vainqueur de Morat avait délivré sa capitale et 
reconquis son duché. Le gantelet de fer, qu'il n'avait pas craint d'envoyer en 
signe de défi au plus puissant prince de la chrétienté, était teint du sang bour- 
guignon. 

Charles, que les chroniqueurs représentent, « comme n'ayant oncques la paour 
au visaige, et duquel on disoit qu'il ne craignoit rien fors la chute du ciel , » n'a- 
vait pu se défendre de sinistres pressentiments. Le matin du combat ( 5 janvier 
1477), ' e '* on d° r é q»i surmontait son cimier, était tombé de son casque; et le 
duc élevant les yeux au ciel s'était écrié : Hoc est signum Dell Dans un de ses accès 
de fureur qui tenaient du délire , il avait juré d'entrer à Nancy pendant l'octave de 
la fête des Rois. Son serment devenait prophétique, comme les dernières paroles 
des mourants. 

Le 7 janvier, deux jours après la bataille , une pauvre femme découvrait auprès 



Digitized by 



Google 



CXXX.V 



d'un ruisseau glacé un cadavre souillé de sang. Un anneau précieux brillait à sa 
main droite. Il était étendu, nu et dépouillé, le visage à moitié caché dans la fange. 
D'horribles blesssures empêchaient de distinguer ses traits. La peau enlevée par 
la glace pendait en lambeaux; et des loups affamés avaient dévoré une partie de 
la tête. 

Le duc en cet état était méconnaissable ; mais en l'examinant avec plus de soin , 
de fidèles serviteurs le reconnurent en pleurant. Son corps, soigneusement lavé, 
fut transporté dans une maison voisine sur un lit de parade, tendu de velours noir, 
coupé d'une croix de satin blanc, avec six grands écussons. Charles, les mains 
jointes, fut vêtu de soie blanche. On lui mit sur la tête un bonnet de satin cra- 
moisi et une couronne ducale enrichie de pierreries. Il avait aux jambes des hou- 
zeaux d écarlate, sous sa tête un coussin de drap de velours. A ses pieds, sur un 
escabeau , étaient une croix et un bénitier de vermeil. Deux hérauts d'armes et 
quatre chevaliers, portant des torches, se tenaient debout aux coins du poêle. La 
salle n'avait pas d'autre lumière , si ce n'est deux cierges allumés sur un autel. 
Autour des murs on avait tendu de noir des sièges destinés aux seigneurs, officiers 
et gentilshommes du duc de Bourgogne et de René. 

Le corps demeura ainsi pendant trois jours, et tout le monde eut la liberté de le 
voir à découvert. Le duc de Lorraine y vint en grand deuil . Il était vêtu à l'an- 
tique, portant une longue barbe d'or à la manière des preux. Il s'approcha de 
Charles , lui prit la main et dit en fondant en larmes: « Chier cousin, vostre 
» âme ait Dieu 1 vous nous avez fait moult maux et douleurs. » Puis se mettant à 
genoux devant l'autel, il y demeura en prières environ un quart-d'heure, et 
donna au corps l'eau bénite. Les seigneurs et les gentilshommes des deux princes 
lui rendirent le même devoir. 

Le jour suivant on l'embauma , et on le mit dans un cercueil de plomb , ren- 
fermé dans un autre de bois. Quatre comtes , deux barons et quatre écuyers le 
portaient sur leurs épaules. Les chevaliers lorrains, les Bourguignons prisonniers , 
les bons bourgeois de Nancy , un cierge à la main , tous les prêtres et religieux de 
la ville et des environs formaient le funèbre cortège. La prédiction était accomplie : 
avant la fin de l'octave, Charles entrait à Nancy pour y être déposé dans le caveau 
de l'église de Saint-Georges i . 

René II assista pieusement à ces obsèques. Il fit ce jour-là de grandes largesses 
1 Extrait de dom Calmct et de la chronique de Lorraine. 



CXXXVI 



aux pauvres, et fonda un anniversaire pour le duc décédé. Puis il ordonna de 
recueillir tous les cadavres laissés sur le champ de bataille. On les enterra au 
nombre de 3,900 clans plusieurs grandes fosses, au-dessus desquelles fut bâtie 
une église, sous l'invocation de Notre-Dame de bon secours. Une belle croix 
de pierre sculptée s x çleva à l'endroit même où Charles était tombé. 

Le duc René couvert de gloire se rendit en Provence. Il y fut reçu avec tendresse 
par son aïeul , qui eut un instant la pensée de rompre le testament fait en faveur 
du comte du Maine. Champier même prétend que le bon roi n'imposa à son petit- 
fils d'autre condition, que de prendre le nom et les armes de la maison d'Anjou; 
mais que le jeune héros s'y refusa, en disant qu'il ne pouvait abandonner l'é- 
cusson , que ses ancêtres tenaient du grand Godefroy de Bouillon, roi de 
Jérusalem. 

Quoiqu'il en soit, ce projet eut assez de consistance pour être immédiatement 
connu de Louis XI; il en conçut de sérieuses inquiétudes, et envoya auprès du 
roi de Sicile le sire de Blanchefort chargé de riches présents. L'intérêt de la Pro- 
vence fit maintenir la première résolution de René. Il confirma la cession du Barrois 
faite à son petit-fils, et maintint toutes ses autres dispositions. 

La mort approchait pour le roi de Sicile : il avait perdu successivement Louis 
de Beauvau , Jean Cossa et les autres compagnons de sa jeunesse et de ses travaux. 
Ses forces s'affaiblissaient avec son grand âge. On ne le voyait plus sortir de son 
palais d'Aix pour faire ses promenades accoutumées. Bientôt on annonça que René 
était tombé dangereusement malade. De la vieille cité le bruit s'en répandit jusqu'aux 
extrémités de la Provence. Dans toutes les villes et les hameaux le peuple adressa 
des prières à Dieu. 

Les églises ne pouvaient plus contenir la foule qui s'agenouillait dans leur en- 
ceinte. La douleur commune avait confondu les rangs. Les laboureurs qui vivaient 
sous leurs vignes et leurs figuiers, à l'abri de toute exaction et pillage, les mar- 
chands protégés par le bon roi, les gentilshommes qui avaient combattu à ses 
côtés, les pauvres qu'il secourait chaque jour, tous exprimaient les mêmes craintes, 
et partageaient les mêmes sentiments 4 . 



1 Quand le bon seigneur s alita , 
Ce fut pour tous grand domaigc. 
Neuf jours durant on ne cessa 
De prier pour luy, cela sais-je. 
La royne au-devant de l'imaige 



Digitized by 



Google 



CXXXVII 



Les expressions manquent aux chroniqueurs pour peindre la douleur des Pro- 
vençaux à cette fatale nouvelle. Ils perdaient leur protecteur, leur ami et leur 
père. Les travaux des champs étaient interrompus et les boutiques fermées, comme 
aux jours de calamité publique, lorsque la peste étendait sur le comté ses impi- 
toyables ravages. Cependant la maladie augmentait de plus en plus; il devenait 
impossible au roi de Sicile de sortir de sa chambre. Un autel y avait été dressé ; et 
son pieux confesseur, Elzéar Garnier, y disait la messe chaque jour, en présence 
de Jeanne de Laval, du comte du Maine et des officiers de sa maison. 

René, touché profondément de l'amour qu'on lui témoignait, semblait oublier 
ses souffrances pour consoler sa famille. 11 aimait surtout à voir jouer près de lui 
Marguerite de Vaudemont, la plus jeune des enfants de sa fille Yolande. « C'étoit 
tout son contentement, dit l'auteur de la vie de cette sainte princesse, que de 
l'avoir dans sa chambre, de la faire prier Dieu, en joignant ses petites mains; et 
rien ne lui étoit plus agréable que ce qu'il jugeoit venir de l'esprit et invention 
de cette charmante créature, alors âgée d'environ douze à treize ans. » 

Une scène touchante marqua les derniers jours de l'auguste vieillard. Jean de 
Mathéron, Fouquet d'Agoult, le grand sénéchal Pierre de la Jaille et Palamède 
de Forbin , introduits autour de son lit de mort, y trouvèrent le comte du Maine, 
la reine et tous les membres de la famille royale, Le bon roi les pria de garder fi- 
dèlement ses dernières intentions, et d'être pourson neveu etson petit-fils de loyaux 
serviteurs, comme ils l'avaient été pour lui-même. Puis se tournant vers ce prince, 
il lui recommanda d'aimer son peuple , de ne pas le surcharger d'impôts, de lui 

De Nostre Dame altoit prieT; 
A la mort ne faut reculer. 

L'ung des nobles qui jamais fu, 
Mourust dedans la ville d'Aix, 
De la fleur des lys descendu , 
Sa mort nous fu piteu regret. 
Sur son lit dedans son palais 
Rendit l'âme bénignement. 
Il est foi qui la mort n'âtend. 

Pleurez petits et grands, pleurez, 
Car perdu avez le bon sire, 
Jamais ne le recouvrerez, 
Sa mort sera grief martyre.... 



TOME I. 



(Guillaume de Renie» rville , argenlier de René). 

s 



CXXXVIII 



donner bonne justice, enfin de se souvenir « que Dieu veut que les rois lui ressem- 
blent plus par débonnaireté que par puissance. » 

René voulut ensuite que les portes de son appartement fussent ouvertes. Il re- 
nouvela ses adieux aux officiers de sa maison, aux principaux habitants d'Aix, à 
ses pauvres serviteurs et domestiques. Tous fondaient en larmes à la vue de leur 
maître, étendu sur une simple couchette à rideaux de toile rayée. Mais le bon 
seigneur doucement les reconfortait, et leur disait de saintes paroles. Il avait reçu 
le matin même le précieux corps de son Sauveur, dans les sentiments de la plus 
humble piété, et son visage, bien que creusé par la souffrance, portait l'empreinte 
d'une joie céleste. 

Quand il eut ainsi satisfait à son amour pour son peuple, il pria le père Elzéar 
de ne plus le quitter et de lui choisir dans son psautier de touchantes lectures. Il 
avait conservé toute son intelligence ; et on l'entendit répéter les paroles sacrées, 
tant qu'un souffle de vie fit battre son noble cœur. C'est ainsi qu'il s'endormit 
doucement en Dieu, à l'âge de 72 ans, sans convulsion ni agonie, le lundi 10 
juillet 1480, à l'heure de vêpres 4 . 

Un long cri de douleur , parti de l'intérieur du palais, apprit au peuple qu'il 
avait perdu son père. Ce fut alors dans cette foule une désolation inexprimable. 
Tous veulent revoir encore leur souverain bien-aimé. Ils se précipitent dans ses 
appartements, baisent ses pieds glacés , et ne s'éloignent qu'après avoir longtemps 
contemplé ses traits, dont le caractère de bonté n'était point effacé par la mort. 
Quatre jours entiers, René fut ainsi exposé à la vénération publique. Jour et nuit 
la multitude se pressait autour du lit funèbre. On y voyait des habitants de toutes 
les parties de la Provence, les députés des villes et des États, les corporations des 
métiers, le clergé , la noblesse , les pauvres, les artisans, de simples laboureurs. 
Les affaires et les malheurs privés disparaissaient devant cette perte immense. 
Jamais semblable douleur ne s'était emparée de tout un peuple. 

Le i4 juillet fut le jour des obsèques. Les rues d'Aix étaient tendues de noir 
jusqu'au faîte des maisons; des drapeaux de même couleur flottaient aux fenêtres, 
et la population entière suivait en habit de deuil. Le convoi étant arrivé, à la 
chute du jour, à l'église de Saint-Sauveur , on acheva le service funèbre, « au 
milieu de cris et de larmes inconsolables , dit Galaup deChasteuil. » Le cercueil 



• Histoire de René d' Anjou, 



Digitized by 



Google, 



CXXXIX 



fut déposé dans une chapelle latérale, en attendant le monument, qui devait le 
renfermer. 

Personne ne pouvait alors penser que le corps du bon roi ne restât pas en Pro- 
vence. Mais lorsqu'à l'ouverture du testament on connut la disposition qui prescri- 
vait de le transporter dans l'église Saint-Maurice d'Angers, près de celui d'Isabelle, 
de violents murmures s'élevèrent pour la première fois du milieu de cette popu- 
lation fidèle. Elle résolut d'établir une garde autour du cercueil, et de s'opposer 
par la force à son enlèvement. 

Les États confirmèrent par leur adhésion ce mouvement populaire. Ils suppliè- 
rent la reine de renoncer à remplir cette clause du testament de son époux. On 
vit même des religieux de Saint-Maximin qui offrirent de jurer sur l'évangile 
que René l'avait révoquée de vive voix, peu d'instants avant de mourir. 

Il n'était pas au pouvoir de Jeanne de répondre par un refus à ces instances 
passionnées. Elle sembla se rendre à tant de vœux, et calma par ses paroles l'é- 
motion de la foule. D'habiles artistes présentèrent le plan d'un mausolée de 
marbre, destiné à perpétuer l'attachement et la reconnaissance des Provençaux. 
L'inscription latine en fut même adoptée Elle est aujourd'hui gravée en partie 



jEternœ mémorise 
Renati , Hierosolimi et Siciliœ régis , 

Andegavis et Barri ducis , 
Provjnciœ et Forcalquerii comitis. 
Qui bello simul et pace claros, sedinfelix, 
Felicem se solum apud Provinciales agnovit. 
Qui ex ternis aequè et domesticis hostibus 
lmpelitus , ûdem in aliis sœpè labentem , 
Incorruptam semper in Provincialibus 
Est expertus. 
Qui regno pulsus, liberis orbatus, opibus 
Exutus, omnia in bencvolentia Provincial ium 
Invenit. 

Qui Provinciales tantâ comitate, tantâ 
Beneficentiâ cumulavit , ut principem 
jEquissimum , rfgem mitissimum , patrem 
Optimum appellarint. 
Et hoc immortale grati animi , Gdei ,] 
Observantiœ monumentum 
Futuris sœculis consecrarint. 



À réternelle mémoire 
De René, roi de Jérusalem et de Sicile, 

Duc d'Anjou et de Bar, 
Comte de Provence et de Folcalquier. 
Illustre à la fois dans la guerre et la paix , mais mal* 
heureux , 

Il ne connut le bonheur qu'auprès des Provençaux. 
Également assiégé par des ennemis étrangers et 

domestiques, 
Il trouva souvent dans les autres une foi chancelante, 
Mais elle fut toujours incorruptible 
Chez les Provençaux. 
Chassé de son royaume, privé de ses enfants, 
Dépouillé de ses richesses, il retrouva tout ce qu'il 
avait perdu 
Dans l'amour des Provençaux. 
Il lescombla de marques d'une si grande bienveillance 
Et de tant de bienfaits , qu'ils l'ont appelé 
Le plus juste des princes , le plus doux des rois, 

Le meilleur des pères. 
Cet immortel monument de leur reconnaissance, 
De leur fidélité et de leur vénération , 
Ils l'ont consacré aux siècles futurs. 



CXL 



sur le piédestal de la statue, élevée par la ville d' Aix à la mémoire de René de Sicile. 

Jeanne avait dit à la Provence un adieu éternel. Ce palais et ces châteaux, où 
ses jours avaient coulés si heureux et si calmes, lui paraissaient vides et déserts. 
Elle était retournée en Anjou dans son comté de Beaufort, pour y continuer une 
vie de miséricorde et de bienfaisance. Mais avant de s'éloigner des lieux qui gar- 
daient le corps de René, elle avait gagné secrètement un chanoine du chapitre de 
Saint-Sauveur, qui lui avait juré de remplir fidèlement les dernières volontés, 
de son maître. 

Plus d'une année s'écoula avant qu'il trouvât une occasion favorable. Cependant 
comme la vigilance diminuait avec la crainte, le bon chanoine profita d'une nuit 
obscure, et parvint à enlever le cercueil royal. Il le cacha dans un tonneau , et le 
conduisit jusqu'à Roanne, où il s'embarqua sur la Loire, chargé de son précieux 
dépôt. Enfin après une mystérieuse traversée, il vint descendre aux Ponts-de-Cé, 
au commencement d'août 1481. 

La joie fut générale dans le duché d'Anjou à cette heureuse nouvelle. Elle était 
tellement inespérée, que le doyen et le chapitre de Saint-Maurice exigèrent, 
avant d'y ajouter croyance, l'ouverture du cercueil. Le roi de Sicile apparut à tous 
les regards sans aucune trace de la corruption de la tombe ; il semblait s'être en- 
dormi depuis peu comme s'il venait de trépasser 4 . Ses anciens serviteurs versèrent 
des larmes à cette vue. Ce fut pour eux une grande consolation et une grande 
douleur. 

Dieu avait béni la pieuse fraude de la reine; René, selon son désir, reposait près 
d'Isabelle, dans le caveau royal de la maison d'Anjou. Un magnifique tombeau 
leur fut élevé par les soins de Jeanne, non loin du grand autel, dans l'église 
Saint-Maurice 2 . Cette princesse le fit exécuter en marbres précieux sur les dessins 
laissés par son époux. Elle s'était réservée son cœur, qu'elle déposa dans la cha- 
pelle du bienheureux Bernardin . 

De ces monuments vénérés, il ne reste aujourd'hui que le caveau funèbre. Pré- 
servé de la profanation par un merveilleux hasard, il renferme encore les cendres 
du bon roi et des princes ses ayeux. Mais si des mains mercenaires et sacrilèges ont 



1 Voyez la relation , à la fin du 1 er volume. 
a Pièces justificatives à la suite de la biographie. 



Digitized by 



Google 



CXLI 



dispersé les marbres qui recouvraient son tombeau, sa mémoire, comme celle du 
grand Henri, s'est conservée pure dans le cœur de ses peuples. Pour expier un jour 
de démence , ils ont confié au génie de David le soin d'éterniser ses traits. A 
l'ombre des grands arbres, plantés sur le cours de la ville d'Aix, René étend encore 
la main pour bénir les Provençaux , et Angers, grâce au ciseau de son glorieux 
enfant, acquittera bientôt une dette sacrée. 



4 Décembre 1 844- 



C ,e . DE QUATREBARBES. 



Digitized by 



Google 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



HEURES DU ROI RENÉ. 



Le bon roi» qui excellait dans la miniature, s'est plu à orner de sa main les livres d'heures ou psautiers qui 
lui ont appartenu. 11 en reste encore six , conservés comme de précieuses reliques de cet art charmant, qui 
a prodigué ses trésors sur les manuscrits du moyen âge et protégé contre la barbarie les traditions de la pein- 
ture ancienne. 

En voici la description : 

HEURES LATINES DU ROI RENÉ {Bibliothèque royale). 

Ce livre de prières est un in-4° en vélin, relié en maroquin rouge, et orné de magnifiques miniatures 
peintes par René. 

11 contient cent cinquante feuillets, dont les dix premiers paraissent d'une écriture postérieure ; le texte eu 
anciennes bâtardes à longues ligues, est enrichi d'une prodigieuse quantité de lettres tourneures peintes en or 
et eu couleurs brillantes. 

Ce manuscrit , consacré à Isabelle de Lorraine , devint un gage de la tendresse de René envers Jeanne de 
Laval, à laquelle il le donna. Après la mort de cette princesse, il passa dans la famille delà Trémouille. Les 
armes d'Henri, duc de Thouars, s'y voient eucore (il fut vendu 1,200 francs). 

Ce qui rend cet ouvrage plus précieux, ce sont des notes écrites sur les marges par René lui-même, et qui 
rappellent plusieurs dates intéressantes sur sa famille. 

Parmi les ornements rehaussés d'or qui encadrent le texte, on remarque presqu'à chaque page, l'arc lur- 
quois en or et azur, dont les cordes d'argent sont détendues, et la devise : Arco perlentare, piaga non sana. 
Les armes de René s'y rencontrent souvent aussi peintes avec un fini admirable. Plusieurs miniatures repré- 
sentent un panier d'or, d'où sortent des flammes rouges. Sous l'anse, on lit ce mot en lettres bleues : Tant. 

Un autre emblème offre une cloche d'or, sur laquelle sont peintes les initiales R. I., entourées de ces mots : 
en un. Au milieu d'une tourneure plus grande que les autres et formée par les supports des armes de René , 
on distingue une souche d'or qui n'a qiC un seul rejeton, eX au-dessus de laquelle est suspendue la décora- 
tion du Croissant. 

René a peint dans ces mômes heures une tôte de Vierge très soignée et d'une expression assez agréable, 
mais dont les contours offrent trop desécheressc. Elle est couverte d'un grand voile d'azur et entourée d'une 
auréole d'or. {Catalogue des livres rares de la Vallière , t. 1 er , p. 58.) 



CXLIV 



HEURES LATINES DE LA' BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE VIENNE. 

Renéavuit peint anssi, dit-on, un manuscrit absolument semblable, qui est passé de la bibliothèque du 
baron de HohcndorIF dans celle de l'empereur d'Autriche. (M. de Villeneuve , t. 2, p. 311.) 

LIVRES D'HEURES DE LA BIBLIOTHÈQUE D'AIX. 

Ce livre d'heures est un manuscrit in-4° sur vélin, de qnatre cent quatre-vingt-quatorze pages ; la reliure 
en est moderne. Il se trouvait dans la bibliothèque de M. de Lenfant,à Aix, d'où il passa dans celle du marquis 
de Mejanes. Les premiers feuillets portent la date de 1458, ei elle se trouve précédée de ces mots : ihus ma. 
En tête de ces heures se trouve un calendrier en marge duquel sont écrites, de la main de Reué, des notes 
presque semblables à celles du livre d'heures de la Bibliothèque royale. 

Notre manuscrit est enrichi de lettres majuscules de la main du bon roi : on y trouve à dix reprises diffé- 
rentes les armes de ce prince , tantôt sans le collier et le croissant, tantôt avec un sixième quartier de plus, , 
qui est l'écu de Lorraine, d'argent à une bande de gueules , chargée de trois alérions. Le croissant d'argent 
est fourré d'hermine, boulé d'or, et on lit ces mots en lettres bleues : Los en croissant 

Ces heures contiennent de plus que celles décrites dans le catalogue de la Vallière, une traduction du Credo 
eti vers français, par le roi René, que nous reproduisons ici fidèlement : 

Je croy en Dieu le père tout puissant, créateur 
Du ciel et de la terre , en Jésus Rédempteur , 
Son seul fils nostre sire, conceu du Saint-Esprit, 
Né de Marie vierge , qui mort en croix souffrit. 
Descendit es enfers, tiers jour ressuscita. 
Es cieulx monta régnant , vifs et mors jugera. 
Je croy ou Saint-Esprit , en une sainte église 
Catholique , et es sains où Dieu a grâce mise. 
En la remission des péchez faiz par nous. 
En résurrection corporelle de tous. 
En vie perdurable qui après doit venir. 
C'est la foy vitable ou vueil vivre et mourir. 

Ensuite, les serments de l'Ordre du Croissant, folio 38. Les prières pendant la messe, folio 88. Une 
oraison a saint Christophe , folio 120. Une antienne à sainte Apollonie, page 431. Une oraison à saint René , 
page 461. Une prière à la Vierge ; une prose dont on chantait deux strophes aux messes de la cathédrale 
d'Aîx avant la révolution. (M. Rouard et M. Mouan , bibliothécaires de la ville d'Aix.) 

HEURES DE LA BIBLIOTHÈQUE D'ANGERS {F. page 109 de la biographie.) 

C'est sans contredit l'un de nos manuscrits les plus précieux : Il forme un in-4° de 200 feuillets à longues 
ligues ; le v élin est d'une parfaite blancheur, d'une grande finesse et l'ouvrage est tout entier d'une conser- 
vation admirable. La reliure primitive ayant été arrachée, nous l'avous remplacée par une couverture en 
velours mordoré, ornée de coins et d'une fermoir de cuivre doré. 

Ce volume est sorti du couvent des Cordeliers. Ce fut le roi René qui l'exécuta de sa main entièrement; 
d'autres disent qu'il le fit exécuter sous ses yeux pour le donner au couvent qu'habitait son confessenr. 

Parlons maintenant des dessins et peintures ; ils sont en grand nombre : miniatures, vignettes, initiales de 
la plus grande beauté. Quant aux miniatures , il n'y en a pas moins de 54 , tant grandes que petites et 
moyennes : toutes d'un charme qu'on ne peut dire, rl qui font de notre volume un vrai trésor. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



CXLV 



A Tégard des lettres tourneures, coloriées, dorées , qui sont à la tête des oraisons, hymnes, versets, lignes , 
notamment aux litanies, elles sont semées partout avec une profusion sans exemple. 
Indiquons le sujet des peintures , en commençant par ceux du calendrier : 
Folios 1 à 12. — Les mois caractérisés par des figures élégantes et ingénieuses. 

13 à 22. — Les principaux traits de la vie de Jésus-Christ et de la sainte Vierge. 
23 à 29. — Job et sa misère. — La mort. — L'enterrement. — Les évangélistes. 
30 à 33. — Le roi David. — Saint Jean l'évangéliste. — Le baiser de Judas. — La sainte Croix, 
34 à 37. — La Vierge et l'enfant Jésus. — La vierge de Miséricorde. — La Sainte-Trinité. — Le 
Sai ut-Sacrement 

38 à 54. — Saint Michel archange. — Saint Jean-Baptiste. — Saint Pierre. — Saint Paul , etc. 

Les figures, les attributs, les fleurs, tout est ici merveilleusement exécuté. Le blanc, quand il s'en est 
trouvé aux fins de ligne , a été rempli par des coins et tirets de couleur el d'or, à l'exception de quelques 
pages où le travail n'est pas achevé. 

A chaque cahier, de 16 en 16 pages, il y a des réclames et le volume, quoique complet, n'a pas à sa der- 
nière ligne Vexplicit accoutumé. 

Ajoutons qu'au bas des grandes miniatures, est un monogramme sur écusson , précisément le même que 
celui qu'on voit sculpté sur une des portes du manoir de Launay, où le roi de Sicile se plaisait à habiter. 

N° 136.— MISSEL DU ROI RENÉ (fragment), m-4<> vélin % quatre feuillets. 

Ce manuscrit se lie essentiellement à celui qui précède. Ce n f est qu'un fragment, mais qui ressemble à s'y 
méprendre au volume que nous venons de décrire. On lit sur un papier qui l'accompagne : 

• Quatre feuillets d'un missel du roi René , légués à M. Daubigny par M Ile Rachel Alfandery, de Tarascon. 
» Le manuscrit était encore complet le 20 septembre 1790, lors du pillage de la maison Alfandery. Les 

• feuillets en furent déchirés pour emporter les fermoirs. La maison Alfandery a fourni pendant le règne du 

• roi René ses intendants. » 

Cette note signée de M. flawke , a été prise par lui à Aix, de la personne même qui lui a donné ces feuillets , 
dont il vient de faire don à notre cabinet avec sa générosité habituelle. 

(M. Grille, bibliothécaire de la ville d'Angers.) 

PSAUTIER DE LA BIBLIOTHÈQUE DE POITIERS. 

En voici la description que nous devons au savoir et à l'obligeance de M. Doussin , conservateur de lu bi- 
bliothèque de Poitiers : 

• Ce manuscrit sur vélin in-4°, est illustré de plusieurs miniatures rappelant les scènes de la Passion, et 
d'un blason aux armes du roi René , mêlées à celles de la maison de Lorraine. Il se compose de 175 feuillets 
remplis; on trouve à la suite 18 feuillets blancs. 

» D'après une signature avec paraphe , qui se trouve à la première page au-dessous de deux colombes 
unies par un cordon , il paraît certain que ce manuscrit a été la propriété d'un sieur de Marillet. 

» En tête du livre se trouve un calendrier, dont plusieurs lignes sont dorées en relief, de même que 
toutes les lettres majuscules des psaumes et celle d'une litanie des saints , suivie de quelques prières qui ter- 
minent. 

» Le psautier est divisé en huit parties , à la tête de chacune desquelles se trouvent deux perdrix ; en tête 
de la dernière partie se trouve aussi dans un écusson séparé des perdrix et un lion doré. > 

BREVIAIRE DU ROI RENÉ A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL. 

La bibliothèque de l'Arsenal à Paris , possède un magnifique manuscrit in-4°, en vélin , relié en maroquin 
rouge (n° 159). On lit sous la figure 8 : Breriarium adusum fratrum minorum. * C'est le bréviaire du roi 
René. » 



TOME I. 



t 



CXLVI 



La première des miniatures, d'une admirable exécution , représente une réunion de musiciens et de mu- 
siciennes. On remarque encore la troisième, celle du roi David, et la sixième où Ton voit un concert. Il a lieu 
dans un temple d'une riche architecture, d'où Ton découvre la campagne au temps de la moisson ; deux 
hérauts d'armes portant le blason de René, sont debout dans le sanctuaire. Parmi les divers instruments du 
concert, les harpes , une espèce de rebec, et les timpanons occupent la première place. 

La septième miniature olfre la représentation du Massacre des Innocents, et la dixième, l'Adoration des 
Mages. 

Dans la quinzième, Tune des plus curieuses et des plus riches , est peinte une procession , dont le dais 
d'azur est orné des armes de René. (Catalogue Dehure , t. 2, f. 129.) 



DON DU DUCHÉ DE LORRAINE A JEAN, DUC DE CALABRE, 



René, par la grâce de Dieu , roy de Jérusalem , de Sicile , duc d'Anjou , de Calabre, de Bar et de Lorraine , 
comte de Provence, de Fourcalquier et de Piedmont. 
A tous ceux qui ces présentes lettres verront, ou orront , salut. 

Comme ja pieça feue de louable mémoire notre très chiere et très amée sueur et compagne Isabelle, que 
Dieu absoille , duchesse et dame héritière en son vivant des duchez , marchisié , pays et seigneurie de Lor- 
raine , accause de feu de noble mémoire notre très chier seigneur Charles , jadis duc de Lorraine et marquis , 
son pere, dont Dieu ait l'ame; et nous ayons été long-temps ensemble , et par long-temps conjoints par ma- 
riage ; durant lequel temps, pour plusieurs considérations à ce nous mouvans, et de nos pures volontez, nous 
entresoyons fait donation mutuelle au survivant de nous, et entre autres choses nous et notre dite compagne, 
par icclle donation , fait don desdits dnchié , princerie , marchisié , pays et seigneurie de Lorraine , et depuis 
n'aguerres, par la volonté et ordonnance de Notre Seigneur Jésus-Christ, ait icelie notre difte compagne fini 
ses jours , et soit allée de vie à trépassement , et délaissé entre autres uotre très cher et très amé premier et 
seul fils d'elle et de nous, Jean, duc de Calabre; au moyen de ladite donnation, lesdits duchié, princerie, mar- 
chisié, pays et seigneurie de Lorraine, avec toutes les appartenances, nous doivent competer et appartenir, 
et nous soit loisible en faire et disposer en notre volonté. 

Sçavoir faisons que nous considerans les bonnes meurs et grandes vertus, que par expérience et en maintes 
manières sçavons et connoissons être en la personne de notre dit fils le duc de Calabre, ensemble les grands 
services, et bonnes et vrayes obéissances qu'il nous a toujours ou temps passé faites et rendues, et fait chacun 
jour de bien en mieux, comme enfant très naturel ; 

Désirant par ce , et par amour et affection paternelle , que nous avons aux accroissements en bien de ses 
vertus, honneur et état , et afin que mieux puissions conuoître et voir le bon gouvernement que au plaisir 
Notre Seigneur entendons et espérons qu'il ait après notre décès en et sur uos royaumes , duchez et corniez , 
pays et seigneuries, et nos subjets d'iceux : 

Pour ces causes, et autres à ce nous mouvans , et par especial , et pour ce que de droit de succession ma- 
ternelle, icelles duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine devroient naturellement compe- 
ter et appartenir à notre dit fils , après le trespassement de notre dite compagne sa mère , selon la coutume 
observée de toute ancienneté ondit pays de Lorraine, si ce ne fut ladite donation mutuelle faite entre nous et 
elle, comme dit est, à celui notre dit fils Jean, duc de Calabre , présent, avons donné, cédé , transporté , et 
délaissé réalement et de fait, et par ces présentes lettres donnons, cédons, transportons et délaissons pour luy 
rt pour ses hoirs à toujours mais heriditablement les dessusdites duchié , princerie, marchisié , pays et sei- 
gneurie de Lorraine, avec toutes et chacunes leurs appartennances et dépendances , tant en souveraineté et 
de hauts hommages , comme de tous autres fiefs , hommages et domaines , gardes temporelles et de l'Église , 
al en tous autres droits et seigneuries et revenus quelconques , et nous en sommes du tout dénuez et dessai- 



PAR SON PÈRE 



RENÉ, ROY DE JÉRUSALEM ET DE SICILE. 



Digitized by 




CXLVII 



sis , et en avons envesti et saisi , et mis en possession notre dit (ils , et sesdils hoirs à toujours , ensemble de 
tout le droit , raison et action que y avons et pouvons avoir, tant pour le moyen de ladite donation , comme 
autrement , en quelconque manière que ce soit , sans rien retenir ne réserver pour nous, nos successeurs et 
ayans cause, soit d'aucun droiteommun ou especial, pour joïr et faire doresnavant par notre dit (ils, ses hoirs 
ou ayans cause, desdits duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, et de toutes ses appar- 
tenances, en chef, et en membres, et de tous les droits, hauteurs, etsouverainetez, et noblesses, prérogatives, 
profits et émoluments d'iceux à leurs plaisirs et volonlez , comme de leur propre héritage à toujours mais, 
et avons voulu et consenti , voulons et consentons par cesdites présentes , que doresnavant notre dit fils , ses 
hoirs ou ayans cause, puissent prendre et appréhetider la saisine et possession desdits duchié, princerie, mar- 
chisié , pays et seigneurie de Lorraine , toute fois que leur plaira , et que bon leur semblera ; commelre et 
ordonner gens au gouvernement d'iceux ; donner, conserver, et conférer les bénéfices et offices , desquels la 
présentation et collation luy appartiennent et compétent à cause dudit duché; recevoir les foy et hommages 
de vassaux et subjets d'iceux pays; convoquer et assembler les États desdits pays et seigneuries ; retraire , 
racheter et recouvrer tous les membres , terres et seigneuries qui sont en gages, appartenant à ladite duchié 
et marchisié de Lorraine , tant d'héritages comme de censives , et gagieres, par quelque manière que ce soit , 
et faire toutes autres choses que vray duc et marchis de Lorraine héritier propriétaire en peut et doit faire ; 

Voulans et consenlans que cette présente donation vaille, tienne et sortisse son plain effet irrévocablement 
etsolemnellemenl faite entre les vifs, sans ce que jamais la puissions révoquer, casser, annuller, ny mettre 
empêchement , par raison d'ingratitude, ordonnance de testament , ne autrement , en manière que ce soit ; et 
avons promis pour nous et nos hoirs à notre dit fils et ses hoirs, de bonne foy et en parole de Roy, que contre 
ladite donation, renonciation et cession dessusdites, ne viendront par nous ne par d'antre, mais la tiendrons, 
et ferons tenir à toujours ferme et stable, sans contrevenir eu manière que ce soit ou puisse être ; 

En outre mandons par ces mêmes présentes, à tous les prélats et gens d'Église , haults hommes , vassaux , 
eaux, bourgeois, communaultez et subjets desdils duchié, princerie, marchisié , seigneurie et pays de Lor- 
raine , et de leurs appartenances , et chacun d'iceux comme à luy appartiendra , presens et advenir , que do- 
resnavant veuillent avoir, tenir et recevoir notre dit fils Jean, duc de Calabre, vray duc et marquis naturel et 
héritier dudit duchié et marchisié de Lorraine , et à luy et à ses hoirs et ayans cause, faire la foy et homage, 
et serment de fidélité et obéissance qui y appartient ainsi et par la manière que étoient tenus de faire à nous, 
à vivant de feue notre dite compagne sa mère ; desquels serment, hommage, fidélité et obéissance que étoient 
tenus de faire, comme dit est, accause dudit duchié de Lorraine et ses appartenances , tenons iceux prélats et 
gens d'Église, haults hommes , vassaux , féaux , bourgeois , communaultez et subjets dudit duchié et de ses 
appartenances, quittes et déchargez par la teneur de ces présentes lettres. 

Et afin que ce soit ferme et stable à toujours mais, nous avons signé ces présentes de jiotre main et à icelles 
fait mettre et apposer notre grand scel. 

Donué en notre chastel d'Angers, le vingt-sixiesme jour de mars, l'an de grâce mil quatre cens cinquante- 
deux. Signé le reply, René , 

Et sur ledit reply: Par le Roy, en sou grand conseil , 
Auquel le comte de Vaudemont , Ferry Monseigneur de Lorraine, Bernard Monseigneur de Bade , et le sire 
de Beauvau senechal d'Anjou, les sires de Precigné, de Loué et duCouldray, les juges et trésoriers d'Anjou , 

M« Jean Geoffroy, etc , avec plusieurs autres étoient. Signé, Tourneville. 

Et scellé du scel dudit roy René en cire verte , pendant en un cordon de soye rouge , verte et bleue. 



CXLV11I 



TABLEAUX DU ROI RENÉ 



TABLEAU DU BUISSON ARDENT A AIX. 



Cet admirable tableau qui a douze pieds de hauteur sur six de large , est divisé en trois parties de forme 
tryptique , et se ferme par deux volets qui ont assuré sa parfaite conservation. 

La peinture du milieu représente le Buisson ardent : par un de ces anachronismes si communs à cette 
époque, le royal artiste n'a pas figuré Dieu même au milieu du Buisson, mais la Vierge Marie tenant son 
fils sur ses genoux. La figure de la mère est pleine d'une suavité raphaëlique : quelques incorrections dé- 
parent la grâce de l'enfant ; il tient dans sa main gauche, non pas un miroir, comme l'a cru Millin , mais un 
médaillon qui représente son image et celle de sa mère. La Vierge et l'enfant sont gracieusement posés au 
milieu des fleurs et des feuilles du Buisson ; les flammes sont peu apparentes. 

Sous le Buisson ardent, on voit à gauche Moïse qui, selon l'ordre de Dieu, détache sa chaussure 
d'une main et se couvre les yeux avec l'autre, afin qu'ils puissent supporter la lumière céleste. Sous son bras 
gauche , on aperçoit une pannetière et un petit baril. Devant lui est un ange, portant un sceptre d'or à la 
main et parlant à Moïse au nom de Dieu. Cette entremise d'un ange , d'ailleurs conforme à l'opinion de quel- 
ques commentateurs de l'écriture , était ici nécessaire puisque le peintre avait mis la Vierge à la place de Dieu 
dans le Buisson ardent. Le front de l'ange est ceint d'un diadème orné de pierreries; sa chape, richement 
bordée de perles, a pour agraffe un riche camée qui représente Adam et Eve près de l'arbre de vie, autour 
duquel est un serpent à tête humaine. 

Le fonds du tableau est un site éclairé par le soleil couchant qui se cache derrière des montagnes. La cam- 
pagne est riante, variée et' agréablement coupée par les sinuosités d'un fleuve. Dans le lointain, on aperçoit 
une ville décorée de plusieurs monuments , parmi lesquels paraît figurer le château de Tnrascon. Sur le pre- 
mier plan paissent des moutons gardés par un chien couché auprès de Moïse. La terrasse est parsemée de 
fleurs , d'herbes et d'insectes rendus avec une charmante vérité de détails. 

Ce tableau du milieu est « orné, dit de Haitze, d'un cadre d'or plat , rehaussé de couleurs , où douze rois 
» de Judo sont dépeints avec des ornements à l'antique , si délicats et si bien travaillés , qu'il ne peut se voir 
• rien de mieux. • Au-dessus du cintre, dans les angles , sont deux figures dont l'une représente un ange 
armé d'une lance et animant par le son de la trompe plusieurs lévriers; l'autre, une femme assise près d'une 
licorne qu'elle sauve de la poursuite des chasseurs : c'est sans doute une allégorie de la pitié. Le couronne- 
ment du tableau est composé d'une galerie en ornements gothiques très élégants; il avance d'un pied sur un 
cintre où sont représentés les chœurs des anges, adorant Dieu le père qui tient le globe surmonté d'une croix. 

Entre la frise et la bordure , on lit ces mots tirés du livre de la Sagesse ! Qui me inveniet % imeniet vilain 
et hauriet salutem à Domino, Sapi. 

Les deux volets qui se ferment sur ce tableau , ne sont pas moins intéressants. Celui de droite représente le 
roi René déjà avancé en âge : sa figure quoiqu'amaigrie , respire le calme et la bonté; ses yeux sont vifs et 
spirituels. Sa longue robe et son camail sont de velours violet bordé d'hermine; il porte un bonnet ou ba- 
relte de velours noir, à bords relevés. Le bon roi est à genoux devant son prie-dieu recouvert d'un tapis 
fleurdelisé sur lequel est brodé l'écusson de ses armes , écartelé de Sicile, d'Aragon, de Jérusalem , de Lor- 
raine et de Bar. Sur le prie-dieu est sa couronne posée sur un coussin , avec son livre d'heures que ferment- 
des agraffes d'argent. A ses pieds, on voit un joli barbet, qui fut sans doute au nombre de ses amis, « et peut- 
être le plus fidèle , » dit M. Bodin. 

Derrière le Roi sont trois saints protecteurs de l'Anjou et de la Provence : saint Maurice , richement arme' 



Digitized by 



Googl 



/e rot /ïenejotnoc. P. /favrAe ctel. 



*$t #rag>&« prient, 

( Cathédrale d'Aix). 



Digitized by 



Google 



CXLIX 



de toutes pièces et un étendard fleurdelisé à ln main ; saint Antoine , appuyé sur une sorte de crosse grecque : 
sa figure vénérable se reflète dans ï armure du glorieux patron de l'Ordre du Croissant ; sainte Madeleine 
tient le vase rempli de parfums qu'elle répandit sur les pieds du Sauveur : on admire la suave expression de 
ses traits. Tous ces personnages sont placés sous un dais et une tenture en soie verte. 

Sur l'intérieur du volet à gauche , il y a aussi quatre figures. Jeanne de Laval est à genoux comme René , 
les mains jointes , devant un prie-dieu. Sa figure , malgré sa blancheur et ses yeux bleus, n'offre pas cette sé- 
duisante beauté qui captiva le cœur du roi de Sicile. Ses cheveux, arrangés en tresse, sont relevés sous la 
couronne ornée de pierreries; sa longue robe ou cotte hardie à manches est en velours pourpre; nnsurcot 
de fourrure blanche semée d'hermine, dessine gracieusement sa taille, et de son collier pend un cordon 
étincelant de rubis et de pierres précieuses. Son livre d'heures, ouvert sur un coussin, est remarquable par les 
fermoirs sur lesquels ses armes et celles de René sont peintes avec une délicatesse infinie. Le tapis de velours 
qui couvre le prie-dieu , porte aussi les armes de Bretagne et de Laval/ 

Derrière la reine sont trois personnages debout : saint Jean l'Évangéliste tenant à la main un calice qui 
renferme un serpent aîlé; sainte Catherine avec la palme et l'épée , symboles de son martyrc;saint Nicolas 
vêtu d'un surplis , de deux dalrnatiques et d'une chape de damas blanc; d'une main , il donne la bénédiction, 
de l'autre il porte une crosse gothique : à ses pieds on voit sou attribut ordinaire, trois enfants dans un baquet. 

L'extérieur des volets est également décoré de peintures : ce sont d»»s ligures en camaïeu représentées , 
debout dans des niches , sous des baldaquins gothiques. Du côté de René est l'ange Gabriel , un rameau d'o- 
livier à la main : il paraît s'adresser à la Vierge qui est sur l'autre volet , du côté de la reine. 

Au bas du tableau principal sont écrit ces mots : Rubum quem viderat Moyses incombustum , conserva- 
tamagnovimus tuam laudabilem virginitate/n, sanctaDei genitrix. • Dans ce Buisson que Moïse avait vu 
brûler sans se consumer, nous reconnaissons ta virginité miraculeusement conservée, ô sainte mère de Dieu.» 
Admirable rapprochement qui a inspiré au bon Roi son plus bel ouvrage. 

Tel est ce tableau dont une tradition très ancienne et qui n'a jamais été démentie , fait honneur au pinceau 
du roi René. Il était originairement placé dans l'église des Carmes où le roi de Sicile avait fait construire 
une chapelle; il décore aujourd'hui la cathédrale d'Aix, et ses volets ne s'ouvrent que les jours de 
grande fête. 

TABLEAU DES CHARTREUX A VILLENEUVE- LES-AVIGNON. 

Les Chartreux de Villcneuve-les-Avignon possédaient un tableau attribué à René, et qui existe encore dans 
l'hôpital de celte ville , où il fut transféré après la ruine de la Chartreuse , en 1793. 

Sa forme est un carré de cinq pieds et demi de hauteur sur sept de large. Le cadre manque, mais une 
rainure indique qu'il tenait dans la boiserie de l'autel sur lequel il était placé. Les deux cinquièmes inférieurs 
représentent l'église militante et souffrante; les trois cinquièmes supérieurs l'église triomphante et la 
Trinité. 

A la droite du spectateur, au cinquième inférieur, on voit environ vingt-cinq petites figures désignant 
l'enfer, les démons, etc., tandis qu'à la même hauteur à gauche, paraissent les âmes du purgatoire , dont 
quelqnes-unes retirées par les anges , s'envolent au séjour des bienheureux. 

La plus grande dimension de ces personnages est de trois à cinq pouces. Au-dessus des deux côtés du pre- 
mier ensemble est figurée l'église militante , et dans le lointain on découvre plusieurs villes, ainsi que des 
prêtres et des laïcs en prière. A l'extrémité gauche, l'enfant prodigue garde ses pourceaux ; à peu de distance, 
on remarque une figure sous laquelle on lit: Moïse. Au côté opposé, est élevé le tombeau du Christ, avec cette 
inscription : Sepulchrum Domini. Plus loin est un ange qui semble parler de l'Assomption ; on lit au-des- 
sous : Assumpta est Maria. Ce second ensemble est dominé par le firmament d'un bleu d'azur, qui paraît 
séparer ce monde de douleur des régions éthérées, où triomphent les justes dans l'éternité. Un Christ offre 
la voie de transition entre cette partie et la troisième qui prend les trois cinquièmes supérieurs du tableau. 

Elle se compose : 

1° De sept figures environ, qui indiquent les âm*s sortant des lieux où elles erraient auparavant, loin de 
la présence de Dieu. 



Digitized by 



CL 



2° De près de trente figures à droite et à gauche , de dix ponces de hauteur, représentant des vierges, des 
confesseurs, des pontifes et des martyrs. Ceux-ci plus rapprochés de Dieu au haut du tableau , sont revêtus 
d'habits rouges avec la palme à la main. 

3° Plus lia ut encore, de deux chérubins les ailes étendues. 

4° Enfui, du Christ et du Père éternel, velus de grands manteaux rouges avec des draperies en or. Le Saint- 
Esprit, sous la forme d'une colombe, les unit au centre et place lu couronne sur la léte de la Vierge. 

Quoique le bois ait éclaté en plusieurs endroits, ce curieux tableau est encore bien conservé. Ou y recon- 
naît les défants qu'on retrouve dans les peintures du XV e siècle; , mais en même temps, il offre des caractères 
de téte variés , de l'harmonie dans les tons , uue sorte d'imagination poétique et beaucoup d'éclat dans les 
couleurs. Le père Cbartru , aumônier de l'hospice de Villencuvc-lcs-Avignon et jadis chartreux dans le cou- 
vent où était ce tableau , assure que la tradition la plus reculée l'attribuait au roi René. 

{Histoire de René d' Anjou), 

TABLEAU DES CÉLESTINS D'AVIGNON. 

M. le président de Brosses, dans son spirituel voyage d'Italie, dit que René, fondateur des Célestins d'Avi- 
gnon, peignit à la détrempe un tableau représentant sa maîtresse, qu'il avait vue dans son tomb»*au quelques 
jours après sa mort. « Il fut , ajoute-t-il , si frappé de l'état horrible où elle était, qu'il voulut la peindre 
ainsi. C'est un grand squelette debout , coiffé à l'antique, recouvert de son suaire ; les vers mangent le corps 
d'une manière affreuse ; sa bière est ouverte, appuyée debout contre la croix fin cimetière, et pleine de toiles 
d'araignée, fort bien imitées. » 

Voici les vers que René avait inscrits an bas de ce tableau : 

Une fois sur toute femme belle , 

Mais par la mort , "suis devenue telle. 

Ma chair estoit très belle, fraischc el tendre , 

Or, esl-elle toute tournée en cendre. 

Mon corps estoit très plaisant el très gent, 

Je me souloye souvent vestir de soyc, 

Or, en droict fault que toute nue je soye. 

Fourrée estois de gris et de menu vair, 

En grand palais me logeois à mon vueil , 

Or, suis logièe en ce petit cercueil. 

Ma chambre estoit de beaux tapis ornée, 

Or, est d'ara&nes ma fosse environnée. 

De tous eslois nommée dame chière, 

Or, qui me veoit ne fait semblant ni chière; 

Maint me louoit, qui près de moi passoit, 

Compte n'en faict , nul qui près de moi soit. 

Partout estoit ma beaulté racomptée, 

Or, n'en est vent, ni nouvelle comptée. 

Si pense celle, qu'en beaulié va croissant. 

Que toujours va, sa -vie en décroissant. 

Soit ores, dame, damoiselle ou bourgeoise, 

Face donc bien, tandis qu'elle en a oise. 

Ains que devienne comme moy pour voy telle , 

Car chascun est, comme ai été mortelle. 

La plupart des voyageurs qui ont vu cetle bizarre composition , se sont accordés à faire le plus grand éloge 
de la manière dont elle était exécutée , tout en exprimant leur surprise du choix d'un tel sujet. Un d eux 



Digitized by 



Google 




( Milieu du Triptycjue) 



enéjatncc. P. /fawAe c/e/. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



CL1 



assurait, que la toile d'araiguce surtout était « travaillée si subtilement, qu'elle attrapait non-seulement les 
mouches , mais les plus entendus. » 

Quant à la circonstance qui a pu donner lieu à la tradition qui s'obstine à voir en ce tableau le squelette 
d'une femme chère à René, il est bien difficile de pénétrer ce mystérieux secret après trois siècles révolus. 

Ce bon prince n'aurait-il pas voulu désigner la reine Isabelle de Lorraine elle-même, par cette dame qui 
■ se logeoit en grand palais et dont la robe estoit fourrée de gris et de menu vair. » 

Cette composition qui attirait la curiosité des étrangers, a disparu d'Avignon dans la tempête révolu- 
tionnaire. (Histoire de René d'Anjou) . 

Malgré tout le respect que nous avons pour la tradition qui attribue à René le tableau des Célcstins , nous 
devons rapporter ici un document authentique, découvert par M. Blégier de Pierre-Grosse , savant archéo- 
logue de Vaison (Vaucluse). 

Extrait de l'inventaire des archives des célcstins d'Avignon, aujourd'hui déposé aux archives de la préfecture 
de Vaucluse. 

• Lettres de Charles d*An]ou , de l'an 1481, 9 novembre, portant commission à Bossicaudo, son chambcl- 
» lan et conseiller, à noble Louis Perussis et Guillaume Meynier, pour visiter les images de marbre faites par 

- un certain Italien , nommé François , dans l'église des Célcstins, de Tordre du roi René et les faire perfee- 
> tionner suivant la convention sur ce passée ensemble. 

> Plus un ancien mémoire des peintures qu'il falloit faire à la couverture de bois et des portes du tableau 
» du grand autel et plusieurs autres pièces et mémoires ; le tout ensemble sous le n° 9. 

» Plus copie de l'estime desdits tableaux et de la convention faite entre le roi Roué et le dit François , Ita- 
» lien, qui reçut 622 écus du Roi lorsqu'il vivait, et 300 écus des Célestins. Ensemble divers autres mémoires 

- sur ce fait et diverses copies , le tout joint ensemble sous le n° 10. » 



TABLEAU DU MUSÉE DUSOMMERARD. 



La Notice sur le musée de l'hôtel de Cluny, dit : « C'est une curieuse peinture sur bois, représentant sainte 
Marie Madeleine prêchant la doctrine à Marseille. Devant la sainte, le roi René et la reine Jeanne de Laval 
sont assis et écoutent ses paroles ; ils sont entourés de personnages également assis pour la plupart et compo- 
sant l'auditoire. Sur le second plan du tableau, paraît la ville de Marseille avec les ports dans le fond. Cette 
peinture est l'ouvrage du roi René lui-même. » 

Ce tableau, bien que la figure de René n'ait aucune ressemblance avec les portraits qu'il a peints de lui- 
même, dans ses autres tableaux, porte le cachet du génie du roi-artiste. Invention fertile, — Richesse de dra- 
peries à long plis coupés, — Variété admirable d'expression dans les attitudes et dans la physionomie. — Ab- 
sence de moyens bruyants pour produire de l'effet, grande simplicité dans l'exécution : telles sont les qualités 
qui brillent dans toutes ses compositions et surtout daus cette Madeleine. Sans doute la critiqne trouverait 
aisément à exercer sa facile besogne. — Anachronisme, erreur de perspective, clair-obscur douteux, point 
décomposition selon les règles; la critique ne manquerait pas surtout de signaler l'anachronisme pris 
en flagrant délit, — la Madeleine contemporaine de René ! — Mais celte manière d'envisager l'histoire est 
commune à tous les grands génies, jusqu'à Raphaël et au-delà; c'est que ces grands hommes considéraient 
la vie non dans ses manifestations temporaires', mais dans son essence immortelle; de ce point de vue , les 
grandes ligures historiques sont éternellement contemporaines. — Cependant en avouant que tontes les 
fautes que la critique peut signaler existent réellement, que de beautés n'y découvrons-nous pas? Voilà bien 
cet excellent roi, entouré comme il aimait à l'être; la foule le presse de tous côtés, et lui attentif et grave , 
paraît jouir pleinement de sa position. Puis les différents sentiments qui animent les spectateurs : tons reçoi- 
vent la parole sacrée avec des impressions différentes; les uns ont peine à comprendre, d'autres méditent 
profondément sur le sens de la doctrine ; d'autres encore ouvrent avec joie leur cœur à la semence divine. 

Quelle large étude du cœur humain, et quelle grâce et quelle intelligence daus la disposition des drape- 
ries ! En vérité le secret de tant de beautés semble perdu aujourd'hui. (P. Hawke). 



CLII 



TABLEAU DE L'ADORATION DES MAGES. 



Millin dit dans son Dictionnaire des beaux-arts ; « Los ouvrages des artistes antérieurs à Léonard de Vinci 
ne sont estimables que par comparaison avec ceux qui ont été exécutés dans les temps de barbarie qui ont 
précédé cette période. • 

Voilà ce que tous les savants esthéticiens enseignaient depuis trois siècles. Ainsi les divins artistes: Giotlo, 
Memmi, Massaccio, Lippi, étaient des barbares ou peu s'en faut. Est-il donc étonnant que René, le digne con- 
temporain de ces immortels génies, u'ait pas été traité avec moins de sans façon ? Et pourtant que de beautés 
dans ses tableaux ! Il est vrai que les peintres. modernes, tout occupés des formes matérielles, font peu de cas 
de cette beauté idéale. 

Dans le tableau qui nous occupe, la grâce toute charmante de la Vierge ne rachèterait pas à leurs yeux les 
fautes qu'un écolier aujourd'hui éviterait ; la beauté de|la téte du roi mage , habillé en moine , ne ferait pas 
pardonner l'excessive longueur de ses doigts. Dans les arts pourtant, n'a-l-on pas atteint le but quand on s'est 
élevé jusqu'au beau ? (P. Hawke). 



Ce monument funéraire, de huit pieds de longueur et six de large, était entièrement revêtu de marbre noir 
et décoré sur les trois faces de pilastres élégants , entre lesquels se détachaient les écussons d'Anjou et de 
Lorraine, sculptés avec une délicatesse et un fini extrêmement précieux. 

Les statues du roi et de la reine , en marbre blanc de Carrare , étaient couchées sur un piédestal de Portor. 

René, appuyé sur un coussin , avait le front ceint d'un diadème , laissant apercevoir une espèce de calotte , 
qui lui couvrait le haut de la téte; sous sa longue tunique, à larges manches, on distinguait sa cotte d'armes; 
un lion , symbole de son rare courage, reposait aux pieds de ce prince. 

Dans la gravure que le père Montfaucon a donnée de ce monument, le visage de René est arrondi , ses 
traits sont réguliers et sa main est placée sur son cœur. 

Isabelle, comme les princesses du XV e siècle, était vêtue d'une tunique montant jusqu'au col. Sa coiffure, 
jetée en arrière , était composée de bandes tressées avec ses cheveux et distribuées symétriquement autour de 
sa tête, où brillait un cercle d'or en forme de croissant. Deux lévriers, emblèmes d'une fidélité conjugale qui 
ne se démentit jamais , paraissaient dormir sous les pieds de la reine. 

Une niche ou voûte cintrée , toute ouvragée à jour , peinte en azur semé de fleurs de lys d'or, et soutenue 
par de légères colonnes dans le style gracieux du XIII e siècle, semblait protéger le couple auguste au-dessus 
duquel elle s'arrondissait en se terminant en ogives. 

Enfin, l'espace vide que laissaient les deux côtés de la voûte, offrait une curieuse peinture à fresques, attri- 
buée à René lui-même, qui la commença , dit-on , aussitôt après la mort d'Isabelle. 

Mais on rapporte que ce monarque ayant été obligé de quitter l'Anjou avant de terminer ce tableau , Gilbert 
Wandeland , peintre renommé du temps, se chargea de ce soin. 

On a supposé généralement que l'intention de René , dans cette bizarre composition , fut de se représenter 
d'une manière emblématique, sous la forme d'un squelette revêtu d'un long manteau, assis sur un trône res- 
plendissant d'or, foulant aux pieds des tiares, des diadèmes, des globes, des livres, et méprisant ainsi tous les 
attributs de la grandeur qui éblouit le vulgaire , ou de ces sciences périssables par lesquelles l'homme croit 
s'acquérir un nom immortel. Il semblait aussi que le spectre royal , appuyant sa tète hideuse sur ses mains 
décharnées, cherchait à retenir sa couronne chancelante. 



TOMBEAU DU ROI RENÉ ET D'ISABELLE DE LORRAINE 



DANS LA CATHÉDRALE D'ANGERS. 



Di gitized by 





( Volets du Triptyque.) 



/e r<>' ftvno pt/nv P. HhwA'o f/o/ 



Ll/h (iwnter *i l nthtxt . . ffir/i 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



CLIII 



Quelques personnes ont pensé, au contraire, que ee tableau n'était qu'une simple allégorie de la mort. 
Des vers latins, qu'on croit composés par René, étaient gravés en lettres d'or au-dessous de cette peinture 
et sur une bande d'azur. 

Begia sceptra luis, rutilis fulgenlia tronis, 

Dùm quondàm recolis pressa et nunc pulvere cerais. 

Marcescunt flores, mundi Laudes et honores, 

Gloria, fama levis, poraparum fastus inaois. 

Una parit reges et vulgus terra poteutes ; 

Quod dédit, haec repelit , mortalia cuncta recludit. 

Mors, dominis servos, et turpibus aequat honestos, 

Unus erunt tumulus, rex, pastor, inersque peritus. 

En voici le sens : 

« O mort ! tu fais cruellement expier la gloire insigne d'avoir porté les sceptres royaux qu'on vit briller 

» autrefois sur des trônes éclatants d'or, et qui sont maintenant couverts d'une vile poussière! Ainsi les 

» fleurs, les louanges, les honneurs, la renommée légère, le vain faste des pompes humaines, se flétrissent.... 
» La même terre enfante le vulgaire et les rois puissants ; ce qu'elle a produit , elle le reprend , et toutes les 
» choses mortelles rentrent dans son sein. » 

• La faux du trépas rend égaux le maître et l'esclave ; les cendres de l'honnête homme et du scélérat , du 
» roi et du berger, du savant et de l'ignorant , se confondront pour jamais un jour. » 

Quoique peinte à fresque, cette singulière allégorie offrait , ajonte-t-on, un coloris vigoureux, une ma- 
nière ferme , des détails très soignés , et produisaitjsurtout un effet extraordinaire. Mais ainsi que les vers, 
empreints d'une philosophie si remarquable sous la plume d'uu roi, le tableau de la mort n'existe plus 
depuis la révolution. (M. de Villeneuve.) 

Dans une séance du Congrès archéologique qui eut lieu à Angers eu 1841 , M. de Beauregard , président de 
chambre à la Cour royale , présenta un intéressant mémoire sur les sépultures des ducs et duchesses d'An- 
jou dans la cathédrale de Saint-Maurice. U résulte <le ce mémoire que, dans le caveau de cette église, 
reposent les corps de Louis 1 er et de Marie de Blois, de Louisll et d'Yolande d'Aragon, de René et de ses deux 
femmes , Isabelle de Lorraine et Jeanne de Laval , enfin de sa fille Marguerite d'Anjou , reine d'Angleterre. 
Leurs tombeaux existaient dans le chœur de la cathédrale , lorsqu'ils furent enlevés et détruits en 1783 pour 
faire place aux stalles et aux boiseries qui décorent cet édifice. Le tombeau de René fut seul épargné à cette 
époque : on se borna à le transférer dans une autre partie de l'église : mais il n'a pu échapper à la tourmente 
révolutionnaire : tout fut mutilé , réduit en débris informes et jeté pêle-mêle sous les portiques du temple , 
jusqu'au moment où d'ignorants ouvriers, autorisés à s'en emparer, en formèrent des consoles, des cheminées 
et des vases grossiers. 

M. de Beauregard , en terminant , émit le voeu que le tombeau de René fût restauré , et que , sur une des 
faces du monument, on inscrivît les noms des membres de sa famille qui reposent près de lui dans la cathé- 
drale. 

Dans la séance suivante , M. de la Sicotière (d'Alençon) , rendant compte à l'assemblée de sa visite à la 
cathédrale, s'exprima en ces termes: • Le tombeau de votre duc René, faut-il le dire? Messieurs, brille par 
son absence. Tous, nous avions écouté avec une religieuse attention les nobles paroles de M. de Beauregard; 
tous, nous nous étions associés à son voeu patriotique. Nous voulûmes revoir avec lui les débris du tombeau 
mutilé. Hélas ! Messieurs , il en reste juste ce qu'il faut pour bien faire apprécier l'étendue de sa perte. 
Jamais le ciseau du XV e siècle n'avait rien produit de plus gracieux , de plus élégant. La pierre n'avait pas 
été taillée , mais ciselée , découpée , brodée à jour. C'était une pensée fugitive qui avait pris tout à coup un 
corps durable, un songe réalisé. Ce que j'ai vu m'a singulièrement rappelé cette délicieuse chapelle d'Am- 
boise, le bijou de l'architecture gothique , que Ton voudrait mettre sous verre pour la préserver du toucher, 
j'allais presque dire du souffle de ceux qui la visitent. » 

En applaudissant ces éloquentes paroles, l'assemblée arrêta qu'une allocation serait accordée pour con- 

TOME I. u 



CLIV 



tribucr à la restauration du monument , et qu'en outre , une demande serait adressée au ministre de Tinté- 
rieur pour obtenir une subvention du gouvernement. 

Depuis lors , la Société d'agriculture , sciences et arts d'Angers, a nommé une commission chargée de réa- 
liser tous ces vœux, et l'un de ses membres, M. Guinoyseau-Joûbert, a généreusement consacré un talent In- 
génieux à restaurer en plâtre le modèle du tombeau. D'après des fragments découverts par M. Planchenault , 
président du tribunal civil , M. Guinoyscau est déjà parvenu à reproduire le soubassement avec une fidélité 
et une intelligence de l'art , qui font concevoir les plus belles espérances pour la complète restauration du 
monument. 



Digitized by 




LETTRES DU ROI RENÉ. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



LETTRES DU ROI RENÉ. 

(1468 — 1474.) 



LETTRE I ». 
AU GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE LA CATALOGNE. 

Au château de notre ville d'Angers , le II janvier MCCCCLXVIII. 

Comte , 

D'après l'exposé qui nous a été fait par Jean Ruiz Naeabal, nous avons 
acquis la certitude que le féal Setanti lui a enlevé, dans les mers des 
îles d'Hyères, un bâtiment qui lui appartenoit. Nacabal soutient que 
cette prise est évidemment injuste et que Setanti ne peut la tenir de bonne 
guerre; il nous supplie, en conséquence, de lui faire rendre la justice qu'il 
attend de nous et qui lui est due , en ordonnant que son bâtiment lui soit 
restitué. Quant à nous, nous pensons que la justice ne doit être refusée à 
qui que ce soit ; d'autre part , il faut observer que ledit Ruiz Nacabal est 
vassal du sérénissime Roi de Castille, avec lequel je vis en bonne intelli- 
gence et dont je désire ardemment conserver la bonne amitié; ensuite, il 
ne faut pas oublier que nous devons infiniment respecter le sérénissime et 
très-chrétien Roi de France qui , d'après ce qui nous a été dit , pourroit 
bien n'être pas content de ce qui va se passer, vû que ledit Setanti, comme 

1 Cette lettre, écrite en catalan, prouve que le Roi de France, Louis XI , s'amusait à faire enlever les bâ- 
timents du Roi René, pour peu qu'ils s'éloignassent descôles; c'était, probablement, en avancement d'hoirie 
qu'il se payait ainsi de ses propres mains; et ce fut à la suite de l'une de ces gentillesses que le bon Roi, son 
oncle, écrivit au gouverneur général de la Catalogne. 

TOME I. i 



( 2 ) 

on nous l'a rapporté, se sert de soldats et officiers du Languedoc, pour 
accompagner la galéaee, à l'aide et par le secours de laquelle le bâtiment 
de Nacabal a été pris : ainsi, après avoir pesé toutes ces raisons, désirant 
essentiellement écarter tout prétexte de querelle intestine, nous voulons 
que justice soit duement et diligemment rendue. Nous mandons, en con- 
séquence, de faire porter, devant notre cour, l'affaire dont il s'agit; le bâ- 
timent étant pris d'abord et retenu, on mandera, devant vous, les parties, 
on les entendra avec diligence et impartialité, pour obtenir, de votre part, 
un bon et légitime accomplissement de justice, mettant de côté tout fri- 
vole délai f . 

René. 

Plig, Secret. 



LETTRE IL 

AUX DÉLÉGUÉS ET CONSEILLERS DE NOTRE PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE. 

Au château de notre ville d'Angers, le VIII février MCCCCLXVIII. 

Respectables, nobles, magnifiques amis et sujets, 

D'après les bons rapports qui nous ont été faits sur le compte de notre 
féal Sébastien Corçu, sur sa prudence et ses autres qualités, nous verrions 
avec plaisir qu'il fût placé, par vous, dans un de ces emplois pour lesquels 
il eût de la capacité; ainsi nous vous prions de vouloir, en temps et lieu, 
le regarder comme bien recommandé. 

René. 

P. PUIG. 



1 René ne se contenta pas de cette lettre; il écrivit , dans le courant du même mois, aux députes généraux 
de Catalogne, pour leur recommander la même affaire , dont au reste nous ne connaissons pas l'issue. 



Digitized by 



Google 



(3) 



LETTRE ffl l . 
AU PAPE PAUL IL 



A Tours, le XVIII février MCCCCLXVI1I. 



Très-Saint-Père , 

Quoique je me sois adressé déjà plusieurs fois à Votre Sainteté , sur le 
sujet de notre présente lettre, cependant comme un cœur, qui désire une 
chose et ne l'obtient pas, ne peut vivre dans le repos, c'est aussi le propre 
d'un esprit, constant dans ses affections, de ne mettre aucun terme à ses 
sollicitations, dès qu'elles ont une fois commencé, et c'est dans ce but que 
nous adressons celle-ci à Votre Sainteté. Le pieux et vénérable frère 
Ponce-André, abbé de Rinipollent, notre bien-aimé conseiller, en qui 
nous avons une confiance méritée, qui est doué de si précieuses qualités, 
et pour lequel nous avons écrit tant de fois à Votre Sainteté, que nous 
regardons comme chose superflue de lui rappeler son mérite et toute l'é- 
tendue de ses vertus; cet abbé est celui pour qui nous avons demandé et 
demandons encore, avec autant de constance et de chaleur que d'im- 
portunité peut-être, mais de raison et de justice, l'évêché, depuis long- 
temps vacant, de Barcelone; et nous le sollicitons de telle manière qu'il 
soit impossible d'y mettre plus d'instance et d'humilité, espérant que 
Votre Sainteté voudra bien satisfaire au vif intérêt que nous portons à 
notre protégé, comme aux éminentes vertus dont le ciel l'a orné. 

Mais cette faveur doit souffrir peu de délais; car indépendamment des 
liens de reconnaissance par lesquels vos nouveaux bienfaits vont, de plus 
en plus, m'attacher à Votre Sainteté, vous ferez une grande et belle œuvre, 
en mettant un terme aux maux qui , dans ce moment, affligent la ville 



Cette lettre est écrite en latin. 



Digitized by 



Google 



(4) 

de Barcelone, à cause du pasteur provisoire et suspect qui la gouverne, 
inconvénient qui résulte de la vacance d'un siège aussi important, et qui 
fait le sujet de ma constante sollicitude: comme ; d'ailleurs, j'ai, sous ma 
main, les moyens de m'opposer à ce désordre, je m'adresse humblement à 
Votre Sainteté, pour en tarir la source; mais aussi je la conjure de ne se 
laisser persuader par personne que je souffrirai le siège occupé par tout 
autre que par celui que je lui présente. Qu'elle veuille donc peser ces 
raisons, écouter ma prière et se rendre à mes supplications; car le mal 
parle plus haut que ma parole, et l'éclair doit être moins prompt que la 
volonté d'en arrêter le cours. L'abbé de Rinipollent est d'une illustre 
origine, ses titres n'ajoutent rien à ses hautes vertus, mon affection le 
recommande, votre bonté fera le reste. 

Que Dieu garde et protège votre personne \ 

Votre humble et dévoué fils, 
le Roi d'Aragon, de Jérusalem et des Deux-Siciles, 

René. 

Par ordre du Roi : Pierre Puig. 



LETTRE IV \ 
A GASPARD GOSSA. 

Au château de Bauge, le IX mars MCCCCLXV1II. 



Nous, René, etc., lorsque, Tannée dernière, notre très-illustre et très- 
cher fils , Jean, duc de Calabre et de Lorraine , lieutenant-général de notre 
royaume d'Aragon, et autres provinces soumises à notre autorité, vous 
pourvut, vous, très-noble Gaspard Cossa, notre chambellan et cher con- 



1 Ce n'est pas la première fois que le Roi Renéfait entendre au Saint-Siège un pareil langage; il avait écrit 
très-sévèrement à Paul II et autres successeurs de saint Pierre, 
3 Cette lettre patente est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



(5) 

seiller, de l'office de capitaine de la province d'Empourias 1 et du diocèse 
de Girone, nous apprîmes que vous en aviez dignement rempli les fonc- 
tions ; nous n'ignorons pas , non plus , que vous nous avez rendu d'autres 
services très-importants, pendant la guerre de Catalogne, et même avant 
l'époque où nous dûmes l'entreprendre ; et votre dévouement est tel qu'il 
seroit digne de plus grandes faveurs que celles que nous vous accordons 
aujourd'hui. 

Cependant , d'après votre humble supplique , par la teneur des pré- 
sentes, et de notre libre volonté, nous acceptons, approuvons, ratifions 
et confirmons l'office de capitaine desdites provinces, que vous conféra le 
duc de Calabre et de Lorraine, notre bien-aimé fils, et nous y applau- 
dissons. 

Nous allons, en conséquence, notifier notre confirmation, à notre pre- 
mier-né, aux lieutenants-généraux et officiers de nos gens de guerre de 
toutes armes, aux baillis, consuls, vicaires, aux châteaux, bourgs, villa- 
ges de la province , pour que chacun, en ce qui le concerne , vous recon- 
noisse et vous obéisse, en cette qualité, comme à nous-même, sans délai 
ni réserve , et qu'il ne fasse ni permette de faire la moindre chose qui soit 
ou paroisse contraire aux présentes, lesquelles, pour qu'elles soient regar- 
dées comme authentiques, sont munies de notre sceau particulier. 

René. 

P. PUIG. 



Empourium, Empourlas , aujourd'hui le Lampourdan , était une ancienne colonie de Marseille. 



Digitized by 



Google 



(6) 



LETTRE V \ 



AU TRÈS-ILLUSTRE ET TRÈS-CHER INFANT DON JEAN, 

DUC DE CALABRE, PRINCE DE GIRONE, NOTRE PREMIER-NÉ , GOUVERNEUR ET LIEUTENANT-GÉNÉRAL 

DU ROYAUME ET DES TERRES D ARAGON. 



Au château de Baugé, le XXII du mois de mars MCCCCLXVIU. 

Très-illustre et très-cher fils, 

Notre féal et ami Moss-Romeu de Marimont nous a humblement supplié 
de vouloir accorder à son père , Bernard de Marimont , la viguerie de 
Barcelone, pour le plus prochain trimestre. Après avoir considéré tous les 
services que lui et son père nous ont rendus, confiant, d'ailleurs, dans sa 
suffisance, ses talents et ses vertus, je serai satisfait que cet emploi ne soit 
confié à nul autre qu'à lui; ainsi, sous ce rapport, je me repose sur vous. 
Si cet office étoit déjà donné, n'oubliez pas, dans l'occasion, que Bernard 
de Marimont vous est recommandé ; nous lui ferons parvenir les lettres et 
provisions. 

Votre père , René. 

P. PUIG. 

1 Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



(7) 



LETTRE VI \ 
AU VÉNÉRABLE ET TRÈS-CHER ANTOINE, 

PROVINCIAL DE L'ORDRE MINEUR DE SAINT-FRANÇOIS. 

An château de Baugé, le XXVIII mars MCCCCLVIII. 

Notre très-cher et vénérable frère, 

Ayant appris, durant ces derniers mois, que la royale chapelle Saint- 
Louis, fondée par les miens, dans notre ville de Marseille, étoit malheu- 
reusement, par la négligence des vôtres, menacée d'une totale ruine j 
quelle étoit désertée par les bons religieux, et pillée par les méchants qui 
la fréquentoient; que le culte divin ne s'y célébroit plus; que ses revenus se 
consommoient en débauches et que tout y étoit profané , nous avons pensé 
qu'il falloit mettre un terme à tant de désordres et porter remède à tous 
ces maux j c'est pourquoi nous avons jugé convenable, pour présider à la 
garde et à l'administration de cette chapelle, de nommer notre cher et bien- 
aimé conseiller et confesseur Bérenger Solsom, professeur de lettres sacrées, 
qui a déjà commencé cette œuvre d'une manière louable, et qui la poursuit 
avec activité , ainsi que nous l'apprennent les lettres du syndic et du con- 
seil de la ville de Marseille, tandis que, vous autres, vous paroissez vous 
opposer à cette réforme; car non-seulement vous ne pouvez souffrir pa- 
tiemment les heureux effets de son zèle , mais vous ne cessez même pas de 
vous y opposer; et lorsqu'il appelle à lui de bons religieux, vous lui êtes 
contraires, et, par d'indignes propos, vous l'exhortez à se désister de sa 
louable entreprise : aussi , ne serai-je pas peu surpris , lorsqu'après avoir 
déposé toutes les passions qui vous aveuglent, de voir votre esprit s'é- 
lever vers le service et les louanges de Dieu. C'est pourquoi nous vous 



1 Cette lettre est écrite en latin. 



Digitized by 



Google 



(8) 

prions et vous exhortons, avec instance , d'adopter la réforme que je vous 
propose et qui me paroît si utile à cette chapelle , et de ne pas différer , 
plus longtemps, à vous y soumettre; mais, mes frères, vous qui aimez la 
vertu et les louanges, de Dieu, placez-vous sous la direction de mon con- 
fesseur, que j'ai nommé ci-dessus; chassez les méchants du couvent, et faites 
qu'on lui accorde une pleine et entière obéissance ; considérez -le comme le 
gardien du monastère ; fuyez tout sujet de scandale, et lorsqu'il est question 
de culte divin, de la restauration de la chapelle, de notre conscience et 
de notre honneur, ne vous disputez pas sur les statuts de la religion qui 
ont été lésés; ce n'est pas ici le lieu de vous dire de vous y conformer. 
Vous connoissez maintenant toute ma pensée , vous me serez donc très- 
agréable, si, comme nous vous l'avons mandé, vous vous y soumettez 
promptement et de bon cœur f . 

René. 

P. PUIG. 



1 Immédiatement après cette lettre, René en écrivit une autre au vénérable Bérenger Solsom , son confesseur, 
pour lui recommander de ne rien épargner pour la réparation de la chapelle en question. Cettelettre annonce 
que Jacques de Bamatzaet Jean Forbi , deux citoyens de Marseille, coopéraient à cette œuvre avec Bérenger 
Solsom, En marge de cette lettre , on voit des notes écrites de la main de César Nostradamus , l'historien de 
Provence. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



( 9 ) 



LETTRE VH 
A I/ÉVÊQCE DE MARSEILLE. 

Aux Ponts-de-Cé, le VI« jour de juillet MCCCCLXVIII. 
MûNS. DE MARSEILLE ET MON COMPÈRE, 

Nous avons été humblement sollicité par quelques pauvres hommes , 
comme vous le verrez clairement par la supplique ci-incluse , que nous 
vous envoyons, au sujet de quelques erreurs et manquemens; si vous 
considérez que ce sont des marins et qu'ils ont beaucoup de charges, 
vous jugerez si c'est un cas de miséricorde. Pour ce qui nous regarde , 
nous voulons que tout leur soit remis et pardonné. 

Que Notre Seigneur Jésus-Christ vous soit en garde 2 . 

René. 

De par le Roi , 
A. Pagan. 



' Cette lettre est écrite en italien. 

a Voici , d'après la tradition , quelle serait l'explication de cette lettre : 

Par une chaude soirée d'été , quelques pauvres marins, montés sur une barque de pécheurs, furent attirés 
vers la plage de Marseille, par les bruyants ébats d'une jeunesse en partie de plaisir. Us abordent et s'élancent, 
à l'improviste, au milieu de cette joyeuse réunion. Quelques minutes après, ils avaient rejoint leur barque, 
qui les emportait loin du rivage. Que s'était-il passé? Quelque chose de grave, sans doute, puisque les cou- 
pables supplient humblement le roi René d'obtenir leur pardon de l'évêque de Marseille. 

Dans ces temps de foi et de croyance religieuse , le repentir et la pénitence suivaient les fautes de bien près. 



TOME I. 



Digitized by 



Google 



( io ) 



LETTRE VIII 
AD PAPE PAUL IL 

De notre château des Ponts-de-Cé, le VIII» jour de juillet, l'an de la Nativité de N. S. MCCCCLXVIII. 

Très-Saint-Père , 

Nous rendons de très grandes actions de grâces à Votre Sainteté de ce 
qu'elle a daigné pourvoir Jean de Montegui de l'évêché de Glandèves, 
ainsi que nous l'en avions suppliée, par nos précédentes lettres ; mais Saint- 
Père , nous ne vous avions pas seulement supplié de lui réserver cet évê- 
ché, mais encore de lui accorder un canonicat et une prébende dans 
l'église d'Aix , et nous ne pouvons pas comprendre comment il est arrivé 
que le prieur de Rumete, de notre propre pays, ait présenté à Votre 
Sainteté, sous notre nom, comme nous l'avons appris, une certaine sup- 
plique, contre notre intention et notre volonté, chose que nous igno- 
rions complètement, pour faire accorder le même canonicat et la prébende 
en question à un certain Marc Guiramaud, qu'on dit être son neveu; et 
celui-ci, en elFet, a obtenu l'un et l'autre, sous un faux nom. 

Le cas est grave, déplorable et digne de correction. Nous ne sommes 
pas médiocrement surpris d'apprendre comment ce personnage a pu mé- 
riter assez de confiance pour obtenir une pareille faveur, là où il n'y 
a voit pour lui aucun document de notre part : comme donc notre intention 
reste tout à fait étrangère à cet événement , et que nous n'avions jamais 
pensé à pareille chose, en faveur de Marc Guiramaud, et que la demande, 
présentée pour lui, à Votre Sainteté, repose sur un faux matériel, nous 
la supplions, avec instance, de vouloir bien révoquer et abolir entière- 
ment la supplique, présentée en faveur de Marc Guiramaud, comme 



Cette lettre est écrite en latin. 



Digitized by 



Google 



( 11 ) 

fausse et subreptice ; de regarder la faveur qu'il a obtenue , comme le prix 
de la fraude et de la supercherie ; de replacer les choses dans leur premier 
état et de réserver le canonicat et la prébende, dont il s'agit, à Jean de Mon- 
tegui, aujourd'hui évêquede Giandèves, qui en est digne, autant par ses 
vertus que par l'attachement que nous lui portons et pour lequel nous avons 
écrit à Votre Sainteté. Ces faits étant accomplis , après avoir bénignement 
accueilli nos actions de grâces, pour tous les bienfaits dont vous nous avez 
comblés, nous conserverons de ceux-ci un éternel souvenir, laissant 
d'ailleurs à votre volonté le soin de la correction de l'acte que nous ve- 
nons de signaler, suppliant toujours votre vénérable personne de pourvoir 
pleinement à la conservation de son honneur et du nôtre. 

Votre très soumis et dévoué fils, 
Le Roi d'Aragon, de Jérusalem et des Deux-Siciles, 

René. 



Par mandement du Roi , mon maître , 
Pierre Pdig. 



( 12 ) 



LETTRE IX 
AD PAPE PAUL II. 

Du château de notre ville d'Angers , le XVIII* jour de juillet, Tan de la Nativité de N. S. MCCCCLXVIII. 

Trés-Salnt-Pére , 

Nous avons appris, depuis long-tems, que l'abbé du monastère Saint- 
Victor, de notre comté de Provence, vouloit résigner cette abbaye à un 
certain personnage que nous ne pouvons agréer. Comme cet acte seroit 
préjudiciable à notre état, il excite toute notre sollicitude; car le monas- 
tère de cette abbaye est situé sur un point qu'on peut appeler la clef du 
port de notre cité de Marseille; et du côté de la mer, il garde si bien les 
citadelles et les remparts qu'il seroit non-seulement imprudent, mais dé- 
raisonnable de confier ce poste à tout autre qu'à un homme parfaitement 
éprouvé. C'est pourquoi, Très-Saint-Père, nous vous supplions instamment 
de ne daigner accepter, à aucune condition, mais de rejeter complète- 
ment cette démission, si ce n'est en faveur de notre vénérable père en 
Jésus-Christ, l'évêque de Marseille, en qui nous avons une confiance sans 
bornes; car ce prélat nous est parfaitement connu, depuis son adoles- 
cence. Il a été presque élevé dans notre palais; dès l'instant que son 
mérite et ses rares vertus nous furent révélés, nous l'acceptâmes, avec 
joie, dans notre secrétairerie; il nous fut long-temps attaché, en qualité 
de secrétaire intime. Dans la suite, lorsque nous connûmes jusqu'où alloit 
son dévouement à notre personne, et son intégrité, et son zèle pour tous 
nos intérêts, et sa probité, nous lui confiâmes, sans hésiter, non-seu- 
lement ce qui étoit du ressort du secrétariat, mais encore, et jusqu'à ce 
jour, presque toutes les affaires, et celles qui nous touchent le plus. 

1 Cette lettre est écrite en latin , comme toutes celles qui traitent des affaires d'église. 



uigmzea Dy 



Geogk 



( 13 ) 

D'un autre côté, nous ne laisserons point ignorer à Votre Sainteté que le 
titulaire actuel paroît négliger les intérêts de cette abbaye; on diroit, en 
effet, que déjà beaucoup de ses dépendances sont menacées d'une prochaine 
destruction et sur le point de tomber en ruines. 

C'est par ces motifs, Très-Saint-Père, que nous désirons ardemment, 
et pour vous et pour nous, qu'il soit efficacement remédié à cet état de 
choses et que la résignation de cette abbaye ait lieu en faveur de l'évêque 
de Marseille; car, dans le temps où nous sommes, il ne seroit pas prudent 
de permettre qu'elle passât en d'autres mains que les siennes. Il est donc 
d'un haut intérêt pour Votre Sainteté, si cette abbaye venoit à vaquer 
par résiliation ou de toute autre manière, qu'elle daigne et veuille en 
conférer le titre à l'évêque de Marseille , qui nous est si dévoué : nous l'en 
supplions de nouveau , soit par la considération et pour l'affection qu'elle 
nous porte, soit en faveur de ses vertus, et surtout pour les raisons déjà 
déduites. Ainsi Votre Sainteté satisfera complètement aux intérêts de l'é- 
glise et aux nôtres qui, nous le répétons, éveillent toute notre sollicitude, 
et nous l'en remercierons comme d'une grâce spéciale. Nous espérons, avec 
confiance, que Votre Sainteté nous exaucera dans cette affaire, ainsi qu'elle 
a daigné le faire, avec tant de bonté, en d'autres circonstances. 

Que Dieu garde votre auguste personne. 

De Votre Sainteté, 

le fils humble et soumis, 

René. 



Par mandement du Roi , mon maître, 
Pierre Puig. 



( 1* ) 



LETTRE X 
AU PAPE PAUL II. 

Au château de notre ville d'Angers, le XVI du mois d'août MCCCCLXVI1I. 

Très-Saint-Père , 

Je réfléchissois , ces jours derniers, que, par les soins de divers 
princes, plusieurs personnages avoient été promus au cardinalat, tandis 
qu'aucun de mes sujets n'a, par mes soins, obtenu cet honneur, comme 
si je n'en avois pas qui fussent également dignes de ce rang : je ne 
puis l'attribuer qu'aux malheurs deS temps, la chose publique l'exigeoit, 
mais le besoin des temples, répandus dans mes domaines , m'impose la loi 
de m'adresser, à mon tour, à Votre Sainteté, pour le même objet; aussi 
lui avons-nous déjà écrit en faveur de notre révérend père en Jésus- 
Christ, l'archevêque d'Arles, notre conseiller intime, notre procurateur et 
orateur, que nous chérissons pour de grands et nombreux motifs : il est 
né d'une famille illustre, et il n'est pas moins recommandable par sa vie 
que par son esprit, sa science et ses mœurs, ainsi que nous l'avons déjà 
fait connoître à Sa Sainteté : il est versé , d'ailleurs , depuis long-temps , 
dans la connoissance des affaires de la cour de Rome , et fort exercé dans 
le maniement de celles qu'on lui confie. Il est constant, vigilant et 
fidèle; et s'il faut s'en rapporter à des témoignages de personnes graves, 
il est bien vu de Votre Sainteté , de l'Église de Dieu et du Sacré Collège 
des cardinaux, ce qui le rend digne de cette haute distinction : c'est 
aussi ce qui nous engage à la solliciter pour lui , avec plus d'assurance. 
Très-Saint-Père, nous vous supplions donc très instamment, d'une ma- 
nière telle qu'il nous soit impossible d'y mettre plus d'empressement et 



Cette lettre est écrite en latin. 



Diy i lizud by 



Google 



( 15 ) 

de zèle, de l'élever à cette dignité, en temps opportun, et cela autant à 
cause de la bienveillance particulière que vous daignez me témoigner, et 
que je suis si jaloux de conserver, que pour ses grandes vertus et son 
mérite éminent. Inspirée par sa bénignité naturelle, si Sa Sainteté, comme 
nous le demandons et espérons, se rend à nos supplications, elle resser- 
rera les liens qui nous unissent à elle , l'archevêque et moi ; elle pour- 
voira aux exigences de l'Église et remplira glorieusement ses saintes fonc- 
tions. Nous avons lieu d'espérer, si nos vœux s'accomplissent, qu'il en 
résultera non-seulement un grand bien et un précieux ornement pour le 
Saint-Siège apostolique et toute l'Église chrétienne , mais encore pour les 
fidèles qui paroissent dans l'attente d'un défenseur et d'un commun re- 
fuge ; car plus un esprit , qui brille par sa vertu , est élevé en dignité , 
plus il est utile à ses semblables; et la clarté, qu'il répand, apparoît à tous 
les regards, comme une vive lumière.... 

Votre humble fils, 
René. 

Par mandement du Roi , mon maître t 
PtJlG. 



Digitized by 



Google 



( 16) 



LETTRE XI 
AU COMTE DE VAUDEMONT. 

Au château de notre ville d'Angers , le XXI dn mois d'octobre MCCCCLXV11I. 

Illustre comte, mon gendre, aussi cher que mon propre fils, et notre 
lieutenant général, 

j'ai été informé que la veuve Puiadu étoit détenue dans les prisons 
de Barcelone, pour certain crime dont elle seroit inculpée; quoique nous 
soyons convaincu que vous ne permettriez pas, en faveur de la partie 
adverse, ou de toute autre manière, qu'on exerçât contre elle la moindre 
injustice; cependant, par condescendance pour les supplications à nous 
adressées par certaines personnes, nous vous prions d'avoir, pour recom- 
mandée, de notre part, la dite veuve, et de ne pas permettre, par quelque 
voie que ce soit, qu'elle soit vexée ou molestée, contre la justice. 

Votre père , 
René. 

P. PUIG. 

1 Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



( " ) 



LETTRE XII 1 . 
AU COMTE ISTLE, 

VICE GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE LA PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE. 



Dada en lo nostre castell de la ciotat de Angers, 
à XIII de novembre del an MCCCCLXV1I1. 



Comte, 

Nos avem scrit , per diverses 
lelres closes e diverses coses al il- 
lustre comte de Vademont, gendre 
car comme a fill, loctenent gênerai 
nostre; et perche porra esser que 
ell nos trobas en loch opportu per 
poder comodament exequir lo que 
li scri vim, vos encarregam et manem 
que en tal cas, qualsevol letres que 
nos hetiam fêtes, al dit loctenent 
gênerai nostre, les quales per lo 
dévot nostre Jacob Manelli vos sien 
presentades, vos exequiam ab tôt 
effecte segons la seye et ténor de 
aquelles axi liberament corn si a 
vos fossen diregedas et no hara 
falla, com tal sia la intentio e vo- 
luntat nostra. 

René. 

Pere Puig. 



1 Le texte de cette lettre est en catalan. 
TOME I. 



De notre château de la ville d'Angers, le XIII du 
mois de novembre de Tan MCCCCLXVIH. 



Comte, 

Nous avons écrit, dans diverses 
lettres closes, plusieurs importantes 
choses à l'illustre comte de Vaude- 
mont, notre gendre, qui nous est 
aussi cher que notre fils, et notre 
lieutenant général, et comme il 
pourroit se faire qu'il ne se trouvât 
pas dans un lieu favorable, pour exé- 
cuter convenablement les ordres que 
nous pourrions lui transmettre, nous 
vous chargeons et vous ordonnons, 
dans ce cas, quelles que soient les 
lettres que nous ayons écrites à notre 
dit lieutenant général, lesquelles 
vous seront remises par notre dévoué 
Jacob Manelli, de les exécuter fidèle- 
ment dans toute leur teneur, et aussi 
librement que si elles vous avoient été 
directement adressées à vous-même, 
et vous n'y manquerez pas; car telle 
est notre intention et notre volonté. 

René. 

Pierre Puig. 

3 



Digitized by 



Google 



( 18 ) 



LETTRE XIII 



AU SOUVERAIN PONTIFE PAUL II. 



SUPREMO PONTIFICI PAULO II. 



Du château de notre ville d'Angers, le XVIII* jour du 
mois de novembre de l'année de la Nativité de N. S. 
MCCCCLXVIII. 



Dat. apud castellum civitatis nostrae Andegavi, diedecimo 
octavo mensis novembris , anno Nativitatis Domini 
MCCCCLXVIII. 



Très-Saint-Père , 

Le frère Léon de Calabre, reli- 
gieux de l'ordre mineur de Saint- 
François, s'est dévoué à notre ser- 
vice, et nous acceptons volontiers ce 
qu'il fait pour nous , tant à cause de 
sa fidélité à notre personne que pour 
son intégrité j c'est pourquoi nous 
désirons lui conférer quelque béné- 
fice ecclésiastique dont la collation 
nous appartient. Nous supplions 
donc Votre Sainteté de daigner ac- 
corder, audit frère Léon, l'autorisa- 
tion d'obtenir l'un de ces bénéfices, 
jusqu'à concurrence de cinquante 
livres de revenus , par an. 

Que le ciel protège votre auguste 
personne. 

De votre Sainteté , 

l'humble et dévoué fils, 
Le Roi d'Aragon, de Jérusalem 
et des Deux-Siciles, 



René. 



Pdig. 



Sanctissime ? Religiosissime , 

Religiosus vir, frater Léo de 
Calabria , ordinis minoris Sancti 
Francisci, servitiis nostris deditus 
est, ejusque opéra, tum propter 
fidem suam in nos , tum propter 
suam integritatem libenter utimur. 
Quamobrem cupimus sibi benefi- 
cium aliqnod ecclesiasticum , eu jus 
collatio ad nos pertineat, conferre. 
Supplicamus igitur Sanctitatem Ves- 
tram ut licentiam ejusdem obti- 
nendi beneficii usque ad summam 
redditum annum librarum quin- 
quaginta, praefato fratri Leoni con- 
cedere dignet et velit. 

Almam protegat Dominus per- 
sonam vestram. 

Ejusdem Sancti talis Vestrae, 

humilis et devotus filius 
Rex Aragon., Jerosol... et 

utriusque Siciliae, 

René. 

PUIG. 



Digitized by 



Google 



( 19 ) 



LETTRE XIV. 



A L'INFANT DON JEAN , 

DUC DE CALABRE , PRINCE DE GIRONE , GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL DANS LES ROYAUME 

ET TERRES D'ARAGON. 



Au palais de notre ville d'Aix, le VIII décembre MCCCCLXVIII. 

Très-illustre et très-cher, notre premier-né, 

Nous vous faisons savoir, par ces présentes, que nous donnons, de 
notre entière et pleine volonté, la vicomté de Bas et de quelques autres 
châteaux et terres au noble et ami Barthélemi de Garet. Après avoir 
pris connoissance des lettres exécutoires, ouvertes et closes, que nous 
avons délivrées pour assurer la possession de ces terres , nous espérons , 
puisqu'elles sont rentrées sous notre obéissance, par la grâce de Dieu, 
qu'à l'heure même vous en aurez mis le contenu en exécution. Vous 
chargeant affectueusement d'en accomplir l'effet, sans délai , et vous n'y 
manquerez pas; car telle est notre entière et ferme volonté. 

Notre illustre et très-cher premier-né, que la sainte Trinité soit votre 
digne garde ! 

Votre père, 
René. 

P. PUIG. 



:ed by 



Google 



(20) 



LETTRE XV \ 
A TOUS OFFICIERS DE JUSTICE. 

Au château de notre ville d'Angers, le XXIII du mois de décembre MCCCCLXVIU. 

René, etc., à tous officiers de justice et tribunaux de quelque pouvoir 
ou juridiction que ce soit et autres , salut et bénédiction. - 

Touché de compassion de l'état malheureux où se trouve notre très- 
fidèle Botareti, gentilhomme de notre ville d'Aix, non que ce soit par 
mauvaise conduite, mais par un revers de fortune, occasionné par la 
perte d'une caravelle lui appartenant, chargée de diverses provisions et 
que lui a prise, en pleine paix, le Roi Jean, et désirant que ledit gen- 
tilhomme puisse reprendre librement le cours de ses affaires et satisfaire 
ses créanciers ; 

Voulons que, libre de sa personne et de ses actions, il puisse con- 
tinuer son trafic ; et que, pendant le cours de deux années, sur notre 
assurance et foi royale, aucun créancier, aucun tribunal, aucune or- 
donnance, titre, obligation, écrit ou parole puissent lui être opposés, 
et lui apportent le moindre obstacle, dans ses rapports mercantiles ou 
autres 2 . 

René. 

Pagaïs , secret. 

1 Cette lettre est écrite en catalan. * 
a René ne se borna pas à cette faveur ; car il accorda bientôt à Botareti l'exploitation des mines d or , 
d'argent, d'azur , d'étain , de fer , de jayet, d'alun , de soufre , de mercure , de vitriol , de charbon , enfin 
de toutes celles qui produisent des substances métalliques et autres , qui se trouvaient dans ses états. 



DtgîTîzBcJby 



Lions antiques ( Piédestal du trône du Roi René) 




Sur le Casque cle s 1 Maunce. ( Buisson Ardent ) . 





Le Roi René, 
(Bas -relief du Cabinet de M!" de S*. Vincens ) . 




Crosse de s* Nicolas. 
(Buisson Ardent j. 



Lettres armoinées du manuscrit du Roi René. ( Bibliothèque dAix). 



Digitized by 



Google 



- ■ — — - ■ - — ~ — — -- 



(21 ) 



LETTRE XVI. 
A HONORÉ DE BERRE, MAITRE DU PALAIS. 

Au palab de notre ville d'Angers, le XXIV du mois de décembre MCCCCLXV1II. 

René, etc., etc., etc. , à tous ceux qui les présentes verront et à chacun 
en particulier, salut. 

Nous vous faisons savoir qu'étant instruit, par une longue et véritable 
expérience, de l'aptitude, prudence, zèle, probité et de plusieurs autres 
qualités qui distinguent notre fidèle valet de chambre, Joannuce Zigô 
Àtino, et voulant l'élever au dessus du rang qu'il occupe, et l'appeler: 
par un effet spécial de notre grâce et justice, à un plus haut emploi . 

Touché dés motifs que nous venons d'indiquer et de plusieurs autres, à 
nous connus, nous faisons, créons et instituons, de notre science certaine , 
de notre grâce et pleine volonté, ledit Joannuce, maréchal de nos 
palais; comme par ces présentes lettres, le faisons, créons et instituons 
' en cette qualité, et le pourvoyons de cet office de maréchal, le possédant 
et l'exerçant, autant que durera notre volonté, avec les gages accoutumés, 
honneurs, privilèges, pouvoirs, prérogatives, immunités, prééminences, 
franchises, libertés, émoluments et autres droits, duement attachés à l'office 
de maréchal, et dont ses prédécesseurs étoient dans l'usage de jouir. 

Mandons, en conséquence, aux maîtres de nos habitations et à tous nos 
officiers et sujets , institués ou à instituer dans toute l'étendue de nos 
domaines, auxquels les présentes lettres parviendront, et auxquels il 
appartient de faire prêter, avant toutes choses, audit Joannuce, le ser- 
ment accoutumé, sur les quatre évangiles de Dieu, de le tenir et re- 
garder comme maréchal, en pleine possession de sa charge; 

Voulons aussi que les maîtres de nos habitations le fassent, eux-mêmes, 
reconnoître comme tel, et cela sans délai; qu'ils le fassent jouir de tous les 
droits et prérogatives, ci-dessus indiqués, pendant tout le temps que du- 



(22) 

reront ses fonctions; et que toutes les fois que l'exercice de sa charge 
l'exigera, autant les maîtres eux-mêmes de nos palais que les autres of- 
ficiers, déjà désignés, lui prêtent assistance et secours, et l'aident conve- 
nablement, dans ses opérations. 

Que tous ceux qui se plaisent à notre bonne grâce et faveur s'abstiennent 
d'opposer quoique ce soit de contraire à notre volonté. 

En témoignage de ce que dessus, nous avons ordonné d'expédier les 
présentes, souscrites de notre main et munies de notre scel y suspendu 

René. 

Pierre Puig. 



LETTRE XVII. 
A JEÂ.N , DUC DE CALABRE. 

An château de notre ville d'Angers, le XXVIII du mois de décembre MCCCCLXVIl IT. 

René, par la grâce de Dieu, etc., à notre très-cher infant, premier-né, 
Jean, duc de Calabre et de Lorraine, prince de Girone, gouverneur du 
royaume et terres d'Aragon, notre lieutenant général, salut et bénédiction 
paternelle. 

Il nous a été très-humblement exposé, par notre fidèle gentilhomme 
d'Aix, Jean Botareti, que, pendant ces dernières années, étant alors en 
pleine paix avec le Roi Jean et le royaume de Valence , il fit naufrage 
avec une certaine caravelle, chargée de provisions ; que lorsqu'il se mit en 
devoir de vendre ces provisions, la caravelle même et tout ce qu'elle 
renfermoit lui furent enlevés, par des sujets du même Roi Jean, et qu'il 

1 On moutroit encore , à Aix , il y a peu d'années , le parchemin dont il est ici question. René s'étoit plu 
à l'embellir de plusieurs jolis dessins et à en peindre les premières lettres initiales, avec un soin extrême. 



( 23 ) 

ne put, quelque diligence qu'il fît, en rien obtenir; mais revenant en 
Provence, avec de certains documents, il obtint enfin, de notre lieutenant 
en ces lieux , d'exercer quelque représaille contre les sujets dudit Roi 
Jean. La guerre étant survenue, les représailles devinrent impossibles, et 
Botareti nous expose que, par cet événement, il est tombé dans un grand 
malheur, et qu'en compensation de ses pertes, nous daignions lui accorder 
quelque faveur, sur les biens des sujets rebelles dudit Roi. 

Il nous a paru utile, avant tout, de le renvoyer vers vous. Veuillez donc 
l'entendre; et, après vous être bien informé de cette affaire, vous jugerez 
ce qu'il sera convenable de faire, pour qu'il obtienne justice. 

René. 

Par mandement du Roi, mon maître , 
Pierre Puig. 



LETTRE XVIU. 
AU PAPE PAUL II. 

An château de notre Tille deBaugé, le XXV du mois d'avril , l'an de la Nativité MCCCCLXVI11. 

Trés-Saint-Père, 

Nous avons appris, depuis longtemps, que l'évêché de Glandèves, 
dans notre comté de Provence, étoit vacant, par la mort du titulaire 
qui l'occupoit. Nous désirons que cet évêché soit conféré à notre cher 
et conseiller Monmeillan (Monmeyano), versé dans la connoissance des 
décrets , docteur et chanoine de l'église d'Aix , envers lequel nous 
sommes fort redevable. C'est un homme d'une fidélité reconnue, de 
mœurs pures , versé dans les lettres sacrées , et l'un des ornements de 
l'église de Dieu; il a bien mérité de nous, c'est ce qui nous fait dire 
qu'il est réellement digne de cette faveur. Cet évêché, d'ailleurs, étant 
situé vers l'extrémité de la province, en est comme une sorte de rempart, 



(24) 

et il ne seroit pas à propos de le confier à tout autre qu'à un homme 
éprouvé; c'est pourquoi nous ne pensons qu'à lui seul, nous n'élevons 
notre voix qu'en sa faveur, parce que notre esprit et notre volonté ne se 
reposent que sur lui seul; nous supplions, en conséquence, aussi humble- 
ment, aussi soigneusement qu'il est possible, Votre Sainteté de pourvoir 
ledit Monmeillan de cet évêche, tant à cause de nous, qu'à cause de ses 
vertus; ainsi seront satisfaits, en même temps, les besoins de l'église et les 
nôtres , et notre gratitude sera sans bornes. 

Que Dieu tienne sous sa protection sa vénérable personne. 

Votre humble fils, 
René. 

P. PUIG. 



LETTRE XIX. 



AUX RESPECTABLES ET MAGNIFIQUES SEIGNEURS, 

LES GOUVERNEURS ANCIENS ET DÉPOSITAIRES DU POUVOIR DE LA PUISSANTE VILLE DE GÊNES , 

ET MES TRÈS-CHEBS AMIS. 



Du château de notre ville d'Angers, le XV III février MCCCCLXX. 

Le Roi d'Aragon, de Jérusalem, des deux Siciles, etc., etc. 
Respectables et magnifiques seigneurs et mes très-chers amis , 
Nos fidèles sujets, Nicolas Ginot et Jean de Logres, que nous avions 
envoyés, l'année dernière, auprès du Roi de Tunis, nous ont exposé, 
avec un vif chagrin, que revenant vers nous, dans le mois d'août, et 
lorsqu'ils approchoient du port de notre ville , il leur fut enlevé par une 
barque, qu'on nous dit être destinée à la garde du port et qui portoit 
votre pavillon, un prêtre de nation sarde, nommé Pore, qu'ils avoient 
confié à un certain navire génois, et qu'à notre considération, ledit 



Digitized by 



Google 



(25) 

Roi de Tunis leur avoit livré, moyennant la somme de cinq cents doubles 
écus d'or mauritains. 

Nos fidèles sujets ne s'attendoient nullement à ce procédé ; mais ce qui 
rend la chose plus grave encore, c'est que non-seulement ils n'ont pu 
se faire rendre le captif, mais toute justice leur a été refusée, et même 
ils n'ont pu trouver un notaire qni ait voulu recevoir leur plainte, ou 
prendre seulement quelque information sur cette affaire ; c'est pourquoi 
si la chose, comme je n'en puis douter, s'est ainsi passée, je ne suis pas 
médiocrement surpris de voir combien cette conduite s'éloigne de la 
justice, et répond mal à l'ancienne amitié qui me lioit aux Génois. C'est 
par ces motifs que nous vous prions instamment , d'abord au nom de la 
justice, et requérons, au nom de notre amitié, de faire rendre pleine et 
entière justice à nos fidèles sujets , soit en renvoyant le captif, ou la somme 
payée pour lui, comme nous agirions envers vos citoyens, si le cas se 
produisoit de notre part. C'est ainsi que vous ferez droit à la justice et 
à l'amitié ; croyez donc à la réciprocité de nos sentiments l . 

René. 

Par ordre du Roi , mon maître , 
Pierre Puig. 

1 René recommande cette affaire à son consul à Gênes, Raphaël Torcille, et rengage à ne rien négliger 
pour se faire rendre justice. 



TOME I. 



4 



( 26 ) 



LETTRE XX \ 
A FERRADO DE TORRES. 

De la ville d'Angers, le XIV du mois de mars, Tan MCCCCLXX. 

René, etc., etc. 

Pour les bons services que vous nous avez rendus, notre amé Ferrado de 
Torres, et pour plusieurs autres motifs, dont nous ne croyons pas utile de 
faire ici mention, par la teneur de la présente, et dans notre royale bonne 
foi, nous promettons de vous donner la baronnie de Ribelles, qui appar- 
tient à notre ennemi , et de vous investir de la procuration et de la capitai- 
nerie de Balaguer. 

En vous accordant cette grâce, je ne puis omettre de vous dire que nous 
entendons que ces choses, que nous vous donnons, ne font point partie 
de notre patrimoine, mais qu'elles ne seront données à personne autre que 
vous, Ferrado de Torres, ou les vôtres. 

Sur votre demande, nous vous ferons délivrer les titres et provisions 
nécessaires en pareilles circonstances. En attendant, nous voulons que le 
présent avis ait autant de valeur que si la feuille , qui le renferme , étoit 
revêtue de la forme publiquement reconnue; et pour plus grande pré- 
caution, nous ordonnons, à nos protonotaires et secrétaires, d'expédier les- 
dites pièces et provisions dans la forme publique, pour que nous y ap- 
posions notre signature, lorsque vous les réclamerez; en témoignage de 
quoi, nous ordonnons que la présente pièce, signée de notre main, soit 
scellée de notre sceau particulier. 

René. 

P. PUIG. 



Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



(27) 



LETTRE XXI 
A NOS CHERS ET FIDÈLES SUJETS, 

LES VICAIRE ET SYNDICS DE LA VILLE DE MARSEILLE. 

A notre ville d'Aix, le XII du mois de juin MCCCCLXX. 

NOS TRÈS-CUERS, 

Mus par des motifs justes, nous venons vous entretenir d'un certain 
navire dont Raphaël Julia est le capitaine, et Pierre Bosch le patron; 
et d'un autre navire pris par le premier, qu'on nous dit être , avec son 
capteur, dans le port de notre ville de Mahon, de l'île de Minorque; 
et comme ils doivent être amenés à l'entrée du port de Marseille, au lieu 
vulgairement dit la Gor ganta, sous la conduite de Mathieu Rouyo, nous 
voulons que ces deux bâtiments soient bien traités par tout le monde. 
C'est povirquoi nous disons et mandons, expressément et aussi absolument 
que nous le pouvons, que vous accueilliez bien et avec humanité et les 
navires et toutes les personnes qui s'y trouvent; que vous n'apportiez 
aucun obstacle aux équipages, ni aux biens qui leur appartiennent; que 
vous n'éleviez aucune difficulté ni empêchement de quelque nature que 
ce soit, et que vous ne souffriez pas que d'autres se permettent de leur 
en susciter. 

Nous espérons que, tant que vous compterez notre bienveillance pour 
quelque chose, vous ne ferez rien de contraire à nos vœux. 

René. 

P. PuiG, secrétaire. 



Cette lettre est écrite en latin. 



Digitized by 



Google 



( 28 ) 



LETTRE XXII \ 
AD PAPE PAUL II. 

A Aix, le XVIII do mois d'août MCCCCLXX. 

Très-Saint-Père , 

Nous n'aimons pas médiocrement notre noble honoré Flotte, recteur des 
études de l'université d'Aix et bachelier in utroque jure; car il se fait re- 
marquer par l'excellence de la science autant que par l'aménité de ses 
mœurs et de ses qualités personnelles, qui sont telles qu'elles méritent, 
et avec raison, d'être distinguées et chéries. Or il a résolu d'entrer dans le 
service de l'Église de Dieu; c'est ce qui me porte à lui être favorable. C'est 
par ces motifs que nous vous supplions, aussi humblement que nous 
le pouvons, de recevoir notre honoré Flotte comme un homme réellement 
distingué par son savoir et ses vertus, autant que par l'estime qui lui est 
due et l'intérêt que nous lui portons, sans préjudice, toutefois, de ceux 
pour lesquels nous vous avons précédemment supplié 

Que Dieu garde votre vénérable personne. 

Votre humble fils, 
René. 

Par ordre du Roi, mon maître, 
Pierre Puig. 



1 Cette lettre est écrite en latin. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



( 50 ) 



LETTRE XXIII. 
AU PAPE PAUL II. 

A Tour», le V du mois de novembre MCCCCLXX. 

Très-Saint-Pére , 

Nous avons, déjà plusieurs fois, supplié Votre Sainteté, soit par 
lettres, soit par nos envoyés, de daigner élever à la dignité de cardinal 
notre révérend père en J.-C, l'archevêque d'Arles, notre conseiller, 
cousin, procurateur et orateur, pour qui nous avons une grande amitié ; 
mais jusqu'à ce jour, Elle ne nous a point exaucé : nous apprenons 
cependant qu'Elle a promis d'accorder cet honneur à plusieurs per- 
sonnages moins dignes, peut-être, que celui à qui je m'intéresse avec tant 
d'instance. Et cela, Saint-Père, à la prière de princes qui sont loin d'être 
mes amis : mais comme nous pensons qu'il importe grandement que vous 
prêtiez enfin l'oreille à nos sollicitations, non-seulement à cause de l'éten- 
due des états de notre domination, mais encore à cause des besoins des 
églises dont ils sont embellis , nous ne pouvons nous abstenir de continuer 
nos humbles prières, jusques à ce que Votre Sainteté nous ait exaucé. 
Nous lui avons déjà fait connoître l'illustre origine et les éminentes ver- 
tus de l'archevêque d'Arles j nous lui avons fait pressentir la vive affection 
qu'il nous avoit inspirée , ainsi que les obligations dont nous lui étions re- 
devable, laissant à Votre Sainteté le soin de peser les hautes qualités de 
son esprit et de considérer combien il a déjà mérité de vos bontés, du 
collège des cardinaux et de l'Église de Dieu. 

D'après ces considérations, nous supplions Votre Sainteté et la conju- 
rons de nouveau, avec un soin extrême, et non d'une manière vulgaire, 
mais avec tant d'empressement et de persistance , qu'il nous soit impossible 
d'y mettre plus de zèle, de diligence et d'effusion de cœur, de daigner 
élever, à la première occasion favorable, notre digne archevêque au rang 



(30) 

suprême de cardinal , autant pour la tendresse que nous éprouvons pour 
lui, et qui ne s'éteindra jamais dans notre cœur, qu'à cause de son rare 
mérite et de ses hautes vertus , qui réclament en sa faveur cette glorieuse 
dignité. Que si Sa Sainteté, par sa bénignité naturelle ou pour l'amour de 
nous, nous accordoit cette pieuse faveur, elle nous attacheroit à elle par 
les liens d'une éternelle reconnoissance : le souvenir de ce bienfait ne sor- 
tiroit plus de notre mémoire. Cette dignité, d'ailleurs, seroit merveilleu- 
sement bien placée: les besoins de nos provinces seroient satisfaits, les 
églises et nos peuples, que soutient cette attente, auroient enfin obtenu 
ce défenseur et ce réfuge qui leur est si nécessaire, et pour tout dire, en 
un mot, Votre Sainteté, par cette grâce, auroit admirablement rempli 
le devoir pastoral. 

Que votre vénérable personne soit à jamais sous la garde de Dieu. 

Votre humble fils, 

René. 

Par mandement du Roi y mon maître, 
Pierre Puig. 

Cette lettre, écrite en latin, se termine par une apostille , en français de l'époque, que nous reproduisons 
fidèlement, avec ses abréviations. 

Père Saint e mo benoist Seigneur, je suplie Vostre Saincteté cy très- 
humblement et de tout mon povoir, q'il plaise à Voustre Sainctie à cette fois 
por montrer Famor q de vre grâce Voustre Santité m'a to 2 jo 2 3 motrée et fet 
dire qu'aves à moy, e sur tous les services q je vous puis fere com de bon 
cuer y suis a cette et vul to 2 jours estre à voustre service, qu'il vous plese 
e cv le m'otroiez. 



( 31 ) 



LETTRE XXIV. 
AU ROI DE TUNIS. 

An château d'Angers, le XVI du mois de février MCCCCLXXI. 

René, etc., 

Au sérénissime prince ottoman, le Roi de Tunis, salut, pour le culte de 
la foi catholique. 

Sérénissime Roi, notre fidèle vassal et serviteur, Autonelle de Rosan, 
porteur de la présente, en compagnie du respectable Antoine Falconieri, 
se rend dans les terres de votre royaume , pour y vaquer à des affaires 
particulières, et en rapporter certains objets, ainsi qu'il nous Ta exposé. 
C'est pour cela que nous vous prions de vouloir lui être favorable, autant 
à son entrée dans vos états, que durant le séjour qu'il y fera, et lorsqu'il 
en sortira, avec les choses qu'il doit en rapporter : cela nous sera vérita- 
blement très-agréable; et si vous désiriez quelque chose de nous, nous 
vous prions de nous l'écrire et d'être persuadé que, si nous le pouvons, 
nous mettrons 1# plus grand empressement à nous conformer à vos désirs. 

René. 

Par mandement du Roi, mon maître , 
Pierre Puig. 



Cette lettre est écrite en latin. 



Digitized by 



Google 



( 32 ) 



LETTRE XXV 



A notre château d'Angers , le XXI dn mois de février MCCCCLXXI. 



René, etc., 

Aux lieutenant général , dans nos Royaume et terres d'Aragon, 
gouverneur, sous-gouverneur de notre principauté de Catalogne, vice- 
amiral, capitaines généraux et autres capitaines de mer, quels qu'ils soient, 
aux capitaines, patrons, commis, sous-commis, commandants et marins 
des balancelles , caravelles , galéaces , galères , brigantins et de tous autres 
navires marchands ou armés en guerre , portant notre pavillon , gardes de 
mer et autres ofïiciers ou personnes nous obéissant, auxquels ces présentes 
parviendront, 

Salut et amour. 

Vous saurez que nous avons accordé, comme nous accordons par les 
présentes , à notre féal et amé Antoine Rotnira , marchand de notre ville 
de Barcelone, d'aller, ou de commettre quelqu'un pour aller, avec ses mar- 
chandises, excepté pourtant celles qui sont mentionnées dans les présentes, 
dans les ports du royaume de Sardaigne et de l'île de Sicile; déclarant 
d'abord audit lieutenant et à vous autres, par la teneur des présentes, et 
l'expression de notre volonté, qu'une condamnation de deux mille florins 
d'or d'Aragon sera portée contre celui d'entre vous qui s'opposera, de quel- 
que manière que ce soit, en exigeant des droits, ou par des actes contraires, 
audit Antoine Romira, ou à celui qui agira en son nom, soit à Barcelone, 
soit dans d'autres lieux , allant auxdits ports de Sardaigne et de Sicile, ou 
à son retour. 

Qu'on laisse donc naviguer librement , aller et venir ses bâtimens 
chargés de ses marchandises et autres objets lui appartenant, et cela 

' Celle lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



(Villeneuve - le^ - Avisons ^ . 

Le^ Roi Renr' pinx . P. Hawfie cfel. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



(33) 

pendant l'espace de dix-huit mois que durera la permission à lui accordée 
par ces présentes , à dater de ce jour,- et tous percepteurs de droits et autres 
autorités veilleront à ce qu'il ne soit fait aucune retenue sur leurs biens, 
aucun tort à leurs personnes ; à ce qu'on ne leur suscite ni embarras , ni 
difficultés; d'un autre côté, ils veilleront à ce que ledit Antoine Romira, 
ou celui qui pourra le remplacer, n'emporte des terres de notre obéissance, 
auxdits ports de Sardaigne et de Sicile, ni or, ni argent, en vaisselle ou 
en lingot, ni en monnoie, ni approvisionnements, ni armes, ni salpêtre, 
goudron, poudre à canon ou à espingoie; et surtout à ce qu'il ne trans- 
mette ni lettres, ni avis, ni traités contre notre État. Enfin ledit Romira, 
ou son remplaçant, ne devra avoir, en argent monnoyé, que ce qui sera 
nécessaire pour son voyage. 

Gardez-vous de faire ou de laisser faire quoique ce soit de contraire à 
ce que le lieutenant générai vous ordonnera, sous les peines portées plus 
haut, et prenez soin de mériter mes faveurs. 

En témoignage de ce que dessus, nous avons ordonné que les présentes, 
signées de ma main, soient pourvues de notre sceau particulier. 

René. 

Par mandement du Roi, mon maître \ 
Pierre Puig. 



TOME I. 



Digitized by 



Google 



(34) 



LETTRE XXVI \ 
AD COMTE ISTLE, 

LIEUTENANT GENERAL DU GOUVERNEUR DE LA PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE. 

Au châtean de notre ville d'Angers, le XXIV février MCCCCLXXI. 

Comte , 

Le vénérable et cher messire Glaude de Bastide , abbé de Saint-Félix 
de Girone, ancien aumônier de notre illustre premier-né d'heureuse mé- 
moire, nous a prié de lui délivrer certaines lettres pour qu'il puisse exiger 
les cens, dîmes, prémices et certains autres droits attachés à ladite abbaye, 
et qu'il soit non-seulement secondé dans l'exercice et le maintien de ses 
droits, mais protégé dans tout ce qui regarde la possession de l'abbaye. 
Telles sont mon intention et ma volonté, que vous veilliez constamment à 
l'accomplissement des constitutions et des lois du pays, et que vous ne 
permettiez jamais que ledit messire Glaude soit molesté dans sa personne 
et ses biens , par quelque individu que ce soit et de quelque titre qu'il 
soit revêtu. 

Nous vous chargeons et mandons expressément de faire suivre d'un 
prompt effet les ordres ci-dessus mentionnés. 

René. 

P. PUIG. 



Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



(35) 



LETTRE XXVII '. 
AU CARDINAL NICENE. 

Aa châteaa de notre ville d'Angers, le XXVI février de Tannée MCCCCLXXI. 

Révérend père en j.-c. et notre cher ami, 

Nous donnons des lettres adressées au Souverain Pontife, en faveur du 
respectable Mathieu Magri de Garicys, physicien 2 , protonotaire du saint- 
siége. Vous connaîtrez le contenu de ces lettres, et comme nous n'ignorons 
pas combien vous pouvez appuyer notre demande, veuillez employer votre 
crédit , auprès de Sa Sainteté , pour qu elle soit favorablement accueillie. 
Cette complaisance , de votre part , nous sera très agréable. 

Le Roi d'Aragon, de Jérusalem 
et des Deux-Siciles, 

René. 

De par le Roi , won maître 9 
P. Puig. 



1 Cette lettre est écrite en latin. 
* Physicien , médecin. 



Digitized by 



Google 



(36) 



LETTRE XXVIH. 



AU C" ANDRÉOSSI DE ANDRÉOSSIS. PRO ANDREOCIO DE ANDREOCYS. 



Delà citadelle de notre ville d'Angers, le VI e jonr do mois 
de mars depuis la Nativité MCCCCLXXI. 



René, etc., etc., à notre fidèle 
comte Àndréossi de Andréossis, grâce 
et bienveillance : 

Si nos bienfaits vont rechercher 
les vertus de tout individu quel qu'il 
soit , nous devons à bien plus forte 
raison en agir ainsi envers ceux qui 
nous sont attachés et qui sont dis- 
posé à nous rendre service, comme 
nous savons que vous Fêtes vous- 
même. 

Ayant donc mille fois éprouvé 
quelle étoit votre fidélité et combien 
vous nous étiez dévoué et les heu- 
reuses qualités qui vous distinguent, 
nous avons confiance dans le zèle 
et l'activité que vous mettrez à 
la conduite de nos affaires; c'est 
pourquoi, comme vous avez déjà 
bien mérité de nous, nous vous es- 
timons digne de nos bonnes grâces, 
d'autant plus que nous avons appris 
que vous aviez autrefois rempli ce 
même office, d'une manière remar- 
quable, auprès du très illustre Jean, 



Datam apad arcem civitalis nostrae andegavi, die sexto 
mensis martii anno a Nativitate MCCCCLXXI. 



Renatus, etc ,etc, fideli nostro co- 
miti Andreocio de Andreocys, gra- 
tiam et bonam voluntatem : 

Si virtutes beneficiis prosequi- 
mur in quibuscumque personis", 
multô magis eamdem rationem se- 
qui debemus in iis qui nobis bene 
affècti, et ad nostra servitia parati 
sunt, qualem vos esse accepimus. 
Cum igitur, satis superque satis ex- 
ploratum habeamus quâ fide et de- 
votione nobis affectus, quibusque 
moribus et honestate praeditus sitis, 
nec non studium et diligentiam 
quam in nostris peragendis negotiis 
habiturum confidimus : ex quibus 
vos de nobis jam bene meritum di- 
gnumque gratia et favore nostro 
existimamus; eoque magis quod vos 
jam ohm, illustrissime Joanni, pri- 
mogenito nostro, memoiiae immor- 
talis , dum apud illud nostrum Siciiiae 
regnum militaret, ex eo ipso officio 
praeclare inscrivisse inteliigimus- 
In testimonium vestrae virtutis, de 



Digitized by 



Google 



( • 

certa nostra scientia, deliberate et 
consulto, ac speciali gratia, vos prae- 
fatum Àndreocium in secretarium 
nostrum actu et usu nobis tam apud 
locumtenentem generalem nostrum 
in regnis et terris Aragonum etreli- 
quae nostrae juridictionis quam alibi, 
eligimus, facimus, creamus, insti- 
tuimus et fiducialiter ordinamus, 
et amodo in posterum esse volumus 
etdecernimus; adjungentesvoscœtui 
et consortio reliquorum secretario- 
rum nostrorum. Itaque deinceps 
utamini , fruamini , et gaudeatis 
illis honoribus, favoribus, libertati- 
bus, dignitatibus, praeheminentiis , 
prerogativis et gratiis omnibus qui- 
bus caeteri nostri secretarii utuntur 
et fruuntur, gaudent, recepto tamen 
prius, a vobis,de officio ipso fideliter 
etlegaliter exercendo corporali, ads- 
tantibus. Dei quatuor evangeliis jura- 
mento, quod quidem vos praestare 
volumus in manibus cancellarii nos- 
tri. 

René. 

P. PUIG. 



) 

notre premier-né , d'immortelle mé- 
moire , lorsqu'il guerroyoit dans 
notre royaume de Sicile. 

En témoignage de votre mérite , 
de notre plein gré, après mûres ré- 
flexions et par une grâce spéciale , 
nous élisons, faisons, créons, insti- 
tuons et établissons avec confiance , 
vous Àndréossi dessus dit , dans 
notre secrétariat, pour le présent 
et l'avenir, tant auprès de notre 
lieutenant général dans nos royau- 
me et terres d'Aragon et le reste 
de notre juridiction, que partout ail- 
leurs, et nous voulons et ordonnons 
que dès aujourd'hui et à l'avenir 
vous soyez compris parmi nos autres 
secrétaires. C'est pourquoi doréna- 
vant, vous userez, jouirez, en toute 
plénitude, des honneurs, faveurs, 
libertés , dignités , prééminences , 
prérogatives, et de toutes les grâces 
dont les autres secrétaires usent et 
jouissent , ayant , préalablement 
prêté, en personne, et sur les quatre 
évangiles de Dieu , serment d'exer- 
cer cette charge fidèlement et sui- 
vant les lois; nous voulons que ce 
serment soit prêté entre les mains 
de notre chancellier. 

Re\é. 



P. PlTIG. 



(38) 



LETTRE XXIX K 

A NOTRE FÉAL ET AMÉ CONSEILLER ET TRÉSORIER GUILLAUME SETANTI. 

En notre ville d'Angers , le XXII mars MCCCCLXXI. 

Trésorier, 

Étant fort satisfait des services de Arcal de Vilaro et de Jean Pedro 
Verleto, deux de nos sujets, nous désirerions accorder à chacun d'eux 
quelque concession un peu convenable sur les biens des rebelles; mais, 
comme pour le moment , nous ne connaissons rien qui puisse leur aller de 
la manière qu'ils l'entendent , et que, de leur côté , ils n'ont pareillement 
rien en vue qui leur convienne, nous vous mandons expressément de 
penser à cette affaire, et de vous en occuper sans délai, afin qu'une fois la 
chose étant trouvée, vous nous en donniez incontinent connoissance, pour 
la leur accorder et leur délivrer les titres, lettres et provisions voulus en 
pareil cas , et vous n'y ferez défaut 2 . 

René. 

P. PUÏG. 



I Cette lettre est écrite en catalan. 

a René écrit en même temps au noble conseiller Bertrand d'Armendaris , capitaine de gendarmes , pour 
qu'il cherche quelque terre dont il puisse faire don aux personnages ci-dessus désignés. 

II en est de même de presque toutes les lettres de ce prince, par lesquelles il annonce quelque grâce à ses 
sujets : il a le soin d'en donner avis aux capitaines généraux, aux gouverneurs de province , au Pape, etc. , 
suivant la qualité de celui qui la reçoit, et accompagnent toujours ces lettres de quelque chose d'aimable 
pour le recommandé et de flatteur pour celui à qui elles sont adressées. 



Digitized by 



Google 



(39) 



LETTRE XXX ». 



A PHILIPPE, PRINCE DE NAVARRE 2 . 

De notre château d'Angers, le VII avril MCCCCLXX1. 

Illustre enfant, vous m'êtes cher comme un fils. 

J'ai reçu et lu votre lettre qui m'a navré de douleur; car notre inten- 
tion n'est point que vous soyez dans l'état que vous peignez de si vives 
couleurs, et dont vous avez raison de vous plaindre. Nous prenons plaisir 
à vous dire que nous nous occupons aujourd'hui même de votre bien-être, 
qui nous intéresse autant que le nôtre. Nous nous hâtons d'écrire à l'il- 
lustre Jean de Calabre, qui m'est aussi cher qu'un fils, ainsi qu'à notre 
trésorier, pour qu'ils aient à pourvoir incontinent à tous vos besoins, à 
tout ce qui vous est dû. L'accomplissement de mes obligations et les vœux 
de mon cœur ne peuvent s'accorder avec la situation dans laquelle vous 
vous trouvez. 

René. 



1 Cette lettre est écrite en catalan. 

* Philippe écrit à René qu'il est tombé dans une profonde misère, et qu'il ose recourir à sa générosité 
pour obtenir des secours dont il ne peut plus se passer. 

Le jour même que ce bon prince apprend cette fâcheuse nouvelle, qui parait oppresser son cœur, il écrit 
d'abord à Philippe, ensuite au gouverneur de la Catalogne, et après à son trésorier généra). 



Digitized by 



Google 



( *o ) 



LETTRE XXXI 
AD COMTE ISTLE, 

LIEUTENANT DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE LA PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE. 

A notre château d'Angers, le VII avril MCCCCLXXI. 

Comte , 

Nous avons récemment appris que Philippe de Navarre étoit dans une 
affreuse misère; nous ordonnons en conséquence et vous chargeons ex- 
pressément de pourvoir, sans délai , à tous ses besoins, soit par vos propres 
ressources, soit par celles que mon très cher fils lui avoit assignées, soit 
par celles dont peut disposer notre trésorier, auquel j'écris aujourd'hui. 

René. 

' Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Digitized by 



Google 



(« ) 



LETTRE XXXII K 
A NOTRE CONSEILLER ET TRÉSORIER GUILLAUME SETANTL 

A notre château d'Angers, le VII avril MCCCCLXX1. 

Trésorier, 

Don Philippe de Navarre est dans l'indigence; nous vous ordonnons, 
notre lettre reçue, de lui porter secours, à l'aide du trésor ou autrement, 
et cela sur-le-champ, afin que nous n'ayons point à nous reprocher d'a- 
voir, par notre négligence, prolongé les angoisses d'une situation dont 
même le commun des hommes devrait rougir de perpétuer la durée 2 . 

René. 

1 Cette lettre est écrite en catalan. 

» Dans la lettre XXXVI , on verra que le même Philippe entra dans l'état ecclésiastique et que René écrivit 
au pape en sa faveur. 



TOME I. 



6 



LETTRE XXXEŒ 
A NOTRE CHER AUTOMOTTO-C AMILLE , OD A SON LIEUTENANT. 

A notre château d'Augers , le X do mois d'avril MCCCCLXXf . 

Notre très-cher, 

Nous avons fait entrer dans l'ordonnance de nos cent lances, que nous 
avons rendue pour l'entreprise de la Catalogne, notre féal Guillaume de 
Berne, Piémontois, pour un homme d'armes; nous mandons expressément 
que, dorénavant, vous payiez ses gages à raison de vingt francs, comme 
aux autres hommes d'armes, et cela sans y manquer ; car telles sont nos 
intention et volonté. 

René. 

P. PUIG. 



1 Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 




LETTRE XXXIV ». 
A NOTRE CHÈRE ET RIEN -AIMÉE RELIGIEUSE, L'ARBESSE DE MONTALÈGRE. 

Aa château d'Angers, le X avril MCCCCLXX1. 

Vénérable et trés-aimée religieuse, 

Nous avons appris que notre bien-aimée Miehelle Villamala avoit dé- 
votion d'entrer dans un monastère de religieuses ; et comme nous avons 
eu une bonne relation de son honnêteté et de sa vertu, et encore par 
respect de ce dont elle nous a supplié, nous désirons quelle soit acceptée 
par vous, en cette qualité de religieuse , dans votre couvent , et qu elle y 
soit bien traitée ; nous vous prions , en conséquence , affectueusement, de 
vouloir bien accomplir ce fait; ce sera chose dont nous vous ferons un 
mérite et vous saurons gré. 

René. 

P. PUIG. 



1 Cette lettre est écrite en catalan. 



(U) 



LETTRE XXXV *. 



A NOS FÉAUX, MESSIRES FRANÇOIS SCOTS, ETC., 

ADMINISTRATEURS DES DROITS, REVENUS ET ÉMOLUMENTS DE MON COMTÉ D EMPOURIAS , ET DU 

PONT ROYAL DE MONTEGRIS. 



A notre château d'Angers, le XXIII du mois d'avril MCCCCLXX1. 

NOS FÉAUX, ETC., 

Pour soutenir sa vie, sa femme et ses enfants, nous avons accordé 
à notre féal Galleran Cacirera, gentilhomme, qui a perdu tout son 
bien pour notre cause, une pension annuelle de mille florins d'or, dont 
chacun de vous doit en payer deux cents; autrement nous y aurions 
pourvu au moyen des premiers deniers de notre maison, qui seraient dans 
vos mains; et cela vous touche, à cause de vos offices de pourvoyeurs, 
ainsi qu'il en est largement fait mention dans les lettres patentes que nous 
vous avons expédiées. Mon intention et ma ferme volonté sont que vous 
vous conformiez à cette ordonnance de la manière qu'elle vous sera expli- 
quée, par Ramon de Plarcella, notre féal alguazil. 

Nous mandons et ordonnons, en conséquence, que vous ne vous écartiez 
en rien de ce qui vient de vous être prescrit. 

René. 

P. PUIG. 



Cette lettre est écrite en catalan. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



(45) 



LETTRE XXXVI '. 
A.U PAPE SIXTE IV. 

Da palais de notre ville d'Aix, le XII décembre de l'an, depuis la Nativité , MCCCCLXX1II. 

Très-Sàint-Père , 

Philippe, fils naturel de Charles, prince de Navarre, d'immortelle mé- 
moire, habitant la ville de Barcelone, privé de son père par les Catalans, 
aujourd'hui nos vassaux, est doué d'une piété profonde; et, d'après ce 
que nous apprenons de lui, il annonce, pour l'avenir, une probité sans 
tache et les plus nobles vertus; il est de sa nature extrêmement pacifique , 
et se livre, avec ardeur, à l'étude des bonnes lettres et des beaux-arts ; il 
désire, de plus, se donner entièrement à l'église et à Dieu. Les choses 
étant ainsi, nous n'avons pu résister au besoin de l'aimer et de supplier 
Votre Sainteté de le regarder comme lui étant spécialement recom- 
mandé. Nous désirons ardemment, Très-Saint-Père, que l'heureux naturel 
de cet enfant soit mis sous votre immédiate protection. C'est pourquoi nous 
vous supplions, aussi humblement que des cœurs soumis et dévoués peuvent 
le faire, d'accéder à nos vifs désirs; et d'abord de légitimer Philippe, âgé 
maintenant de quinze ans , autant par amour pour Dieu que par pitié et 
par attachement pour nous ; et ensuite, par cet acte de charité, de le rendre 
apte à obtenir des bénéfices et dignités, autant de ceux qui dépendent 
exclusivement du Saint-Siège, que de ceux qui vaquent ou qui vaqueront 
dans le royaume d'Aragon, de quelque nature qu'ils puissent être : ce qui 
ne pourroit avoir lieu d'une manière régulière, sans cette légitimation. 



' Cette lettre est écrite en latin. 



( M ) 

Quant à nous, nous accepterons ce bienfait comme un sujet de nouvelles 
grâces à vous rendre. 

Puisse Votre Sainteté vivre encore de longues années. 

De Votre Sainteté, 

Le très-humble fils, 

René. 

Par ordre du Roi , mon maître, 
Pierre Puig. 



LETTRE XXXVII '. 
AU PAPE SIXTE IV. 

A Aix, le XIV novembre MCCCCLXXIV. 

Très-Saint-Père, 

Nous avons le cœur tellement plein des malheurs de notre ville de 
Fréjus 2 que nous ne savons par où commencer , pour l'épancher dans 
celui de Votre Sainteté, et c'est, pour nous, un surcroît de chagrin que 
nous ne pouvons exprimer. Notre embarras naît, en vérité, de l'excès de 
nos peines; et celles-ci, Très-Saint-Père, sont d'autant plus cuisantes 
qu'elles nous arrivent d'une main qui nous bénit. Votre humble fils ose- 



1 Cette lettre est écrite en latin. 

a Le pape Sixte IV ayant conféré à son secrétaire, Urbain Fiesco, févêchéde Fréjus, sans consulter René , 
celui-ci en fut vivement blessé et fit saisir les revenus de I'évéché. Le pape , à son tour, courroucé, excom- 
munia les officiers qui avaient exécuté les ordres du Roi. René en fit porter plainte. Le pape répondit qu'il 
n'avait voulu excommunier que les membres du chapitre. Pendant ce temps, les habitants, privés de tout 
exercice divin, allèrent, le jour des Rameaux, dans les paroisses voisines. Des corsaires barbaresques , ap- 
prenant que la ville élail déserte, y descendirent et achevèrent de détruire ce que les Maures avaient épargné, 
dans les siècles précédents , après avoir pillé et brûlé les maisons des particuliers. 



Digitized by 



Google 



( V ) 

roit-il murmurer contre le père des consolations? A Dieu ne plaise que 
nous veuillions attrister vos jours! Nous vous dirons, avec franchise, 
qu'en vous ouvrant notre âme, nous éprouvons déjà une sorte de sou- 
lagement à nos maux ; que Votre Sainteté daigne donc nous entendre 
pour en tarir désormais la source. 

Père très-Saint, tout genou doit fléchir, il est vrai, devant le père de la 
foi. Vous, le successeur de Pierre, vous avez les clefs des cieux; mais, dans 
la conduite des choses périssables, ne faut-il pas, à nous, quoique enfants 
de J.-C. , une force dont les effets visibles maintiennent Tordre en tous 
lieux, et garantissent, à Votre Sainteté même , le respect et la vénération 
des ingrats qui pourroient s'en écarter? Je n'ose dire que Votre Sainteté 
semble avoir, un instant, négligé, par rapport à nous, cette importante 
et sublime maxime évangélique , qu'il faut rendre à Dieu et à César ce 
qui leur est justement dû; mais, en donnant un pasteur à l'église de Fré- 
jus, sans nous en avoir informé, et en exigeant ainsi, de nos sujets, des 
sacrifices matériels dont nous seul pouvons et devons disposer , Votre 
Sainteté n'a-t-elle pas confondu ses droits avec les nôtres? 

Mais, voyez quelle fâcheuse situation entraîne un seul moment d'oubli. 
Votre Sainteté frappe d'interdiction les ministres des autels de l'église de 
Fréjus; les mêmes foudres atteignent les magistrats que vous rendez res- 
ponsables de l'exécution de nos ordres * l'église se ferme; les habitants, trop 
religieux pour subir cet affront, portent ailleurs leurs prières et leur 
encens ; la ville est abandonnée : une horde de forbans, ivres de sang , la 
livre au pillage et se hâte d'incendier des foyers sans défense. Votre 
Sainteté gémira, sans doute, sur les ruines de cette malheureuse cité; et 
le pasteur, dont vous l'aviez pourvue, trouvera, nous en avons la certitude, 
dans votre inépuisable bonté , un autre troupeau qui ne lui reprochera 
pas un désastre que nous ne pouvons oublier. 

Votre humble fils, 
René. 

P. PUIG. 



FIN DES LETTRES. 



Digitized by 



Google 



INSTITUTION 



DE 



L'ORDRE MILITAIRE DU CROISSANT. 



TOME I. 



Digitized by 



Google 



Google 



Digitized by 



INSTITUTION 



DE 



L'ORDRE MILITAIRE DU CROISSANT, 



AVEC LES STATUTS D ICELUY 



ET LES ARMES D'AUCUNS CHEVALIERS. 



Au nom de Dieu pere, du Fils et du Sainct-Esprit, un Dieu en trois per- 
sonnes, seul et omnipotent, auec l'ayde de sa très benoiste et glorieuse 
mere, la Vierge Marie, aujourd'hui unziesme jour d'aoust, l'an mil quatre 
cens quarante huict, tenant en S. Eglise le Siège Apostolique , Nicolas Pape 
Quint, a esté encommencé et mis sus un ordre pour perpétuellement et à 
jamais durer au plaisir de Dieu par Chevaliers et Escuyers qui seront et 
pourront estre jusques au nombre de cinquante. Lequel Ordre sera nommé 
l'Ordre du Croissant , pourceque les dictz Chevaliers et Escuyers porteront 
desoubz le bras dextre un Croissant d'or, armes Camaille sur lequel sera es- 
crit de lettres bleues los en Croissant, et sera faict par la façon et manière 
que cydeuant est figuré et portraict. Duquel Ordre est prins pour chef 
patron, conduiseur et deffensenr, Monseigneur S. Maurice, Chevalier et 
très glorieux Martyr, de laquelle fraternelle union et compagnie dessus- 



Digitized by 



Google 



( 52 ) 

dits, les poincts de la reigle à garder et observer sensuivent icy après 
pour articles. 



Premièrement. Nul ne poura estre receu ne porter ledit Ordre, senon 
qu'il soit Duc , Prince, Marquis, Compte, Vicomte ou issu d'ancienne Che- 
valerie, et gentilhomme de ses quatre lignes, et que sa personne soit sans 
vilain cas de reproche. 

Item et fera un chacun à la réception dudit Ordre sermentz solemnels 
sur les saincts évangiles de Dieu, tantost après qu'on aura chanté la Messe, 
lesquels serments si feront par la forme et manière cy après déclarée, dont 
la coppie sera baillée incontinent par le Greffier dudit Ordre a celuy qui 
aura faict iceux serments. 

C'est à scavoir que les dits Chevaliers et Escuyers sont tenus d'ouir cha- 
cun jour Messe, s'ils sont en lieu ou il ne tienne a eux qu'ils le puissent 
faire, et au cas qu'ils y deffaudroient autant pour l'amour de Dieu comme 
on donneroit à un chappelain pour dire et célébrer Messe, ou ne boiront 
point de vin pour tout ce jour la et ainsi le jurent et promettent. 

Item — S'ils scavent leurs heures de Nostrodame, ils promettent et jurent 
de les dires chacun jour, et si ainsy ne le font, ils jurent de non eux as- 
seoir à table de tout ce jour en suyuant au disner et au souper, et au cas 
qu'ils ne sçauroient leurs dites heures, ils sont tenus de dire chasque jour- 
née à genoilz quinze Pater Noster et autant de fois Ave Maria deuant l'i- 
mage de Nostre Dame, et s'ils estoient si agravez de maladie qu'ils ne 
peussent dire leurs dites heures ou Pater Noster et Ave Maria, ils pro- 
mettent de les faire dire ce mesme jour par aucun autre. 

Item — Promettent et jurent d'avoir et tenir en toute amour et dilection 
fraternelle les Chevalliers, Escuyers, le Chancellier et autres officiers jurez 
et incorporez dudit Ordre, comme ils voudroient faire à leurs propres 
frères germains de pere et de mere. 

Item — Promettent et jurent de garder et de deffendre leur honneur en 



Digitized by 



Google 



( 53 ) 

l'absence d'eux, comme le leur propre, et en leur présence leur en don- 
ner conseil, confort et ayde au plus loyaument qu ilz scauront ne pouront 

Item — Leur honte, faute, vergogne ou deshonneur réservé en cinq cas 
et défauts cy après déclarez et exprimez, cèleront et ayderont a celer aux 
mieux qu'ilz scauront ne pourront comme les leurs propres. Toutesfois ils 
sont tenus de les en reprendre secrètement au plustost que faire ce pourra 
sans que nul autre qui soit vivant le sache, fors eux seulement en les blas- 
mant et reprenant au plus sagement que possible leur sera et a leur pou- 
uoir, les en destourneront par fascon et manière que ils n'y rencheient plus, 
et ainsi le promettent et jurent. 

Item — Si par cas d'aduenture ceux qui ainsy sont receus en l'Ordre 
faisoient quelque faul te ou erreur comme dessus est dict, et que aucun de 
leurs dits frères les en blamast ou representis celument par charité, ils 
jurent et promettent de ne lui en scavoir nul mal talant mais le prendre 
a bonne part et s'en abstenir des lors en avant a leur pouuoir. 

Item — Promettent et jurent de ne porter armes pour nulle quelconque 
querelle d'homme qui vive excepté seulement pour leur souuerain sei- 
gneur et aussy pour leur maistre qu'ils ont lors ou pouroient auoir pour 
l'advenir si ils ne cuident en leur conscience que la partie pour qui ils 
s'armeront ait meilleur droit que celle de son adversaire. 

Item — Aussy promettent et jurent que jamais ils ne seront contre leur 
seigneur en quelque façon que ce soit ne pour chose qui hur puisse ou 
doibue aduenir, sont tenus de le servir tousivurs louyaument et de tout 
leur pouuoir. 

Item — Jurent et promettent de porter tous les Dimanches de l'an et au- 
tres festes commandées en Saincte Eglise le Croissant soubs le bras dextre 
tant en armes que dehors, sur peine de donner une pièce d'or pour chacun 
jour de feste que ils ne le porteront, si non qu'ils fussent en lieu ou ils ne 
voulussent estre cognus ou réduits en chambre pour occasion de maladie 
de leur personne. 



( 5* ) 

Item — Promettent et jurent d'estre obéissants au Sénateur chief du dict 
Ordre en toutes et chacunes les choses qui par luy et autres de l'Ordre, 
sont et seront aduisées, conclues et passées au bien et honneur de l'Ordre, 
sans jamais aller allencontre. 

Toutes lesquelles choses dessus dittes ils promettent et jurent par leur 
part de Paradis, par le S. Sacrement de Baptesme qu'ils apporteront de 
dessus les fonds et sur leur honneur de bien et loyaument tenir a tousiours 
mais et les garder et observer a leur loyal pouuoir, sans aucunement les 
uouloir enfraindre pour cas quelconque ne pour chose qui leur puisse ou 
doibue aduenir. 

Outre leur est notifié et aduisé par celuy qui reçoit deux les sermens 
que par les statuts dudit Ordre ils ne le pouront jamais laisser ne eux en 
départir, senon que par déuotion, ils fussent meus a laisser le monde et de- 
uenir gens d'Eglise ou de Religion, ou quel cas ils le pourront laisser. 

Item — Pareillement ne poura jamais estre osté ledit Ordre fors pour 
l'un des cinq cas dont deuant est faite réservation cy après déclarez. 

Le premier est qu'ils fussent convaincus et attaints de hérésie et fussent 
trouuez non pas fermement croyans en la croyance de nostre foy catholique. 

Le second est qu'ils fussent convaincus et attaints véritablement de cas 
de trahison prouuée à l'encontre d'eux suffisamment. 

Le tiers est que par faute et lascheté de courage et par recreantise et 
couardise ils fussent honteusement fuite de bataille arrangée à jour nom- 
mé , la ou seroit la personne de leur souuerain seigneur et les bannières 
déployées. 

Le quatriesme est qu'ils fussent desconfits et outrez par armes en champ 
de bataille faict par cas d'honneur. 

Le cinquiesme est qu'il fust prouué deuement a l'encontre d'eux qu'ils 



Digitized by 



Google 



( 55 ) 

eussent esté trouviez portant armes par voye aucune directe ou indirecte 
qu'elle fust ou peut estre contre leur souuerain seigneur, ou qu'ils fussent 
en compaignie d'autres adherans, consentant, confortant ou conseillant de 
faire machinations, conspirations ou ligues contre sa personne ou son 
Estât, en l'un desquels cinq cas seulement seroit l'Ordre osté et levé à 
celuy qui auroit faict ou commis l'un d'iceux comme infâme et non ha- 
bile et faict deffences de jamais plus ne la porter a certaines et grosses 
peines en le priuant et banissant très honteusement de la dite fraternité 
et compaignie. 

Item — Sont faictes certaines exortations charitables par le Sénateur ou 
autre son commis à receuoir lesdits serments aux Cheualliers et Escuyers 
telles que cy après sensuyuent. 

C'est a scauoir que doresnavant ils ayent singulièrement regard plus que 
chose qui soit a Testât de leur conscience affin que enuers Dieu ils puissent 
estre agréables, et qu'en ce monde il leur ayde a faire chose qui soit a 
l'honneur et protlit de leur corps et ame. 

Au surplus de uenerer et honorer la S. Eglise et les ministres d'icelle, 
de soustenir le droit des pauvres femmes ueufues et des orphelins aussy. 

D'auoir tousiours pitié et compassion du pauure peuple comme d'estre 
en faits, en dits et en paroles doux et courtois et aimable enuers chacun. 

De ne mesdire des femmes de quelques estats quelles soient pour chose . 
qui doibue advenir. 

D'autre part quand ils voudront dire quelque chose d'y penser premier 
auant que la dire , affin qu'ils ne soient trouuez en mensonge. 

De fuir toutes compaignies deshonestes, questions et débats le plus qu'ils 
pourront. 

De pardonner volontiers et ne retenir point longuement mal talent 



(56) 

sur le cœur contre nully , si ce n'est pour chose qui touche grandement 
l'honneur. 

De entendre a soy faire vouloir si que leur los et fasne puisse estre en 
croissant tousiours de bien en mieux, les aduisant que tous les biensfaits 
et prouesse qui par la prodomie et vaillance de leur corps ont esté et se- 
ront faicts jusques a leur trépas seront escrips et enregistrez ès liures des 
chroniques de l'Ordre pour perpétuel memoyre. Les priants qu'ils ne prai- 
gnent en mal contentement ce qu'on leur en dict, car on le faict pour 
leur bien et honneur, et pour l'amour qu'on leur porte; leur signifiant au 
surplus qu'ils sont tenus de faire faire leur Croissant pour le porter dedans 
six sepmaines en plus tard a la dite peine d'une pièce d'or pour chacun 
jour de feste qu'ils ne le porteront ledit terme passé, et se leur plaisir est 
de le pouuoir payer, porter chacun jour de la sepmaine pour plus honorer 
l'Ordre, ils le peuvent faire. 

Item — Tous les Cheualiers et Escuyers dudit Ordre seront tenus se pos- 
sible leur est d' estre une fois l'année ensemble aux jour et feste de monsei- 
gneur sainct Maurice au lieu qui par les Sénateurs Chevaliers et Escuyers 
de l'Ordre sera aduisé pour aduiser et conclure ce qui sera utile et proffi- 
table au bien, honneur et à l'augmentation de l'Ordre, et se ils n'y pou- 
uoient estre , ils constituront un de leurs frères et compagnons par procu- 
ration scellée du seel de leurs armes ou autre seel authentique et approuvé 
laquelle ils envoyèrent au lieu ou se tiendra ladite feste, et au cas qu'ils 
auroient exoine ou excuse telle qu'ils ne lè peussent enuoyer ou demander 
a temps leur dite procuration, ils seront tenus de faire sçauoir le plustost 
qu'ils pouront au Sénateur chef du dict Ordre par les lettres closes , la 
cause pourquoy ils n'auroient peu venir ne mander a temps icelle leur 
procuration, laquelle ils enuoyront lors. 

Item — Quant aucun des Chevaliers ou Escuyers dudit Ordre fera ou com- 
mettra quelque deffault, crime et maléfice qui viendra à la cognoissance 
du Sénateur et chef dudit Ordre, il portera benignement et doucement la 
corection et punition telle que par le Sénateur sera aduisé , et si celui des- 
dits Chevaliers et Escuyers a qui ledict Sénateur donnera la pénitence ou 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



( 57 ) 

correction se sentoit agraué d'icelle, il poura supplier a iceluy sénateur 
qu'il luy plaise de remettre la chose au premier conseil et assemblée de 
l'Ordre lequel sénateur le luy octroyra franchement et de bon cœur. 

Item — Se aucun des Cheualiers ou Escuyers dudict Ordre etoit prins en 
la guerre des infidelles et ennemis de la foy chrestienne ou en service de 
son souuerain seigneur ou pour sa querelle défendant ou conquérant ses 
pays terres et seigneuries et qu'il fust mis en rançonne par lesdits enne- 
mis a si graue et excessiue finance et rançon qu'il ne peust payer sans 
vendre et aliéner la plus part de ses pocessions et terres ou venir a totale 
destruction , en ce cas chacun desdits Cheualiers et Escuyers sera tenu de 
luy ayder selon la possibilité ou discrétion. 

Item — Se aucun desdits Cheualiers et Escuyers, officiers, suppôts jurez 
et incorporez dudict Ordre estoit allé de vie a trepassement et eust laissé sa 
femme et petits enfans mineurs et soubs bas aage que bonnement n'eussent 
de quoy uiure ne eux faire nourrir et alimenter ne soubstenir leur estât 
par quelque piteuse fortune a luy aduenue et non peine par son deffault, 
en celuy cas chacun d'iceux Cheualiers ou Escuyers sera tenu d'y faire son 
deuoir selon son pouuoir puissance et fraternelle charité, en faisant ali- 
menter et nourrir lesdits enfans mineurs jusques a ce qu'ils ayent passé 
l'aage de quatorze ans ou plus ou cas que lesdites femme et enfans le re- 
quereroient ou feroient requérir, lesquels Cheualiers et Escuyers sembla- 
blement si on les vouloit déshériter ou faire autres torts et griefs les favo- 
riseront aux mieux qu'ils pouront. 

Item — S'il aduenoit qu'aucun d'iceux Cheualiers ou Escuyers fust en 
quelque prison ou tju'il fust malade en loingtain pays et hors de sa maison 
et qu'un ou plusieurs desdicts Cheualiers ou Escuyers passant a dix lieux 
près du lieu ou il seroit et le sceust au certain, il sera tenu de l'aller voir 
et visiter personnellement si possible luy est, et qu'il le puisse faire seu- 
rement et sans danger de sa personne, ou quel cas il le fera visiter et voir 
par autres en luy faisant offrir de ses biens , comme frère doit faire à autre. 



Item — Quant aucun prince haut baron ou autres gens que on cogneust 

TOME I. 8 



( 58 ) 

clairement que ce fust le bien honneur et augmentation de l'Ordre vouloit 
entrer en dict Ordre, le nombre non accompiy, en celuy cas le sénateur 
accompagnié de dix autres Cheualiers et Escuyers d'iceluy Ordre au 
moings le pourrons recevoir ayant toutesfois regard et aduis que ceux 
qu'ils recepuroient fussent tels qu'ilz n'eussent charges ou repressention 
au prochain chapitre des autres Cheualiers et Escuyers dudict Ordre pour 
lors absens de les avoir receuz. 

Item — Quand aucune congrégation et assemblée se fera entre les Cheua- 
liers et Escuyers dudict Ordre, chacun d'eux sera tenu d'auoir et porter 
son Croissant soubz le bras dextre. 

Item — 11 y aura un Cheuaiier ou Escuyer chef dudict Ordre pour l'année 
qu'il sera esleu qui se dira et appellera sénateur, et le jour et feste de 
monseigneur saint Maurice, se élira par voix et élection commune desdicts 
Cheualiers et Escuyers et par la plus part d'icelle et tous autres Cheualiers 
Escuyers officiers, supposts jurez et incorporez dudict Ordre, lui obéiront 
et porteront honneur et révérence, et en toutes et chacune les choses 
touchans concernans et regardans ledict Ordre sa voix aura lieu pour deux. 

Item — Outre aura prerogatiue et proéminence quand aucune congréga- 
tion et assemblée desdicts Cheualiers et Escuyers se fera de aller tout seul 
derrière, et en outre recevra personnellement ou fera recepuoir en son 
absence par un ou plusieurs de l'Ordre ses commis et députez ayans pou- 
uoir à ce par ses lettres patentes scellées du scel de l'Ordre, le serment 
des autres Cheualiers et Escuyers qui entreront audict Ordre, certifiant par 
sesdictes lettres que c'est par la voix et élection d'iceux Cheualieis et Es- 
cuyers , et outre présidera en conseil et assemblée desdicts Cheualiers et 
Escuyers, conclura et ordonnera les appointements. 

Item — Lequel sénateur a sa première entrée promettera et jurera à 
Dieu, et aux saints Evangiles les choses cy après déclarées, c'est a scavoir 
de uaquer et entendre principalement et sur toutes autres choses à tout ce 
que sera le bien honneur et augmentation dudict Ordre. 



Digitized by 



Google 



(59) 

Item — D'avoir en amour et dilection tous et chacun les Cheualiers , 
Escuyers, officiers jurez et incorporez dudict Ordre, sans décliner en fa- 
ueur plus auant a l'un qu'a l'autre, pour amour, crainte ou affection par- 
ticulière. 

Item — Aussy jurera les tenir en bonne fraternité punir et corriger selon 
les cas qui pouront aduenir et au surplus faire et accomplir toutes les cé- 
rémonies et le contenu ès articles de la fondation dudict Ordre, ainsi 
qu'il appartient a son office et qu'en icelle est particulièrement déclaré. 

Item — Que à son pouuoir il sera ententif et soigneux a penser considérer 
et exécuter ce qu'il uerra et cognoistra estre utile et profitable pour ledict 
Ordre et qu'il n'entreprendra durant ladicte année charge commission ou 
voyage par laquelle il ne puisse uaquer et entendre à exercer ledict office 
de sénateur sans le sceu de la plus part desdicts Cheualiers et Escuyers 
dudict Ordre que possible luy sera. 

Item — Se il advenoit que le sénateur chief dudict Ordre trepassast de 
ce ciecle en l'autre ou allast hors en aucun lointain pays pour aucunes 
ses affaires durant le temps qu'il sera sénateur, en ce cas le plus ancien 
créé en l'Ordre de tous iceux Cheualiers et Escuyers sera en sôn lieu, et 
exercera ledict office de sénateur jusques a ce que autrement en soit or- 
donné par lesdicts Cheualiers et Escuyers, lequel aura telle et semblable 
puissance qu^avoit ledict sénateur. 

Item — Apres y aura un autre officier dudict Ordre qui sera arche vesque 
evesque ou autre notable homme constitué en dignité d'église cathedralle 
ou collegialle , docteur en théologie ou gradué en science qui sera chape- 
lain et conffesseur dudict Ordre, lequel sera a uie se il ne faisoit cas si 
deshonneste parquoy on l'en deust priuer et débouter, ayant pension 
chacun an dudict Ordre. 

Item — Et jurera les choses cy après déclarées, c'est a scavoir d'aimer et 
honorer ledict Ordre et procurer et nourir à son loyal pouuoir amour et 



(60 ) 

dilection fraternelle entre les Cheualiers et Escuyers jurez et incorporez 
de l'Ordre et éviter entre eux division et schisme ou mal talent. 

Item — Àussy de tenir secrets tous les faicts dudict Ordre qui viendront 
a sa cognoissance et qui seront a celer. 

Item — D'avoir en son mémento mémoire et souuenance de l'Ordre et 
des Cheualiers et Escuyers d'iceluy et par especial de dire et célébrer par 
chacune sepmaine, ou cas qu'il n'auroit exoine ou excuse légitime une 
messe à l'honneur de monseigneur S. Maurice, chief et patron dudict 
Ordre sa vie durant ou quel cas il la fera dire par un autre chapelain , et 
et au surplus faire pour le bien et augmentation dudict Ordre et les Che- 
ualiers Escuyers et chacun d'iceux comme pour luy-mesme. 

Item — Y aura un chancelier ayant quelque degré en science qui sera 
nommé et esleu en congrégation et chapitre gênerai desdits Cheualiers et 
Escuyers, il ne portera point l'ordre, mais sera juré et incorporé d'iceluy 
et sera du conseil, lequel aura en garde le grand scel dudict Ordre. 

Item — Ledict chancelier proposera et mettra en termes entre les Cheua- 
liers et Escuyers de l'Ordre les choses qui seront aduisées d'expédier pour 
le bien honneur et profict dudict Ordre et les opinions desdicts Cheualiers 
et Escuyers recitera faisant outre toutes autres choses appartenant à son 
dict office, et sera à vie ayant pension de l'Ordre. 

Item — Et jurera ledict chancelier après l'élection faicte de sa personne , 
les points et articles cy dessus escripts. Premièrement de tenir et avoir 
en toute amour dilection honneur et révérence les Cheualiers et Escuyers 
dudict Ordre, de tenir la main sur toutes choses au bien honneur et aug- 
mentation d'iceluy, et bien loyaument exercer son office de chancelier. 

Item — D'estre obéissant au sénateur chief dudict Ordre en toutes et 
chacunes les choses qui par luy et autres de l'Ordre sont et seront advi- 
sées conclues et passées a l'honneur et bien dudict Ordre, sans jamais 
aller a lencontre. 



Digitized by 



Google 



(61 ) 

Item — Jurera de tenir secret et non reueller'a nully se il n'est de faire 
ce que sera conclud et aduisé ès conseils dudict Ordre, selon que au cas 
appartiendra et que les conclusions en seront prinses et au surplus faire 
et exercer bien loyaument et diligemment a son pouuoir ledict office de 
chancelier. 

Item — On sellera toutes lettres clauses et patentes touchant ledict Ordre 

de cire vierge blanche pour réputation de la pureté dudict S. Maurice et 

ès lettres patentes sera le grand scel pendant à un las de soye vermeil en 

l'honneur du martyr d'iceluy sainct et le contre scel sera des armes de 

celuy qui sera sénateur pour celle année. 
» 

Item — Un autre officier y aura audict Ordre c'est ascavoir un vichance- 
lier lequel tiendra le lieu du chancelier et en son absence aura telle ou 
semblable puissance que auroit ledict chancelier se il estoit présent, et 
mesmement chargé de recueillir les requestes et supplications présentées 
à l'Ordre pour icelle faire expédier en conseil, lequel fera pareil serment 
dudict chancelier. 

Item — Apres ledict vichancelier y aura un autre officier audict Ordre 
appellé trésorier, lequel aura la charge de la recepte, fondation et dota- 
tion qui se feront en iceluy Ordre, et aussy des dons legs et augmenta- 
tions et bienfaicts d'iceluy , lesquels il recepura et fera venir ens bien et 
diligemment à son pouuoir, et en outre payra les autres officiers de l'Ordre 
frais mises et despenses touchant ledict Ordre selon l'ordonnance qui sur 
celuy en sera faicte , dont il rendra bon et loyal compte , chacun an au 
chapitre dudict Ordre, deuant le sénateur ou ses commis et autrement 
fera ce que par lesdictz Cheualiers et Escuyers de l'Ordre luy sera com- 
mandé et ordonné. 

> 

Item — Lequel trésorier se élira par la voye et manière que sera esleu le 
chancelier, après laquelle eslection faicte, il jurera les choses cy après dé- 
clarées , c'est a scavoir de faire et exercer loyaument et diligemment à 
son pouuoir l'office de trésorier dudict Ordre, et de faire et procurer en 



(62) 

toutes manières ce qu'il* scaura estre au bien honneur et augmentation 
d'iceluy. 



Item — D' estre obéissant au sénateur chief dudict Ordre en toutes et 
ehacunes les choses qui par luy et d'autres de l'Ordre sont et seront ad- 
uisées conclues et passées au bien et honneur de l'Ordre sans jamais aller 
a lencontre et auoir en tout honneur et révérence les Cheualiers et Es- 
cuyers d'iceluy. 

Item — Jurera de tenir secret et non reueler a nully se il n'est de faire 
ce qui sera aduisé et conclu ès conseil et délibérations de l'Ordre selon 
que au cas appartiendra et que les conclusions en seront prises. 

Item — Apres luy sera un autre officier audict Ordre, idoine et suffisant, 
esleu en chapitre gênerai desdicts Cheualiers et Escuyers , nommé greffier 
assermenté et juré dudict Ordre mais il ne le portera point et sera office 
a vie ayant pension de l'Ordre , lequel fera l'office de secrétaire et régis- 
trera et mettra par escript en liures et chroniques a ce ordonnez tous les 
chans faicts et vaillances des Chuvaliers et Escuyers de l'Ordre avec les 
appoinctemens et conclusions prinses ès conseils dudict Ordre ; mesmement 
aura la garde des chapitres , livres cathernes et du petit seel des lettres 
closes d'iceluy Ordre. 

Item — Ledict greffier jurera de tenir leurs conseils secrets et non les ré- 
véler a nulle personne sans leur congé et licence de véritablement et 
loyaument et diligemment a son pouuoir mettre et registrer par escript 
tous les hauts faicts et louanges dignes de mémoire de ceux dudict Ordre 
avec les conclusions et délibérations en leurs dictz conseils bien et deue- 
ment a son pouvoir. 

Item — De obéir au sénateur et chancelier de l'Ordre ès choses qu'ils or- 
donneront touchant ledict office, aussy de avoir en honneur etreuerence 
les Cheualiers et Escuyers d'iceluy Ordre et de tout son pouuoir augmenter 
et accroistre le bien de l'Ordre. 



Digitized by 



Google 



(63 ) 

Item — Apres sera audict Ordre un autre officier nommé Roy d'armes , 
qui aura nom Los et portera pour esmail un Croissant de camaille, dedans 
lequel seront les armes de monseigneur sainct Maurice, et dessous iedict 
Croissant les armes de celuy qui sera sénateur pour l'année, et sera sa 
cotte d'armes dudict sainct, lequel Roy d'armes sera office a vie, se il ne 
se forfesoit et aura pension dudict Ordre par an, et sera nommé par la 
voix et élection desdicts Cheualiers et Escuyers. 

Item — Ledict Roy d'armes jurera de bien et diligemment en querre 
des haults faicts vertus et louanges de ceux de l'Ordre et de les reueier 
véritablement au greffier dudict Ordre, pour estre registrez ès chroniques 
raison est, fera ou fera faire bien, et diligemment les ambassades et mes- 
sageries qui luy seront commises et ordonnées de par le sénateur et autre 
dudit Ordre, et autrement exercera les faicts de son office bien et loyau- 
ment. 

Item — Apres y aura un poursuyuant appelé Croissant subject et obéis- 
sant au Roy d'armes, et pareillement portera les armes de monseigneur 
S 1 Maurice et sa cotte d'armes aussy et soubs le Croissant portera les 
armes du sénateur, lesquelles il aura de la part que les ont les autres 
poursuyuans, lequel poursuyuant prendra la moitié d'autant de pension 
que aura ledit Roy d'armes, et sera office a vie et jurera d'exercer loyau- 
ment son office. 

Item — A chacune feste de Monseigneur S 1 Maurice , les Cheualiers et 
Escuyers dudict Ordre porteront tous manteaux longs jusques aux pieds, 
c'est a scavoir les princes de velours plain cramoisy fourrez d'hermine, 
les autres Cheualiers auront manteaux de velours fourrez de letices ou 
menu vair, et les Escuyers porteront manteaux de satin cramoisy jusques 
aux pieds, lesquels seront fourrez de menu vair et dessoubz desdites man- 
teaux auront tous robbes longues de damas gris, celle des Cheualiers 
fourrez de gris, et les autres des Escuyers fourrez de menu vair, et sur leur 
tête tous porteront chappeaux doublés et couverts de velours noir, mais 
ceux desdits Cheualiers seront bordez d'une recte d'or et ceux des Escuyers 



( M ) 

d'une recte d'argent, et est a entendre qu iceux Cheualiers et Escuyers 
debueront porter lesdicts manteaux la vigille aux vespres de ladicte feste 
de saint Maurice et le lendemain a la messe et aux vespres. 

Item — Est ordonné que quand quelque grand seigneur ou prince 
requereroit et demanderoit estre de l'Ordre et que aucun desdicts Cheua- 
liers et Escuyers fust commis par le sénateur pour aller receuoir les ser- 
mens de luy en ce cas seulement celuy ou ceux desdicts Cheualiers et 
Escuyers ainsi commis portera ledit manteau durant la réception desdicts 
sermens. 

Item — S'il advenoit que au dedans de quarante jours enuiron ladicte 
feste que les pere et mere ou la femme espouse de aucun desdicts Cheualiers 
et Escuyers fust allée de vie a trespassement , en celuy cas s'il ne ueut il 
ne se trouuera point a ladicte assemblée et s'il s'y trouuoit il porterait son 
manteau noir de viduité long jusques aux pieds sans porter celuy de 
crasmoisy. 

Item — Le chancelier du dict Ordre portera un mapteau long d'escar- 
latte jusques aux pieds fourré de menu vair et sur sa teste et que bon luy 
semblera et pareillement le vice chancelier d'iceluy Ordre. 

Item — Le Trésorier de l'Ordre sera habillé d'une robbe longue d'es- 
carlatte fourrée du dict menu vair et aura une gibecière au costé. 

Item — Le greffier du dict Ordre portera robbe longue d'escarlatte 
jusques en terre fourrée de menu vair, et sur la teste aura un chaperon. 

Et quand viendra au jour du chapitre gênerai qui sera tenu la feste de 
Monseigneur S. Maurice, que tous les Cheualiers et Escuyers du dict Ordre 
seront assemblez dès la vigille deuant a heure de vespres, ils se rendront 
tous a l'hostel dudit sénateur et de la s'en iront a l'église ouir les vespres 
en telle ordonnance comme il sensuit : 

Et premièrement le poursuyuant ayant vestu sa cotte d'armes ira tout 



Digitized by 





îothèquc de l'Arsenal ) 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



(65) 

seul le premier, après le dict poursuyuant ira le greffier tenant en sa main 
par escript les cérémonies de l'Ordre. Apres le greffier ira le trésorier, 
et après luy iront le chancelier a la main droicte et a l'honneur, et le 
vice-chancelier a la main senestre. Et après eux iront tous les Cheualiers 
et Escuyers de l'Ordre deux a deux selon qu'ils seront plus nouuellement 
créez en l'Ordre, sans auoir nul égard a leurs noblesse, haulteur de lignage 
grandeur de seigneurie, offices, richesses ou autrement, ne qui sera Che- 
ualier ou Escuyer, et se ils estoient non pair, ils iront trois en ordre au 
premier rang. Apres eux, et deuant le sénateur ira le roy d'armes vestu 
de sa cotte d'armes pour démontrer l'authorité et prominence d'iceluy 
sénateur et après eux tous ira le sénateur seul après lequel seront Che- 
ualiers et Escuyers et tous autres gens qui seront la pris. 

Et en telle ordonnance s'en iront les dicts Cheualiers et Escuyers de- 
dans l'église et la se assiéront par ordre ; mais le dict sénateur sera assis 
seul a l'honneur et au plus digne heu, et les chancelier vichancelier tré- 
sorier et greffier seront en quelque autre siège a part au costé du séna- 
teur, et de l'autre sera le roy d'armes, et le dict poursuyuant sera près 
le dict sénateur sur pied pour faire ce qu'il ordonnera, au derrière du 
quel sénateur y aura un drap de brodure ou seront les armes de monsieur 
S* Maurice et l'escu des siennes au milieu; puis feront chanter le dict séna- 
teur, Cheualiers et Escuyers les vespres du dict saint. 

Lesquelles vespres dites s'en retourneront a l'hostel du sénateur en telle 
ordonnance qu'ils auront esté au venir et la souperont tous ensemble et 
sera le dict sénateur au bout de la table a l'honneur et serai a couuert 
et nul quelconque autre non. 

Le lendemain jour et feste de monsieur sainct Maurice a heure de la 
grand messe iront tous les Cheualiers Escuyers et autres du dict Ordre par 
l'ordonnance dessus dicte a l'église et en tel habit qu'ils auront esté aux 
dictes vespres, et eux venus en l'église feront dire la grande messe du dict 
sainct le plus soiemnellement que faire se pourra. 



Et quant il sera l'heure d'aller a l'offerte le poursuyuant baillera au 

TOME I. 9 



(66) 

dict greffier les cierges ardens de cire blanche des dicts Cheualiers et Es- 
cuyers du poids de trois liures, et celuy du sénateur de six liures, au haut 
duquel sera attaché un blason des armes de monsieur S. Maurice et des- 
soubz sera le blason des armes du sénateur et seront attachez a tous les 
autres cierges les blasons des armes de ceux qui les offriront, et ce faict le 
greffier baillera aux dicts Cheualiers et Escuyers les dicts cierges ardens 
qu'ils offriront auec une pièce d'or de valeur. 

Apres que les dicts Cheualiers et Escuyers auront tous offert, le chan- 
celier de l'Ordre et vice chancelier offriront leurs cierges armoyez de 
leurs armes, et après les trésorier greffier, roy d'armes et poursuyuant. 

Apres le disner les Cheualiers et Escuyers entreront en conclaue et tien- 
dront conseil gênerai pour aduiser les choses qui seront a faire au bien et 
honneur de l'Ordre, mesmement pour eslire le heu plus conuenable pour 
tenir le chapitre gênerai et faire la feste de Monsieur Sainct Maurice pour 
l'année aduenir. 

Au dict conseil s'eslira le sénateur nouueau pour l'autre année par la 
voix et élection de la plus part des dicts Cheualiers et Escuyers, et le vieil 
prendra le serment du nouueau en commandant au greffier les lettres 
pour ce nécessaires et luy baillant outre les chapitres statuts et autres es- 
criptures et enseignemens qui toucheront le dict Ordre, après vespres s'en 
iront accompaigner le sénateur nouveau a son hostel. 

Le lendemain de la dicte feste S. Maurice, les dicts Cheualiers et Escuyers 
reuiendront vestus de robes noires fourrez d'aigneaux noirs et sur les testes 
porteront chaperons noirs pour mener a l'église le sénateur pu ils feront 
célébrer une haulte messe de requiem ponr les ames des Cheualiers et 
Escuyers trespassez depuis la fondation de l'Ordre. 

Quand il aduiendra que aucun des Cheualiers et Escuyers de l'Ordre 
trespassera incontinent qu'il sera faict scavoir par les lettres du sénateur 
aux autres de l'Ordre, chacun d'eux sera tenu de faire célébrer en l'église 



Digitized by 



( 67 ) 

trente messes de requiem le plustost qu'il pourra, et quoy que ce soit en 
dedans de l'an pour les ames des dicts defïuncts. 

Chacun des dicts Cheualiers et Escuyers de l'Ordre sera tenu de faire 
mettre soubz le blason et escu de ses armes le Croissant chamaillé tel qu'il 
le porte soubz le bras dextre par tous les lieux et places ou il fera peindre 
et entailler ses dictes armes tant en sa maison ou il fera sa demeure que 
partout ailleurs ou il voudra mettre ses dictes armes. 

Et pour ce que l'église cathedralle d'Angers est fondée de Monsieur 
Sainct Maurice glorieux chief et patron de l'Ordre est fait et fondé en la 
croisée a main droite deuers les cloistres de ladicte église un très bel autel 
et au dessus d'iceluy l'image du dict Sainct et en icelle sont mis et assis 
des tablaux de bois de hauteur de quatre pieds ou enuiron , sur lesquels 
sont les armes auec les tymbres et cry d'un chacun des Cheualiers et Es- 
cuyers de l'Ordre ainsy qu'ils sont plus anciens créez en iceluy, et est 
fondée en la dicte chapelle une messe basse cotidienne laquelle sera la 
première de la dicte église. 

Quand viendra la vigile de la feste de Sainct Maurice chacun des Che- 
ualiers se fera confesser bien et deuotement au matin auant les vespres 
du dict Sainct. 

Et pour que les Cheualiers et Escuyers de l'Ordre sont demeurans les 
uns es pais d'Anjou de Barrois et de Lorraine, les autres en Prouence et 
autres contrées et régions distantes et loingtaines les unes des autres, et 
qu'il seroit impossible au sénateur chief de l'Ordre de scavoir et cognoistre 
les vices et vertus d'iceux Cheualiers et Escuyers sans en auoir informa- 
tion d'autres que de soy mesme, est ordonné a ce que les Cheualiers et 
Escuyers se estudient de uiure uertueusement et user leur vie en bonnes 
meurs, accroissement d'honneur et bonne renommée a l'exemple de tous 
autres nobles hommes, que quand viendra le jour du chapitre gênerai 
par le dict sénateur sera commandé , et enjoinct au derrain estant en siège 
a bas qu'il isse du dict chapitre et assemblée, et attende hors jusques a 
ce qu'on l'appelle , et quand il sera party le sénateur interogera et de- 



(68) 

mandera a part a chacun des autres Cheualiers et Escuyers la presens 
par le serment qu'ils ont a l'Ordre, et s'ils ont ouy, veu ne sceu de leur 
frère et compaignon ainsy issu hors choses qui sont contre l'honneur et 
estât de noblesse mesiûe contre les statuts et ordonnances de l'Ordre et 
dont elle peust estre blasmée que ils le dient et se il estoit trouué par le 
raport des dicts Cheualiers et Escuyers ou aucuns d'eux que le dict Che- 
ualier ou Escuyer ait commis ou faict aucune chose digne de reprehension 
et qui luy fust a charge d'honneur, il luy sera remonstré par le sénateur 
seul ou en compaignée ou trois bien veillans et amis d'iceluy qui ainsy 
sera appelle au choix et élection de luy et du dict sénateur a la corection 
des vices et amélioration et amendement de vertus en Fexortant et admo- 
nestant charitablement comme de raison appartient, et que tenu y est par 
serment, qu'il se corrige de tels et semblables vices, amende sa vie, face 
par manière que telle chose doibue cesser en luy pour laduenir, luy enoi- 
gnant outre telle correction et pénitence qu'il aduisera estre de faire a sa 
discrétion et selon l'exigence du cas, et pareillement sera procédé au re- 
gard du prochain après et consequemment de tous les autres par ordre. 

Et a fin que ce présent Ordre dure et soit entretenu bien et deuement a 
tousjours mais perpétuellement au plaisir de Dieu le tout puissant a l'exal- 
tation de la vraye foy catholique , estant de nostre mere S. Eglise prospérité 
et félicité de la chose publique, le roy de Hierusalem et de Sicile, duc 
d'Anjou de Bar et de Lorraine, compte de Provence de Forcalquier et de 
Piémont, frère et inuenteur de ce dict Ordre, non uoulant soy dire ne 
appeler chef d'iceluy, ne attribuer a soy la gloire et louange mais icelle 
donner au benoist et glorieux archimartyr, Monseigneur S. Maurice, chef 
et patron du dict Ordre comme par plusieurs fois l'a dict et remonstré, en 
continuant tousjours en ce son propos de sa grâce douceur humanité et 
courtoisie a voulu estre comme le moindre du dict Ordre sans aucunement 
y auoir ne demander autre preminence et s'en dire et nommer seulement 
manutenteur ou entrepreneur soubz la protection du dict Sainct, et s'est 
obligé a iceluy Ordre entretenir et maintenir sa vie durant et a faire 
payer et continuer les gages des officiers du dict Ordre auec les frais et 
despens pour ce nécessaires et pareillement de son commandement et 



(69) 

ordonnance s'y est obligé Monseigneur le duc de Calabre son fils unique 
et seul héritier auec tous leurs hoirs et successeurs, et outre a promis 
mon dict seigneur et duc de y faire obliger Monseigneur Nicolas son aisné 
fils luy venu a son aage, et tous autres ses fils ligitimes qu'il pouroit avoir 
chacun pour soy ou cas que la seigneurie et duché d'Anjou luy viendroit 
et ainsi subsequemment tous les autres seigneurs et ducs d'Anjou, de hoir 
en hoir comme toutes ces choses peuuent plus a plain apparoir par ins- 
trument public passé par deux nottaires apostolicques et impériaux. 
Donné le et troisième jour de septembre l'an mil quatre cent cinquante 
et un, et mesmement par les lettres patentes des dicts seigneurs, lesquelles 
sont au trésor avec les autres lettres et chartes touchant le dict Ordre. 

S'ENSUIVENT LES CEREMONIES DE i/ORDRE DU CROISSANT. 

Premièrement la surueille de la feste de Monsieur S* Maurice tous les 
Cheualiers et Escuyers du dict Ordre se doibuent trouuer ensemble s'il est 
possible tous les ans ou prouuer pour eux et les officiers aussy sinon qu'ils 
ayent exoine légitime au lieu ou sera le sénateur du dict Ordre, et se 
rendre en son logis pour aduiser les choses qui seront a faire pour ladicte 
feste tant a l'église que de hors et de ce doibuent tenir conseil , et après 
ce au heu et a l'heure que par le sénateur leur sera signifié la vigile de la 
dicte feste, les dicts seigneurs Cheualiers et Escuyers et les of£ 
doibuent estre pour aller aux vespres en la manière qui ser 

Premièrement le poursuyuant ayant vestu une cotte d'armes Monsieur 
S 1 Maurice le greffier et le trésorier ensemble > le dict trésorier a la dextre 
le maistre des requestes et le chancelier ensemble le Cheualier a la dextre. 

Apres les Cheualiers et Escuyers iront deux a deux et s'ils sont non 
pair iront trois ensemble a ceux qui sont derrains entrez en iceluy Ordre 
iront les premiers, et le plus ancien entré au dict Ordre sera a la dextre, 
le sénateur sera le dernier le roy d'armes deuant luy vestu d'une cotte 
d'armes du dict Sainct, le chapelain et confesseur du dict Ordre doit estre 
après le dict sénateur. 



(70) 

Les Cheualiers et Escuyers doibuent estre vestus des habillemens qui 
s'ensuiuent , c'est ascavoir leur robbe de damas cendré longue jusques en 
terre, fendue au costé dextre ceux des princes doibuent estre de velours 
cramoisi fourrez de lefices et ceux des Escuyers de satin cramoisi fourrez 
de menu vair et doibuent auoir sur leurs testes les dicts Cheualiers chapeaux 
de velours noir bordé d'un recte d'or, et sur le dict chapeau un soleil d'or, 
et les Escuyers doibuent avoir chapeaux doublez de satin noir, bordez 
d'une recte d'argent et dessus les chapeaux un soleil d'argent. 

Doibuent aller deux a deux a l'église, et en allant doibuent approcher 
les uns des autres de la longueur de demye lame. 

Estans a l'église la ou sont leurs sièges et carreaux, les uns a la dextre 
et les autres a la senestre hors de leurs sièges, se doibuent tenir sur pied 
jusqu'à ce que le sénateur ait fait son oraison deuant le grand autel, et 
quand il sera retourné et assis en sa chaire , les dicts seigneurs et frères du 
dict ordre doibuent, comme ils sont venus l'un après l'autre entrer en leurs 
sièges, et quand le sénateur ira faire son oraison deuant le grand autier, 
le roy d'armes doibt aller deuant luy jusques a sa chaire, et le poursuy- 
uant luy doit porter un carreau pour soy agenouiller quand il sera deuant 
le grand autier. 

Apres se assiéront les officiers chacun a son ordre et le poursuyuant 
sera sur pieds a la senestre du dict sénateur, pour estre prêt a faire ce 
que le dict sénateur et le roy d'armes luy commanderont. 

Apres que l'ensens aura esté présenté au prélat, doibt estre baillé au 
sénateur, et après a un chacun des dicts sieurs et frères. 

Apres les vespres dites les plus anciens créez du dict Ordre se doibuent 
les premiers issir de leurs sièges , pour faire voye aux autres et doibuent 
estre sur pied deuant leurs dicts sièges jusques a ce que le sénateur ait 
esté faire son oraison et retourné a sa chaire cela faict les frères et officiers 
s'en doibuent retourner en l'ordonnance deuant dicte et conduire le sé- 
nateur en son logis et doibuent souper ensemble, et ne doibuent oster 



Digitized by 



Google 



(71 ) 

leurs manteaux jusques a ce qu'ils ayent prins l'eau et que le Benedicite 
soit et après le peuuent oster et après le disner doibuent reprendre leurs 
manteaux pour venir a grâces. 

Le sénateur est le premier assis et seruy a couvert et nul autre non, et 
après le sénateur est assis le chapelain et confesseur du dict Ordre et les 
autres frères ensuyuant. 

Le roy d'armes et le poursuyuant doibuent aller au deuant de la viande 
avec leurs cottes d'armes. 

Le chancelier, mons r des requestes, trésorier et greffier doibuent estre 
a une table et le roy d'armes doibt estre seul à une petite table deuant 
le dict sénateur et doibt estre seruy par le poursuyuant, et doibuent 
auoir le dict roy d'armes et poursuyuant leurs cottes d'armes vestus du- 
rant le souper, et leur doit assigner le sénateur lieu et heure ou ils se 
rendront le lendemain feste de Saint Maurice pour aller ouyr la messe et 
doibuent aller en l'ordonnance deuant dicte comme aux vespres. 

Et après la messe doibuent disner ensemble , puis tenir le chapitre gê- 
nerai et eslir un sénateur nouueau pour l'année aduenir, et le lendemain 
faire célébrer la messe pour les trespassez comme il a esté dict. 

SERMENT DE L'ORDRE DU CROISSANT. 

Vous jurez à Dieu, par vostre part de Paradis, sur la rédemption de 
vôstre ame, par le baptesme que vous apportastes de dessus les fonds, et 
sur votre honneur, que loyaument et justement a vostre loyal pouuoir et 
au plus près que vous pourrez, vous garderez et ferez le contenu es articles 
qui cy après vous seront déclarez. 

Et premièrement vous serez tenus d'ouir par chacun jour messe si vous 
n'estes au lieu ou il ne tienne a vous et que vous le puissiez faire, et au 
cas que vous y faudrez vous donnerez autant pour l'amour de Dieu , comme 



(72) 

on donneroit a un chapelain pour dire et célébrer messe, ou ne beuerez 
point de vin pour tout ce jour, et ainsy vous le promettez et jurez. 

Si vous scavez vos heures de Nostre-Dame , vous jurez et promettez de 
les dire chacun jour, et si ainsy ne le faictes, vous jurez de non vous as- 
seoir a table de tout le jour ensuiuant du disner ne au souper, et en cas 
que vous ne scaurez vos dictes heures, vous serez tenu de dire chacune 
journée a genoilz quinze Pater noster et aue Maria deuant l'image de 
Nostre-Dame, et si vous estiez si agraué de maladie que vous ne puissiez 
dire vos dictes heures ou Pater noster et aue Maria , vous promettez de les 
faire dire par quelcun autre. 

Vous promettez et jurez d'auoir et tenir en toute amour et dilection 
fraternelle les Cheualiers Escuyers, le chancelier et autres officiers, suppôts 
jurez et incorporez du dict Ordre comme vous voudriez faire vos propres 
frères germains. 

Vous promettez et jurez de garder et deffendre leur honneur en absence 
d'eux comme le vostre propre et en leur présence leur en donnerez con- 
seil, confort et ayde au plus loyaument que vous scaurez ne pourrez. 

Leur honte, faute, vergogne ou deshonneur reserué en cinq cas et de- 
faults cy après exprimez et déclarez vous cèlerez et ayderez a celer au 
mieux que vous scaurez ne pourrez comme les vertus propres, toutes fois 
vous serez tenu de les en reprendre secrètement au plustost que faire ce 
pourra, sans que nul autre viuant le sache, fors que vous seulement. 

Si par cas d'aduenture vous qui ainsy estes receu en l'Ordre faisiez 
quelque faute ou erreur et que aucun de vos frères vous en blamast ou 
reprensit celeement par charité, vous jurez et promettez de ne luy en sca- 
voir nul mal talent, mais le prendrez a bonne part et vous en abstiendrez 
des lors en auant a vostre pouuoir. 

Vous promettez et jurez de ne porter armes pour nulle quelconque 
querelle de homme qui vive excepté seulement pour vostre souuerain sei- 



Digitized by 



Google 



V 




Lût Cormier et ZacAmrr, Ayn 



(Bibliothèque de l'Arsenal ) 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



(73) 

gneur, et aussy pour vostre maistre que vous aurés de présent ou pouriez 
auoir pour l'aduenir, si vous me cuidez en vostre conscience que la partie 
pour laquelle vous vous armerez ait meilleur droit et querelle que son 
aduersaire. 

Vous jurez que jamais vous ne serez contre vostre souuerain seigneur 
en quelque façon que ce soit ne pour chose que vous puisse ou doiue ad- 
uenir ainçois serez tenu de le seruir tousjours loyaument et de tout vostre 
pouuoir. 

Vous jurez de porter tous les dimanches de Fan et autres festes com- 
mandées en S tc Eglise le Croissant soubz le bras dextre tant en armes que 
dehors sur peine de donner une pièce d'or pour chacun jour de feste que 
ne le porterez sinon que vous fussiez en lieu ou vous en voulissiez estre 
cogneu ou reduict en chambre pour occasion de maladie de vostre per- 
sonne. 

Outre je vous notifie etaduise que par les statuts du dict Ordre, vous 
ne pourez jamais laisser ne vous en départir, sinon que par deuotion vous 
fussiez meu a délaisser le monde et deuenir homme d'église ou de religion 
ou quel cas seulement vous le pouuez laisser. 

Pareillement ne vous poura jamais estre leué ni osté ledict Ordre fors 
pour l'un des cinq cas dont deuant a esté faict réservation cy après déclarez. 

Le premier est que vous feussiez conuaincu et attainct de hérésie let 
fussiez trouué non pas fermement croyant en la créance de nostre foy 
catholique. 

Le second est que vous feussiez cenuaincu et attainct véritablement de 
cas de trahison prouuée à l'encontre de vous suffisamment. 

Le tiers est que par faute et lâcheté de courage et par recreantise et 
couardise de cœur vous fussiez honteusement fuitif de bataille arrangée 
au jour nommé la ou seroit la personne de vostre souuerain seigneur et 
ses bannières desployées. 

TOUE I. 10 



(74 ) 

Le quart est que vous feussiez desconfit et outré par armes en champs 
de bataille faict par cas d'honneur. 

Le quint est qu'il fust prouué deuement et suffisamment a l'encontre 
de vous que vous eussiez esté trouué portant armes par voye aucune 
directe ou indirecte qu'elle fust ou peust estre encontre votre souuerain 
seigneur ou que vous feussiez en compagnie d'autres adherans ou consen- 
tans, confortans et conseillans de faire machinations ou ligues contre sa 
personne ou son estât. 

En l'un desquels cas seulement vous seroit le dict Ordre osté et leué 
qui auriez faict ou commis l'un d'iceux comme infâme et non habile , et 
vous seront faict deffence de jamais plus ne le porter a certaines et grosses 
peinnes en vous priuant et banissant très honteusement de la dicte frater- 
nité et compaignie. 

Et en outre je xous exhorte charitablement que vous ayez doresnavant 
regard plus que a chose qui soit a Testât de vostre conscience , affin que 
envers Dieu vous puissiez estre agréable, et que en ce monde il vous ayde 
a faire chose qui soit a l'honneur et proffict de vostre corps et âme. 

Au surplus de vénérer et honorer la Saincte Eglise et les ministres 
d'icelle. 

De soustenir le droict des pauures femmes veufues et les orphelins 
aussy. 

D'avoir tousiours pitié et compassion du pauure peuple commun. 

D'estre en faicts en dicts et en parolles doux courtois et aimable enuers 
chacun. 

De ne mesdire des femmes de quelque estât quelles soient pour chose 
qui soit. 

Quand vous voudrez dire quelque chose d'y penser premier que la dire 
affin que ne soyez trouué en mensonge. 



Digitized by 



Google 



(75) 

De fuir toutes compaignees deshonnestes et débats le plus que vous 
pourrez. 

De pardonner volontiers et ne retenir longuement mal talent sur vostre 
cœur contre nully si ce n'est pour chose qui touche grandement vostre 
honneur. 

D'entendre a vous faire valloir si que vostre los et famé puisse estre en 
Croissant tousiours de bien en mieux vous aduisant que tous les bienfaits 
et proesses qui par la prudhomie et vaillance de vostre corps ont été et 
seront faicts jusques a vostre trespas seront escrips et eregistrez ou livre 
des chroniques de l'Ordre et pour perpétuelle mémoire. 

Vous priant outre que ne preniez en mal contentement ce que je vous 
en dy, car je le fais pour vostre bien et honneur et pour l'amour que je 
vous porte, vous signifiant au surplus que vous estes tenu de faire faire 
vostre Croissant dedans six sepmaines au plus tard, a la peine d'une pièce 
d'or pour chacun jour de feste que ne le porterez le dict terme passé, et 
si vostre plaisir est de le porter chacun jour de la sepmaine pour plus 
honorer ledict Ordre, vous le pouuez faire. 

Les sermens de l'Ordre en bref. 
La messe ouir ou pour Dieu taut donner 
Dire de Nostre-Dame ou marcher droit ce jour 
Que pour le souverain ou maistre ne s'armer 
Aymer les frères et garder leur honneur 
Feste et dimanche doit le Croissant porter 
Obéir sans contredit tousjours au sénateur. 



Claude Ménard, à qui nous devons la conservations du texte de ces admirables institutions, naquit à Saumur 
à la fin du seizième siècle. Il exerça d'abord la charge de lieutenant de la prévôté d'Angers; mais devenu 
veuf , il embrassa l'état ecclésiastique , et se distingua par son immense érudition et ses nombreux travaux 
littéraires. La France lui doit une vie de Duguescliu et la première publication de la copie la plus com- 
plète des mémoires de Joinville , trouvée au château de Beaufort , parmi les livres précieux qui avaient ap- 
partenu au roi René. 

A F exemple de ce modeste et savant Angevin , nous avons religieusement conservé l'orthographe du ma- 
nuscrit de l'Ordre du Croissant {Bibliothèque royale, registre 10176 , Baluze, 548). Cette pièce peut ainsi 
servir de spécimen à l'orthographe du quinzième siècle. Elle est suivie d'extraits des registres capilulaires de 
l'église de Saint-Maurice d'Angers et d'une liste des premiers chevaliers de l'Ordre du Croissant , où les plus 
illustres familles de France reconnailront leurs ancêtres. 



(76) 



Nous avons représenté toutes ces chevaleries et les terminerons par celle du Croissant, la dernière de toutes. 
Mais particulièrement notés, parceque son premier instituteur a esté le bon Roy René, duc d'Anjou , le lieu 
de sa naissance et de sa cérémonie, cette ville; rapportant sous la foy de M. Favin que saint Louis en son 
dernier voyage pour l'Afrique, afin d'obligé plus étroittement sa noblesse luy donna des colliers d'or. 
Établissant une société d'armes qu'il appela du Navire dont la marque étoit une chesne façonnée de doubles 
croissans, passez en sautoir entrelassez de coquilles et au bas pendoit à deux chaînons une ovale d'or dans 
laquelle paroissoit un navire équippé de ses voiles et armement. Que la mort ayant terminé le cours de 
cette récompense Charles son frère, roy de Sicile et notre comte le continua quelque temps et qu'en suitte 
le Roy René le remist sus, luy donnant sa forme telle que nous alons la rapporter , noti Tan MCDLXIV suy- 
vant lannaliste Rourdigné et après luy Favin qui n avoient pas veu l'institution et estatutz de cet Ordre dont 
nous avons eu coppie par la courtoysie de Messieurs de S te Marthe auxquels le public avec toute la province 
et moy demeurons très obligez de cette pièce laquelle nous avons recherchez très long temps même dans les 
regestres capitulaires de Messieurs de S 1 - Maurice qui avoient receu dans leur Eglise cet Ordre dont ils dé- 
voient garder les statutz aussi bien que les ornements habitz et carreaux , sur lequels nous avons retiré les 
enrichissements de quelques écus paiticuliers qui marquoient à ce que nous estimons les qualités et eharges 
que ces Chevaliers avoient dans la court du Roy. Comme de grand maître à celuy de Sphorce, grand boutiller 
à celuy de Charles , grand veneur à celuy de Ferry de Lorraine, de cappitaine des arbalestriers à celuy de 
Rournan , de grand-maître des eaux et forets à celui de Reauvau et ainsi des autres, lequels nous avons repré- 
sentez avec soin pour mémoire de lantiquité et entretien de la curiosité des esprits qui l'estiment. 

Rapportant en suitte ce que nous avons peu retirer des registres capitulaires de ladite Eglise étant même 
arrivé par malheur que ceux des années MCDXLVIII , XLIX et L, dans lequels cette établissement devoit être 
rapporté ne se trouvent plus, ainsy nous commencerons seulement par les actes de lannée MCDLI au moys 
de Juillet et les rapporteront ès propres termes des originaux latins ou français. 
Sabathy XVII julii MCDLI. 

Domini , Episcopus de Orengia et Joannes Cossa, consiliarii domini Régis Siciliae pro parte dicti Régis pre- 
sentaverunt litteras clausas super facto fundationis unius altaris in hujus modi ecclesia , pro suo Ordine du 
Croissant. Quibus visis et audita credentia dictorum dominorum, post deliberationem , voluerunt et consen- 
serunt domini quod ipseRex, et alii domini Predicti Ordinis du Croissant possint aedificari facere in hujus 
modi Ecclesia in loco quem ad hoc invenerunt esse magis proprium dictum altare. Et ad conferendum super 
hoc cum eisdem commiserunt dominos Scholasticum Fresneau et Rouverii , et hec rescribi fecernnt prefato 
Régi per alias suas litteras clausas, datas praefatis consiliariis. 
Die Sabathi XVI septembris MCDLI. 

Dominus Episcopus Orengia? die Sancti Mauricii , fecit divinum officium ad quod interfuerunt Rex Siciliae 
et alii domini de Ordine du Croissant et obtulerunt in auro ultra cœreos XII scuta. 
Die Mercurii XXIV Sep. MCDLV. 

Pro parte Régis Sicilae ceterorumque Dominorum Ordinis du Croissant dictum fuit et expositum a domino 
Decano , quod inlentio dominorum du Croissant est, fundare unam missam quotidie horâ quasi octavâ ad ai- 
tare B. Mauricii de novo constructo : et durante missa erunt duoeerei accensi et in elevalione corporis Christi 
accendetur altéra txda seu torchia sed quia noudum habent reditur pro hujusmodi fundatione, obtulerunt 
pro praemissis per unum annum integrum summam LXXX librarum. 

Quibus audilis, habitaque de libéra lione, commissi fuerunt, decanus, cantor , Scholasticus Fournicr et 
Fresneau ad tractandum cum eisdem dominiset consentiendum pro suinma C librarum. 
Die Veneris XXVI. MCDLV. 

Commissi de Clees et Tilleau ad recipiendum in presentia Scholastici et N. Bernard alias Moreau Thesau- 
rarii Ordinis du Croissant centum libras promissa quotidiana. 
Die Sabathi XXIII Aprilis MCDLVII. 

Dominus Archidiaconus trausligeriensis exibuit mantellum de scarlata rubea foderatum de menu vair quem 
defunctus dominus pater suus existens de fratibus Ordinis du Croissant deferebat in solemnitatibus ejusdem 
Ordinis. 

Die Lunae VIII Octobris MCDLXIV. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



(77 ) 

Item pro quadringentis libris debitis, pro missisdu Croissant, conclusum fuit quod N. loquatur cum Ben- 
jamin le Roy Thesaurario dicti ordinis et sibi dicatur , quod ni solvat , rescribetur Régi Sicilia?. 
Die Veneris ultima Maii MCDLXV. 

Item nos deputavimus magistros Hermanum et P. Turpin concanonicos adfecuperandum omnes mantellos 
defunctorum mîlitum ordinis du Croissant et praecipuo illum domini de Bellavale et loquendum super hoc, 
cum rege Siciliœ , Et sint dicti Hermanus, et Turpin super intendentes a statu m dicti ordinis tam ad recipi- 
endas pecunias quam ad gubernandum ornamenta data per Regem Siciliae , et ad faciendum lacère cappas 
de mantellis per eos de defunctis eusdem ordinis recuperandis. 

Le XVII Mars MCDLXX1 le chappitre reçoit le manteau de velours rouge de defunct Girard de Harancourt 
chevalier du Croissant. 

Le dernier Septembre MCDLXXV Benjamin le Roy thrésorier du Croissant a payé au chapitre le service du 
Roy René. 

Le II Septembre MCDLXXVII ledit Benjamin vice-chancelier du Roy René et thrésorier de l 'Ordre du Crois- 
sant a promis rendre au chappitre les carreaux des defunct Chevaliers du Croissant. 

Le mercredy XII Septembre MCDLXXI le sieur de Tourneviiîe chanoine a représenté au chappitre l'état 
des chevaliers du Croissant , les manteaux et carreaux des décédés et des vivans. 
Pour ceux dont Ton a les manteaux et carreaux : 

Le grand sénéchal de Provence , sieur de Beauvau. 

Le sieur de Martigné, en drap a l'équivalant. 

Le sieur de Harancourt. 

Le sieur de Beauvau, sénéchal d'Anjou, sénateur MCDLI. 
Le sieur du Couldray duquel la chappe n'est pas encore faicte. 

Autres pour lequels Ton na eu que les carreaux : 
Le comte de Vaudemont. 
Le duc Jehan de Calabre. 
Le duc de Milan. 

Messire Jacobo Antonio Marcello de Venise. 
Le sieur de Ribiere. 

Le sieur de Fenestranges maréchal de l'Ordre. 

Le sieur de Chanzé. 

Le sieur de Sault. 

Le sieur de Passavant. 

Le sieur du Plessis Clerembault. 

Le sieur de Faucon. 

Le sieur de Malelievre. 

Le sieur des Loges. 

Le sieur Jehan deCossa, grand sénéchal de Provence, combien qu'il soit encore en vie, toutefois son 
carreau a été baillé par manière de garde en ladite église, et avoit ordonné que son manteau y fust sembla- 
blement mis. Mais le maire d'Angers l'a pris en la maison du thrésorier de l'Ordre qui l'avoit en garde. 

Au regard du sieur de Pressigné ,ses enfans ont encores manteau et carreau en leurs mains. 
Dominica Octobris MCDLXXX. 

L'on a représenté au chapitre les carreaux retirez d'entre Ifs mains de Benjamin le Roy trésorier du Crois- 
sant , des defunctz chevaliers de l'Ordre. 

Six grandes pièces de l'Apocalipse , avec la cotte d'armes du herault, de velours crainoisy armoyez aux 
armes de saint Maurice. 

Un grand drap de satin cramoysi armoyé ausdites armes pour mettre sur la chaire du sénateur. 
Sept carreaux, le premier de velours cramoysi aux armes du roy de Sicile. 
Le second aux armes de Loué. 
Le troisième aux armes du Bellay. 
Le quatrième aux armes de Misou. 



(78) 



Le cinq et le six aux armes de Lénoncourt. 
Le septième de satin aux armes de Champaigne. 

C'est tout ce que nous avons peu retirer et sauves du naufrage et poussières de cet Ordre qui n'est plus il y 
a déjà cent soixante ans ayant autrefois eu entre mains parmy beaucoup de mémoires et recueils un petit 
livret écrit sur velin« couvert de satin bleu, qui éloit un poème latin , a la louange dudit Ordre, composé 
par Jacobo Antonio Marcello , vénisien nommé cy dessus entre les Chevaliers, et lequel a été depuis Doge de 
cette republique; a l'entrée duquel livre l'on voyoit une forte exelente enluminure la représentation de la 
chapelle des Chevaliers du Croissant telle que nous la voyons encore , et autour les séances des Chevaliers en 
leurs habitz , et dans la seconde feille le portrait du bon René au naturel avec des paroles au dessous en lettres 
de chifre inconneu , lequel livret se dounay depuis a feu monsieur de Perezc n'ayant lors la pensée de rien 
laisser au public de notre histoire et depuis le deceds dudit sieur ayant pris ce dessain en ay écrit à Aix pour 
essayer d'en recouvrer une coppie , mais sans éfets et avons veu un Inventaire, de la chambre des comtes 
d'Anjou, fait à Angers après le deceds du roy René, par M. René de la Barre docteur es loix, et M. Jacques 
Louet , conseiller du roy, commissaires en cette partye, en présence de M. Guill. de Tourneville archiprebtre 
d'Angers Tun des conseillers auditeurs de la chambre des comtes du roy de Sicile Angers. Guill. Rayneau se- 
crétaire et clerc de sa comté , Jehan le Peletier huyssier de ladite chambre , Jehan Marsault et Pierre Arnault, 
dans lequel inventaire il y a un article en ces termes : 

A été trouvé dans un cofre un petit livre en parchemin contenant les chapitres et articles de t Ordre 
du Croissant. 

Item une bourse blanche dans laquelle il y a un grand Sceau d'argent dudit Ordre du Croissant et 
une lettre du chappitre de l'église d'Angers touchant ** qu'ils ont en garde du roy de Sicile. 

Pour ramasser donc autant que nous pourrons le débris de ces membres dispersés en divers lieux , nous 
allons représenter la liste entière de toute cette chevalerie dont ne reste parmy nous dans la chappelle des 
Chevaliers que XVII écussons aux armes d'aucunq deux mais sans ordre. Les autres sont nommez en suitte 
des statu tz que nous ont communiqué M. de S te Marthe qui en rapportent XXXIV. Les autres que nous ajou- 
tons jusques a ont élé tirez du chappier de l'Eglise S l -Maurice et des carreaux que l'on y void encores 
ou des quelques tableaux trouvez dans la maison d'un gentilhomme sieur de la Roussiere de Matefelon,et des 
livres par nous veuz ou remarqués de tiltres, tymbres, et écussons reconneuz de quelques maisons et basti- 
mens qui sont parmy nous dans la province. 

Table des écussons représentés avec la remarque de ceux dont nous les avons pris. Scavoir les XVI 
tableaux qui restent et se voyent dans la chapelle des Chevaliers de l'Eglise d'Angers. Ceux qui sont 
nommez dans les regestres des conclusions du chappite, ou représentez par leurs chappes et carreaux , 
ceux rapportez a la suitte des statutz communiquez par messieurs de Saint Marthe ) ou finable ment par 
les autheurs qui en ont remarqué quelque chose. 

saint marthe tableaux conclusion L — René roy tîe Jérusalem et de Sicile , duc d'Anjou, sénateur 
Fan MCDXLIX. 

s. m. tarleaux II. — Jehan, duc de Calabre et de Lorraine aîné filz du roy , sénateur l'an MCDL1U. 
carreau 111. — Autoine de Lorraine comte de Vaudemout. 

s. m. tableaux IV. — Ferry , monseigneur de Lorraine ainé filz du comte de Vaudemont sénateur Tan 
MCDLIV. 

s. m. chap. V. — Charles d'Anjou comte du Mayne frère puiné de René. 

s. m. tableaux VI. — Guy de Laval seigneur de Loué premier sénateur l'an MCDXLVIH. 

s. m. chapp. VII. — Francisque Sphorce duc de Milan. 

s. m. tableaux VIII. — Louis de Beauvau seneschal d'Anjou sénateur l'an MCDLI. 

s. m. conclusion IX. — Bertran de Beauvau seigneur de Pressigny sénateur Tan MCDLII. 

s. m. conclusion X. — Jehan de Beauvau sénéchal d'Anjou. 

s. n. XI. — Pierre de Moulhon seigneur de Ribieres grand écuier d écurie du roy. 



Digitized by 




( 79 ) 



s. m. tableau XII. — Jehan Cossa comte de Troye seigneur de Grimauls, sénateur l'an MCD. 

tableau XIII. — Gaspar Cossa fils de Jehan, 

s. m. XIV. — Hélyon de Glandesve, seigneur de Faucon. 

s m. XV. — Pierre de Glandesve, seigneur de Çhasteauneuf. 

s. m. XVI. — Louis de Bournan seigneur du Couldray. 

s. m. XVII. — Louis de Clermont seigneur de Clermont. 

s. m. XVIII. — Tanneguy du Chastel sénéchal de Provence. 

s. m. XIX. — Gilles de Maillé seigneur de Brézé. 

s. m. XX. — Raymond d'Agoust, seigneur de Sanlt. 

s. m. tabl. concl. XXI. — Foulques d'Agoust seigneur de Misoiu 

s. m. XXII. — Antoine de Clerembault seigneur du Plessis. 

conclusion XXIII. — Jehan du Bellay seigneur dud. lieu. 

conclusion XXIV. — Guillaume de la Jumeliere seigneur de Martigné. 

s. m. XXV. — Saladin d'Anglure, vicomte d'Etonges seigneur de Nogeut Chambellan. 

s. m. XXVI. — Simon d'Anglure sienr d'Etonges. 

s. m. XXVII. — Philippe de Lénoncourt, éctiyer d'écurie, seigneur de Gaudrccourt. 

s. m. XXVIII. — Thierry de Lénoncourt bailly de Vitry. 

s. m. chap. XXIX. — Jacques Antoine Marcel de Venize. 

s. m. XXX. — Jehan de la Haye seigneur de Passavant. 

s. m. XXXI. — Girard de Haraucourt sénéchal de Bar et de Lorraine. 

s. m. tabl. XXXII. — N. de Haraucourt. 

s. m. chap. XXXIII. — Jehan de Fenestranges sénéchal de Bar et de Lorraine. 

s. m. tabl. XXXI V. — N. Amenard seigneur de Chanzé. 

s. m. XXXV. — Jehan sire de Belleville et de Montagu. 

s. Mi tabl. XXXVI. — Pierre de Champaigne seigneur dud. lieu. 

s. m. tabl. XXXVII. — Guischard de Monberon seigneur deMorlaigne. 

s. m. tabl. XXXVIII. — Jehan du Plessis seigneur de Pinay. 

s. m. tabl. XXXIX. — Le compte de Salmes. 

s. m. tabl. XL. — Jacques de Pazzi. 

s. m. tabl. XLI. — Jacques de Brezé comte de Maulevrier. 

s. m. tabl. XLII. — Robert de Sanseveriu. 

s. m. tabl. XLUI. — N. le Veuneur. 

s. m. tabl. XL1V. — N. le Poulchre Moth Mesmc. 

s. m. tabl. XLV. — N. de Merlo. 

s. m. tabl. XLVI. — Hardouinde laJaille. 

s. m. tabl. XLVIl. — Le sieur des Loges. 

s. m. tabl. XLVI1I. — Jehan comte de Nassau. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 




TESTAMENT 

DU 

ROY RENÉ. 



TOME 1. 11 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



TESTAMENT 

DU 



ROY RENE 

DE SICILE, COMTE DE PROVENCE. — U74 



In nomine domini nostri Jhesu Christi amen. Anno incarnationis ejusdem 
millesimo quadragentesimo septuagesimo quarto et die vicesima secunda 
mensis Julii; universis et singulis hoc verum et pnblicum instrumentum 
visuris, lecturis ac etiam audituris, tam presentibus quam futuris, evidenter 
pateat et sit notum quod in presencia do minora m ac testium infrascripto- 
rum ad hec specialiter vocatorum et rogatorum serenissimus dominus noster 
dominus Renatus Dei gratia Jherusalem, Arragonum, utriusque Sicilie, 
Valentie, Majoricarum, Sardinie et Corsice rex, ducatuum Andegavie et 
Barri dux, comitatuum Barchinonie, Provincie et Forcalquerii ac Pedi- 
montis cornes ; compos mentis et omnino sanus corpore de sua certa scien- 
tia motuque proprio ac consulto ac délibérante, prout palam dixit, suum 



1 Procès pour les comtés de Provence , Forcalquier et terres adjacentes entre René, duc de Lorraine , 
demandeur, et le procureur général du roi Louis XII dejfendeur. (Collection Dupuy 195.) 
Parmi les pièces du procès se trouve cette copie du testament du Roi René. 
Impr e V. D. Calmet. Hist. de Lorraine , preuv. Tome III, col. 676. 

Dans trois manuscrits se trouve la copie du testament du Roi René. 1° Dans les testaments des comtes de 
Toulouse , Provence , 312. 2° dans le N° 6010. 3° Enfin dans les pièces déjà citées. 

Le testament du Roi René a été collationnésur 1° trois copies officielles déposées à la Bibliothèque Royale, 
et 2° sur les deux copies qui sont aux Archives du royaume. 



Digitized by 



Google 



(84) 

ultimum testamentum nuncupatum suamque ultimam voluntatem et dis- 
positionem finalem fecit, condidit et ordinavit sub his verbis gallicis que 
sequuntur. 

Ce sont en brief les clauses du testament de très excellent et très puis- 
sant prince René par la grâce de Dieu roy de Jérusalem, de Sicile, d'Ar- 
ragon etc., duc d'Anjou, duc de Bar, comte de Provence etc. 

Primo, il recommande son ame, au jour de son trespas de ce monde, à 
Dieu le créateur, à la glorieuse vierge Marie etc. , et à toute la cour céleste. 

Item, ledict seigneur roy testateur veult que en quelconque lieu que il 
trespassera, selon la voulenté de Dieu, son corps soyt pourté en l'eglize 
d'Angiers pour estre en icelle sevely et inhumé ou lieu qu'il ha ja esleu 
et préparé pour sa sépulture, et ouquel est ja sevely le corps de la feue 
royne Isabel de très noble mémoire , en son vivant son espouze. 

Item , ledict seigneur roy testateur veult et ordonne que a tousjours 
mais chascun jour perpétuellement soit dicte et célébrée une messe basse 
pour son entencion à l'autel qu'il a faict ediffier et ériger devant sa dicte 
sépulture en ladicte eglize d'Angiers. 

Item, ledict seigneur veult et ordonne que chascun an a tousjours mais 
soient dictes et célébrées deux messes solemnelles à notte audit autel, l'u ne 
pour son entencion et à tel jour qu'il trespassera de ce monde; l'aultre à 
tel jour que trespassa ladicte feue royne Isabeau pour le remède et en- 
tencion de leurs ames et de leurs parens et amys trespassez, et les vigiles 
solempnelles des trespassez le jour devant à vespres. 

Item, ledict seigneur veult et ordonne que chascun an a tousjours mais 
le second jour de Novembre, qui est le jour de la commemoracion des 
mortz, soit faicte solempnelle commemoracion et oraison des trespassez 
devant lesdictes sépultures et aussi devant les sépultures de feu le roy 
Loys second son pere de très digne mémoire, et de la feue royne Yoland 
sa mere et de la royne Marie son ayeule; et que devant chascune des 



Digitized by 



Google 



( 85 ) 

dictes sépultures soit chanté ung respond des morts ensemble les verset et 
collecte accoustumés, c'est asçavoir Inclina et Ftdelium. Et pour les services 
dessus dictz, ledict seigneur laisse, ordonne et baille à la dicte eglize d'An- 
giers la somme de cinquante livres tournois de rente annuel et perpétuel; 
pour laquelle avoir et acheter, ledict seigneur veult et ordonne estre baillé 
aux doyen et chapitre de la dicte eglize, pour une foiz, la somme de mil 
cinq cens livres. 

Item , ledict seigneur donne et laisse à la dicte eglize d'Angiers la belle 
croix d'or dont le pied est d'argent doré qui ha accoustumé de servir au 
grant autel de sa chappelle aux bonnes festes; en laquelle ha une grande 
pièce de la vraye croix. 

Item, il donne et laisse à icelle eglize sa belle tapisserie en laquelle sont 
contenues toutes les figures et visions de l'Apocalisse. 

Item, ledict seigneur veult et ordonne que son cueur soit pourté, le len- 
demain de son obit, a l'eglize des frères minneurs dudict lieu d'Angiers pour 
estre inhumé et sepulturé en la chappelle de Sainct-Bernardin, qu'il a faict 
ériger, ediffier, parer et fournir contigue à l'eglize des dictz frères min- 
neurs. 

Item, ledict seigneur veult et ordonne que en la dicte chapelle de Sainct- 
Bernardin soit dicte et célébrée chascun jour de l'an a tousjours mais 
perpétuellement une basse messe et chascun an, à tel jour qu'il trespassera, 
une messe à nolle et le jour devant vigilles des trespassez solempnelles, 
pour le remède et salut de son ame et de ses prédécesseurs, parens et 
amys trespassez. Et pour lesdictz services estre faictz et continuez, il laisse 
et donne ausdictz frères minneurs en aulmosne perpétuelle chascun an a 
tousjours mais le nombre ou quantité de trente sextiers de froment; et 
pour le luminayre des dictes messes aussi chascun an à tousjours mais, la 
somme de dix livres tournois. Lesquelles quantité de trente sextiers de fro- 
ment et somme de dix livres, ledict seigneur assied et assigne sur les rentes 
et revenus de la Menistré. 



( 86 ) 

Item , veult et ordonne lediet seigneur que le jour de l'inhumation de 
son corps cinquante pouvres soyent vestus de noir à ses despens , lesquelz 
pourteront chascun une torche du poidz de troys livres. Et veult en outre 
que les luminayres de cierges, torches et flambeaulx soyent mys par de- 
dans l'eglize tout à l'environ comme est accoustumé à faire pour les roys 
tant le jour de l'inhumation du corps comme le jour du sepme 1 et que 
la chappelle ardante qui sera dessus le corps soit fournie de luminayre et 
de paremens comme au tel cas pour les roys est accoustumé. Et aussi que 
par dedans l'eglize tout à l'environ soit une lite de bougran ornée et 
semée des armes dudict seigneur avec les paremens des aultres semblables 
à ceulx qui furent mis en la dicte eglize à la sépulture et inhumacion de 
ladicte feue royne Isabel; et que Te grant pulpite de l'eglize soit aussi 
couvert de semblable bougran noir. 

Item, ledict seigneur roy testateur veult et ordonne que tous chappel- 
lains qui vouldront comparoir et assister à ladicte inhumacion de son corps 
et illec célébrer messe, ilz soyent reçeuz et que pour les messes par eulx 
célébrées ilz soyent payez sans delay en la manière en tel cas accoustumé. 

Item , ledict seigneur veult et ordonne que tous les religieux des monas- 
tères et couvans et aussi tous les collieges de ladicte ville et faulxbourgs 
d'Angiers soyent à conduire son corps jusques à la dicte eglize d'Angiers, 
et que chascun desdictz collieges, monastères et couvans facent une com- 
mémoracion sur le corps, laquelle faicte ilz retournent en leurs eglizes 
pour dire et célébrer le service accoustumé en tel cas pour les trespassez. 
Et pour lesdictz service et procession ledict seigneur laisse et donne à chas- 
cun desdictz collieges et monastères la somme de dix livres tournois, et à 
chascun desdictz couvens mendians la somme de cent soulz tournois. 

Item, ledict seigneur testateur laisse et donne à l'eglize d'Angiers pour 
la procession et conduite de son cueur jusques à l'eglize desditz frères 
minneurs la somme de quinze livres tournois et à chascun desditz collieges 

1 Alias service. 



Digitized by 



( 87 ) 

et monastères la somme de soixante soulz tournois et à chascun desdictz 
couvens mendians, la somme de quarante soulz tournois. Veult aussi et 
ordonne tous semblables services, procession et luminayres estre faiz à 
l'inhumacion du cueur comme à la sépulture du corps et que toutes les- 
dictes choses soyent faictes le lendemain de la sépulture de son dict corps. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur roy testateur que les services de 
procession, stacion, luminayre, chappeaux, administracion de pain et vin 
par luy instituez et ja accoustumez de faire à l'eglize d'Angiers , a cause 
de Tune des ydries esquelles nostre seigneûr feist miracle en conversion 
d'eaue en vin es nopces d'Architriclin et laquelle ydrie il a donné a la- 
dicte eglize et faict icelle colloquer en lieu honorable près du grant aultel 
d'icelle eglize , soient entretenuz et continuez a tousjours mais perpétuel- 
lement en la forme par luy instituée et composée. Et pour la fondacion 
desdictes choses, il laisse et donne à ladicte eglize d'Angiers trente livres 
de rente annuelle et perpétuelle pour laquelle avoir et achepter ledict sei- 
gneur veult estre payé aux doyen et chappitre pour une foiz la somme de 
mille livres tournois. 

Item, ledict seigneur laisse et donne à ladicte eglize la somme de cent 
livres tournois de rente annuelle et perpétuelle pour dire et célébrer à 
jamais perpétuellement une messe basse à Faultel de Monseigueur Sainct- * 
Maurice, dernièrement construict et ediffié en la croisée de ladicte eglize 
à main dextre. Et pour fournir de luminayre, vestement et sonnerie à 
l'heure qu'elle a accoustumé estre sonnée et dicte et appellée la messe de 
l'Ordre du Croissant , pour laquelle rente estre acheptée par les doyen et 
chappitre, ledict seigneur veult et ordonne leur estre payé pour une fois 
la somme de trois mille livres tournois. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que en lieu de la charité ou 
aulmosne accoustumée de donner aux pouvres es jours des funérailles et 
sepmes ou sépultures des roys, princes et granz seigneurs, affin que op- 
pression, blesseure ou mort de gens ne s'ensuive comme aultres fois on a 
veu advenir, aulmosnes soient distribuées à l'equipolent et divisées en 
quatre parties, c'est asçavoir: à pouvres filles à marier, à pouvres malades 



(88 ) 

ou indigens demourant aux champs, à pouvres ladres et hospitaux mal 
garnis de litz, linceulx et aultres choses neccessaires, pourveu que les 
pecunes ne soient point baillées es maistres desdictz hospitaux, mais se- 
ront achatées lesdictes choses plus neccessaires par les mains de ses exequ- 
teurs qui seront cy après nommés. Et pour lesdictes charité et aulmosne 
accomplir , il donne et laisse la somme de mille livres tournois a payer 
pour une foiz et pour estre divisées en quatre parties esgalles pour fournir 
à ce que dit est ; et laquelle somme il veult estre prinse sur les plus clairs 
deniers venans à la trésorerie et main du trésorier d'Anjou. 

Item, ledict seigneur donne et laisse à sa très chiere et très amée fille 
Margarite royne d'Engleterre, pour son droit d'institution, la somme de 
mille escus d'or a payer pour une foiz , en laquelle somme de mille escus 
il institue et nomme sa dicte fille héritière. Et se il advient que ladicte 
Margarite royne, laquelle est a présent vefve par la mort du feu roy Henry 
d'Engleterre jadis son espoux^ se transporte es parties de France, ledict 
seigneur veult et ordonne que tant que ladicte dame Margerite demourera 
en vefvage elle ait et prensne chascun an deux mille livres tournois sur 
les rentes et revenus de son duché de Bar; en laissant en oultre à icelle 
dame sa fille son habitation et demeure au chasteau de Queures. Et ou 
cas qu'elle vouldroyt lever les fruictz et esmolumens dudict chasteau, ledict 
seigneur veult que lesdictz fruictz par icelle levez soyent comptez en dé- 
duction de la dicte somme de deux mille livres tournois, et commande 
ledict seigneur que icelle dame sa fille soit contente des choses dessus dictes 
et qu'elle ne puisse aultre chose demander. 

Item , donne et laisse ledict seigneur à sa très chiere et très amée fille 
madame Yoland a présent duchesse de Lorraine, pour son droict de insti- 
tution, la somme de mille escus d'or et en icelle somme de mille escus , 
avec le douaire à elle constitué, il institue et nomme ladicte dame héri- 
tière , commandant que de ce soit contente et que aultre chose ne puisse 
demander. 

Item, ledict seigneur roy testateur, par son présent testament de sa cer- 
taine science et propos délibéré, confirme, loue, ratifiie et approuve les 



Digitized by 



jgitizRd hy. 




( 89 ) 

dons et toutes et chascune les donacions par luy aultresfois faictes et qu'il 
fera aux temps advenir avant son decedz, à très excellente dame Jehanne 
royne son espouse, pour toute sa vie durant, et desquelz dons et donacions 
il peult et pourra apparoir tant par les lettres de son mariage que par 
aultres plusieurs lettres depuis et constant ledict mariage faictes et passées, 
et tant es parties d'Anjou, de Barrois que de Provence selon les teneurs 
des dictes lettres; soit que icelles donacions soyent entre les vifz ou par 
transport faict à ladicte dame ou aultrement, en quelques manières 
qu'elles ayent esté faictes, desquelles donacions la declaracion sensuict de 
mot à mot. 

Premièrement, ou duché d'Angers : le conté de Beaulfort ensemble 
toutes ses appartenances; les chastel, ville et chastellenie de Mirebeau avec 
toutes chascunes ses appartenances; l'imposicion foraine; les saynes de la 
rivière de Maine ; les lieux de Chanze 1 et de la Rive ; les lieux de Lannoys 
et du Palis j l'isle Bonnet; les preys de Loyau 2 et les boys de l'Espau en- 
semble toutes les appartenances. En la conté de Provence r les terres, 
chasteau et domaine de Sainct-Remy ensemble toutes les appartenances, 
droictz, juridiction, tenemens, rentes, esmolumens, dons, aydes faicts 
et à faire par les subzjetz dudict lieu tant en vassaulx, hommes, subzjetz 
comme en possessions de terres cultivées, non cultivées, preys, champs, 
pastures, boys et eaues, en offices et aultres choses quelconques; la ville, 
terre et domaine de Perthuis avec la capitainnerie dudict lieu, la sei- 
gneurie, haulte et basse juridiction, ensemble tous les dons et aydes qui 
seront faictz par les subzjetz dudict lieu et toutes aultres choses apparte- 
nantes illec à la seigneurie dudict seigneur, les chasteaux des Vaulx, de 
Castillon, de Moreres et de Vaguieres situez ou dict pays de Provence, et 
toute la baronnie des Vaulx , ensemble la vicairie et cappitanerie des dictz 
chasteaux avec les dons et subsides que feront les subzjectz desdictes terres. 

Item, les terres, chasteau et ville d'Albaigne avec tous les droycts et 



1 Chaûze. 

a Prairie d'Aloyau, vis-à- vis Angers , au bord de la Maine. 

TOME I. 12 



( 90 ) 

appartenances et aussi le chasteau de Castellet, ensemble tous les dons et 
aydes desdictz lieux. 

Item, la grande traicte de sel des villes de Yeres et de Toulon et géné- 
ralement de tout le pays de Provence et tout le droict qui peult venir 
audict seigneur à cause de ladicte traicte. 

Item, le payagede Tharrascon, ensemble ses dépendances et apparte- 
nances. 

Item, les villes, terre et domaine de Brignolles ensemble toutes les ap- 
partenances et vassaulx, hommes, subzjectz, possessions, terres cultivées et 
non cultivées, vignes, preys, champs, boys, eaues, offices et aultres choses 
quelconques. 

Item, les quartons des salines de Vervette de la ville de Nostre Dame 
de la mer, ensemble tous les droietz, rentes et esmolumens, appartenantz 
ausditz quartons tant de droict que de coustume. 

Item, plus donne ledict testateur des a présent pour en joyr après son 
decedz à ladicte dame son espouse, si elle le survit, la ville et revenus 
de Sainct Canat avec toutes ses appartenances et les bastides d'Àix et de 
Marseille, ainsi qu'ilz se comportent, ensemble tous les meubles estans es 
dietz lieux pour en joyr sa vie durant seulement. 

Ou duchié de Barj les villes, chasteaulx, terres et seigneuries d'Estain et 
de Bouconville ensemble tous les droyetz, aydes, esmolumens et apparte- 
nances desdictz lieux, et aussi le chasteau et domaine de Morlay avec la 
cappitanerie, dons et aydes dudict lieu. 

Veult aussi ledict seigneur que toutes les donacions dessusdictes sor- 
tissent leur plain et deub effect, non obstant rigueur de droict, usaiges 
de pays, stilles, coustumes, constituions, mesmes la coustume d'Anjou 
par laquelle une femme mariée, aprez le decedz de son mary, ne peult 
avoir ensemble douaire et donation, et toutes aultres coustumes et usaiges 



Digitized by 



( 91 ) 

à ce contraires. Et pour ce que ledict seigneur a tousjours amé et amera 
parfaictement ladicte dame jusqucs à la mort, tant en faveur de mariage 
comme pour les grans ver lus et bonté d'elle, comme aussi pour les agréables 
services et bons termes qu'elle luy ha tousjours tenu, il veult, ordonne 
et commande à ses héritiers cy après escriptz qu'ilz honorent et révèrent 
ladicte dame et la laissent aller, venir, résider et demourer par toutes et 
chacunes les terres, places, seigneuries et domaines, que ledict seigneur 
tient apresent et qu'il pourra tenir au jour de son decez. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que ladicte dame royne son 
espouse ait tous les biens meubles qu'elle ha apresent avec elle et qu'elle 
aura en ses offices et maisons au temps qu'il décédera de ce siècle. 

Item, plus ledict seigneur laysse et donne a la dicte dame son espouse 
les joiaulx qui s'ensuivent, c'est asçavoir: le grand ballay , le dyamant à 
la cesse, le grant collier, un autre moyen ballay, le petit collier à dya- 
mant, les tasses et dragouer d'or, les grans tasses d'argent, les bassins 
d'or, la couppe et esguiere d'or garnie de pierres, une croix de dyamans. 

Item, ledict seigneur testateur donne et laisse après son decez et de sa 
dicte espouse, à Jehan son filz naturel, les villes deSainct Remy et Sainct 
Canat avec toutes et chascunes leurs appartenances et deppendances, pour 
en joyr luy et les siens descendans de son corps en leal mariage à tous- 
jours mais. Et s'il alloit de vie à trespas ou ses enfans sans hoirs légitimes 
descendants d'eulx, lesdictes choses retourneront au conte de Provence. 

Item , donne et laisse a sondict filz naturel le marquisat du Pont, situé 
et assis en son duché de Bar,, avec toutes et chascunes ses appartenances 
quelconques, pour en joyr luy et les siens descendans de son corps en 
mariage a tousjours. Et s'il advenoit que lui et les siens allassent de vie à 
trespas sans hoirs légitimes descendans d'eulx, ledict marquisat retourneroit 
au duc de Bar. 

Item , ledict seigneur veult et ordonne que en l'eglize de Sainct Ànthoine 
de Pont a Mousson en laquelle est inhumé et sevely le corps de feu monsei- 



( 92 ) 

gneur Loys jadis marquis du Pont son filz, soit faicte une sépulture 
honneste selon la condessence de son estât. Et pour ce faire seront pris les 
deniers sur les rentes du marquisat du Pont. 

Item, veult et ordonne que en ladicte eglize de Sainct Anthoine, soit dicte 
et célébrée une inesse chascun jour de Tan a tousjours mais, perpétuelle- 
ment pour le remède et salut de Famé dudict feu seigneur marquis. Et pour 
la fondacion de ladicte messe ledict seigneur testateur laisse et donne à 
ladicte eglize de Sainct Anthoine, la somme de cinq cents florins de 
Rin 1 a payer pour une foiz; laquelle somme sera convertie a acheter 
rente à la discrecion des commandeurs relligieux et gouverneurs de la- 
dicte eglize, lesquelz, en recevant ladicte somme, s'obligeront à célébrer 
ladicte messe a tousjours comme dict est. Et seront prins lesdictz deniers 
sur les rentes et revenus dudict marquisat du Pont. 

Item, ledict seigneur laisse et donne à l'eglize de la benoiyste Magda- 
lene au lieu de Sainct Maxemin la somme de six mille six cents florins de 
Provence a payer par égaie porcion chascun an dedans dix ans, qui est en 
chascun desdictz dix ans cinq cent soixante florins; laquelle somme il veult 
et ordonne estre convertie à la continuacion et accomplissement de Fou- 
vraige de ladicte eglize par les mains des syndicz de ladicte ville et du 
prieur de l'eglize dudict lieu de Sainct Maxemin, lesquelz seront tenus en- 
semble et conjoinctement faire serment solempnel que ladicte somme ne 
sera en aultre chose convertie que à l'ouvraige de ladicte eglize, comme 
dict est. Et veult et ordonne ledict seigneur que lesdictz deniers pour ce 
faire soyent prins et levez sur les gabelles du Rosne nonobstant toutes 
aultres assignacions faictes et à faire sur lesdictes gabelles es quelles ledict 
seigneur profFere et veult estre profferé a cette présente donacion ou lays 
en faveur d'icelle glorieuse saincte et de sadicte eglize. 

Item, ledict seigneur donne et laisse à la grant eglize de Strasbourg 
la somme de cent florins de Rin 2 une foiz payez, lesquelz il veult estre 



1 Dans le manuscrit 312 du , dans 6010 (Tarin, 
* On trouve à cet endroit dans 6010 de Rin. 



Digitized by 



Google 



( 93 ) 

prins et levez sur les plus clairs deniers de son pays de Barrois et estre 
portez a ladicte eglize et offerts à une chappelle estant en ladicte eglize 
fondée de Saincte-Croix en laquelle a grande quantité de veuz. 

Item, ledict seigneur donne et laisse à l' eglize de Nostre Dame de 
Liesse un marc d'or lequel il veult estre prins et levé sur les deniers 
plus clairs des rentes et revenus de sondict pays de Barrois. 

Item, il veult et ordonne que les héritiers cy après escriptz entretien- 
nent a leur pouvoir son ordre de Sainct Maurice 1 , selon la manière et 
forme contenue es statutz et ordonnances dudict ordre. 

Item veult et ordonne ledict seigneur que en cas que la saincte et relli- 
gieuse fraternité de paix ne seroit entièrement érigée et publiée au temps 
de son decez, ses héritiers doivent solliciter et procurer la publication 
d'icelle, tant en cour de Rome que aultre part, tellement que elle puisse 
sortir effect selon l'entencion dudict seigneur, qui en a esté premier com- 
manceur et promoteur, et selon la teneur des bulles par le Sainct Siège 
appostolique sur ce ouctroyées et passées et en ce eux emploier. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que en cas que le veu du voyage 
par luy promis au sainct sepulchre n'estoit accomply avant son decez, ses 
héritiers et exécuteurs soyent tenus incontinant après sondict decez en- 
voyer homme propre et exprès audict sainct sepulchre, pour ledict veu bien 
et deuement accomplir ; et pour ce faire , ledict seigneur laisse et donne la 
somme de troys mille ducas pour estre convertie tant ou voyage de celuy 
qui yra comme pour les oblacions et biensfaietz qui se feront audict lieu , 
( pourveu que les despens de celluy qui fera le voyaige seront taxez à l'ar- 
bitre et jugement desdietz exécuteurs, prins sur lesdiclz troys mille 
ducas, et le résidu de toute ladicte somme de troys mille ducas ledict 
voyageur sera tenu de porter et offrir loyaulment au nom dudict seigneur 
et de ce rapporter ausdietz héritiers et exécuteurs souffisante certifîi cation. 



Ordre du Croissant. 



( 94 ) 

Item, vcult et ordonne ledict seigneur roy testateur commande et enjoint 
a ses héritiers qu'ilz aient pour recommandez tous et chascun ses serviteurs 
en maintenant et conservant ceux qui sont pourveuz en leurs estatz, pen- 
sions s oilices et aultres provisions sans aulcunement les leur lever et oster 
pour quelconque cause que ce soit. Et ceux qui ne sont pourveuz leur 
donnent pension ou provision pour leur entretencinent jusques à ce quilz 
soient pourveuz d'offices condescents à leur estât ou aultrement; ausquelz 
offices ledict seigneur veult iceulx ses serviteurs estre recommandez et 
prefîerez a tous aultres, et ainsi le commande a sesdietz héritiers. 

Item, veult, ordonne et commande ledict seigneur roy que toutes et 
chacunes ses vrayes dehtes soient entièrement payées par les mains de ses 
exécuteurs, et ses forfaietz esmandez a toutes personnes et créditeurs qui 
de ce feront apparoir souffisamment Et veult en outre ledict seigneur que 
au serment de chascun créditeur soit creu et adjousté foy, jusques à la 
somme de vingt livres tournois, pourveu que lesdietz exécuteurs auront 
regard à la qualité des demandans et aux causes des debtes; et que pour 
ce faire soient prins des plus clairs deniers des rentes et revenuz ordi- 
naires de ses pays, esquels lesdictes debtes seront deues à la discrecion, 
aclvis et ordonnance de ses exécuteurs cy après nommés. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que les testamens et dernières 
voulentez de feuz très excellens princes le roy Loys second sonpere, et du 
roy Loys tiers son frère, et aussi de très noble clame Jehanne royne 
tierce, soyent accomplis en tant que ce pourra faire des biens du royaulme 
de Sicile, quand il sera es mains dudict seigneur ou de ses héritiers et 
successeurs 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que les testamens et dernières 
voulentez de feuz très révérend pere en Dieu monseigneur le cardinal de 
Bar et de madame Margarite de Bavière, en son vivant duchesse de Lor- 
raine, soyent accompliz, c'est assavoir: dudict Cardinal sur les biens du 



• Cctlc clause uc se trouve pas dai:s G010. Elle se trouve dans 312 et dans la coll: clion Dupuy 195. 



Digitized by 



Google 



( 95 ) 

duché de Bar, et de ladicte duchesse, sur les biens du duché de Lorraine. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur, que toutes et chascunes les fon- 
dations faictes par lesdictz seigneurs roys ses prédécesseurs et principal- 
lement par ses ayeul et ayeule de très digne mémoire, desquelles sont 
faictes assignacions sur la recepte ordinaire de son pays d'Anjou et aultres 
de ses pays, soycnt entièrement accomplis selon la voulenté desdictz sei- 
gneurs, ou que ses héritiers qui tiendront les terres et seigneuries sur 
lesquelles ont esté faictes telles assignacions, payent une somme d'argent 
pour une foyz à la raison de ce que peuvent monter icelles fondacions 
par l'ordonnance et advis desdictz exécuteurs. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que toutes les fondacions parluv 
faictes et ordonnées en quelque lieu que ce soit, soyent parfaictes et en- 
tretenues de point en point sans aucune mutation par sesdietz héritiers. 

Item, veult et ordonne ledict seigneur que ou cas que tous etchascuns 
les ouvraiges, edifïices, painctures et aultres choses par luy commencées 
ou commandées à commancer en aulcune eglize, comme à Sainct Pierre de 
Saulmur, à la chappelle de Sainct Bernardin d'Angiers, et aultre part, n'es- 
toient accomplis et parfaictes ou temps de son decez, ses héritiers qui 
tiendront les terres et seigneuries desdictz lieux soyent tenus de les accom- 
plir et parfaire en la manière que elles sont commencées et selon son in- 
tention 

Item, ledict seigneur roy testateur en tous ses royaulmes, duchez, 
contez, viscontez, baronnies, dignitez et seigneuries, actions, raisons, etc J . 
il institue et nomme de sa propre bouche ses héritiers par parties et res- 
pectivement ceux qui s'ensuivent, c'est assavoir : très noble et puissant 
seigneur, monseigneur Charles d'Anjou, duc de Calabre, conte du Maine, 
son nepveu, portant le nom et les armes d'Anjou comme son premier, 



• C010 et sa volontc. 

' G010 le mot raison n'y est pas. 



Digitized by 



Google 



( % ) 

principal et universel héritier en toutes les choses dessusdictes et tant 
de successions comme d'acquez fais par ses prédécesseurs et luy, excepté 
de ceux dont il auroit disposé et qu'il disposeroit jusques à son decez; 
excepté ce que s'ensuit, c'est assavoir : le duché de Bar ouquel et en toutes 
ses appartenances et deppendances, sans y comprendre le marquisat du 
Pont, lequel il a donné a Jehan son filz naturel, il nomme et institue son 
héritier particulier monseigneur René apresent duc de Lorraine, son 
nepveu, lilz de madame Yolant duchesse de Lorraine sa fille. Voulant, or- 
donnant et commandant par ce présent testament que ledict monseigneur 
René soit tenu et obligé accomplir toutes et chascunes les choses par luy 
léguées, ordonnées, laissées et disposées es duché de Bar et Lorraine, en- 
semble toutes les fondacions, dotacions, augmentations des eglizes, chap- 
pellanies 1 et aultres lieux piteux et ecclésiastiques et aussi entretenir et 
faire payer les pensions et provisions par luy faictes à ses gens et servi- 
teurs et aultres personnes quelconques ausdictz pays de Bar et Lorraine , 
et garder aussi et maintenir ceulx qui seront constituez en offices ou qui 
auront terre, seigneurie ou autre provision ausdictz pays et porter toutes 
les charges qui seront a porter par raison et droict ausdicts pays et selon 
la teneur de ce présent testament. Et toutes aultres choses contenues et 
designées en ce présent testament sera tenu accomplir ledict monseigneur 
Charles, premier et principal héritier, et généralement faire observer, 
garder, entretenir et accomplir tout ce a quoi bon héritier et successeur 
doit estre tenu et obligé. Et entend ledict seigneur cestes présentes insti- 
tution et nominacion de héritier avoir lieu reallement et par effect en 
cas qu'il n'aura enfans légitimes procrées de son corps en loyal mariage; 
car en tel cas il veult ses enfans légitimes estre préférez à tous aultres, 
comme de raison est. 

Et pour toutes les choses susdictes bien loyaulment et diligemment ac- 
complir ledict seigneur roy testateur eslit, députe, nomme et ordonne les 
exécuteurs de son présent testament ceulx qui s'ensuivent. 



1 60 1 0 chapelenies. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



(97) 

Premièrement : très noble et très excelente dame la royne Jehanne son 
espouse qu'il a de présent, monseigneur Charles conte du Maine son pre- 
mier et principal héritier, monseigneur René duc de Lorraine son second 
héritier, messire Guillaume de Harcourt 1 conte de Tancarville, messires 
Guy de Laval chevallier seigneur de Loué seneschal d'Anjou, maistre 
Jehan de la Vignole doyen d'Angiers président des grandz jours et des 
comptes d'Anjou, maistre Jehan Perrot docteur en théologie son confes- 
seur, maistre Pierre Loroy dit Benjamin vice chancelier 2 dudict seigneur 
etesleu d'Angiers, messire Jehan Vinel docteur en loix et juge d'Anjou 
et maistre Guillaume Tourneville archiprestre d'Angiers et maistre des 
comptes. Et au cas que ledict seigneur trespasseroit en son pays de Provence, 
il constitue et ordonne, avec les susdictz ses exécuteurs, très révérend 
pere en Dieu monseigneur l'archevesque d'Aix et noble seigneur mon- 
seigneur le grand seneschal de Provence qui sont apresent ou qui pour 
lors seront. Donnant et octroyant ledict seigneur testateur à sesdictz exé- 
cuteurs et chascun d'eulx licence pleniere, puissance et faculté d'exequ ter 
plainement et franchement toutes et chascunes les choses dessusdictes ainsi 
disposées et ordonnées comme dict est. Et se il advient que aulcun ou 
aulcuns desdictz exécuteurs meurent avant l'exécution et accomplissement 
de ce présent testament et de toutes les choses devant dictes, les survi- 
vans ung ou plusieurs auront et aura puissance pleniere de exécuter tout 
le résidu dudict testament et sera licite ausdictz exécuteurs et à chascun 
d'eulx agir en jugement et dehors pour ladicte exécution et constituer 
procureurs ou acteurs pour toutes les choses dessusdictes exécuter et ac- 
complir 3 . 

Item veult et ordonne ledict seigneur que ou cas que tous les exécuteurs 
dessusdictz nommez décéderont avant l'accomplissement et totalle exequ- 
tion de ce présent testament que lesdictz héritiers soient tenus toutes et 
chascunes les choses ainsi disposées , léguées et ordonnées loyaulment et 



1 6010 Harrecourt. 

a ici. viche vallier. 

3 id. entièrement , ajouté. 

TOME I. 13 



( 98 ) 

diligemment exécuter et accomplir. Et pour toutes les choses dessusdictes 
parfaire et accomplir et exécuter ledict seigneur oblige et hyppotheque 
par la teneur de ce présent testament tous et chascuns ses bienz meubles 
et immeubles en quelque lieu qu'ilz soient, mesmement tous les fruictz, 
rentes, revenus, esmolumens quelconques ordinaires et extraordinaires de 
tous les pays, terres et seigneuries qu'il tient apresent et qu'il tiendra au 
jour de son decez. Et spécialement ledict seigneur veult et ordonne que 
dez apresent toutes les rentes, revenus èt esmolumens de ses prevostez et 
receptes de Dung le chastel, la chaussée et l'estang dudict lieu, scituez en 
son duché de Bar, tant ordinaires comme extraordinaires , tous les esmolu- 
mens du grenier à sel de Frejus, en son pays de Provence, et mille frans 
ou pays d'Anjou prins de ses premiers et plus clairs deniers du trespas 
de Loyre chascun an tant qu'il vivra et après son decez soyent dès apresent 
mis es mains de ses exécuteurs pour estre appliquées au payement de ses 
debtes et à l'accomplissement de sondict présent testament, tellement que 
les deniers qui seront receuz chascun an des rentes et revenuz dessusdictz 
ne pourront jamais estre appliquées a aultre chose, ne venir au prouffit de 
sesdictz héritiers jusques a ce que son dict testament soit entièrement 
parfaict et accompli. 

De quibus omnibus universis et singulis premissis jam dictis, serenis- 
simus dominus noster voluit, consentiit, jussit et mandavit his quorum in- 
terest, intererit vel interesse poterit quomodolibet in futurum fieri, tradi 
ac expediri publicum et publica instrumentum et instrumenta tôt quot 
videlicet habere voluerint, nulli alioquampresenti suo expectato mandato 1 . 

Actum, recitatum et publicatum fuit 2 presens, sine precedens, testamen- 
tum de mandato et voluntate supranominati serenissimi domini nostri régis 
presentis, audientis, volentis et ita fieri expresse jubentis, in gallico ser- 
mone prout supra describitur, trans portum urbis Massilie in domo vi- 
ridarii ejusdem domini nostri régis, videlicet in altéra ex cameris juxta 



1 Seujussione. 
3 6010 hoc. 



Digitized by 



Google 



(99) 

aulam ipsius domus a parte sacri monasterii Sancti Victoris, presentibus 
ibidem; reverendissimo in Christo pâtre Johanne Alardeau episcopo Mas- 
siliensi, necnon excelenti domino Johanne Cossa comité Troye magno Pro- 
vincie senescalo potentibusque magnificis et nobilibus viris , domino Ful- 
cone 1 de Agonta 2 milite, domino de Saltu, Saladino de Angliera, domino 
de Stagis 3 , Johanne du Plessis, domino loci de Pernayo, Honorato de 
Berra, domino de Autravenis, scultiforis cambellanis; ac etiam utriusque 
juris eximiis professoribus; domino Johanne Martin, domino de Podio Lu- 
perio cancellario, Vincentio Bonifacii judice majore Provincie, magistro 
Petro Robin in artibus et medicina doctore phisico ac reverendo pâtre 
domino Johanne de Coreis sanctissime sedis apostolice prothonotario ac 
prefecto Massiliensi regiisque consiliariis ; pariter quoque présente domino 
de Poulli cambellano et Johanne Dubois magistro hospitii supra dicti 
illustrissimi domini Calabrie ducis; testibus ad premissa vocatis, notis, 
cognitis et per dictum dominum nostrum regem singulariter ore proprio 
nominatis. 

Actum ut supra : Girardinus Boucherii, manu propria 4 . 

Et me * Girardino Boucherii secretario supranominati excellentissimi 
domini nostri régis testatore ac notario publico auctoritate apostolica 
constituto ubique terrarum, in premissis omnibus dum sicut premissum 
est, agerentur et fièrent una cum prenominatis testibus, et cum collega 
meo ad hoc specialiter vocato, rogato et requisito magistro* 6 Gaufrido 
Thalamer cive Aquensi 6 secretario dicti serenissimi domini nostri régis ac 
notario publico in suis comitatibus Provencie et Forcalquerii terrisque illis 
adjacentibus ejusdem régis necnon apostolicis auctoritatibus ubique ter- 
rarum constituto, qui in premissis omnibus et singulis dum, sicut pre- 

1 6010 Falcone. 
* id. Agonto. 

3 Domino d'Estoges , traduction sans doute de domino Stagis qui n'est pas dans 6010. 
A Cette ligne ne se trouve ni dans 6010 ni dans 312. 

5 Les lignes comprises entres les deux signes ne sont que dans la collection Dupuy. Dans les deux autres 
copies on commence tout de suite ainsi : Et me Gaufrido. 

6 L'abréviation esXAguensi. 6010 Aquen. 



( 100 ) 

missiim est, agerentur et fièrent, una cum prenominatis testibus, presens 
fui ea que omnia et singula sic fieri 1 vidi et audivi , de quibus 2 eisdem 
notam sumpsi, legi et publicavi; ex quâ a , requisitus per supranominatum 
illustrissimum dominum Carolum lieredem universalem, hoc presens pu- 
blicum instrumentum in hanc publicam formam manu alienâ niihi fideli 
aliis negotiis occupato extrahi, scribi et grossari feci. Et quia exinde facta 
decenti collatione, ut convenit instrumentum ipsum , cum dicta originali 
nota in unum concordare inveni, factis tantum quatuor additionibus in 
fine dicti instrumenti non vitio sed corrigendo, hic ideo me manu pro- 
priâ subscribens signum meum apposui publicum et consuetum , in fidem 
et testimonium premissorum : Girardinus Boucherii 4 . 

Universis et singulis présentes litteras testimoniales inspecturis, nos 
Guillermus de Pugeto in decretis licenciatus canonicus Aqensis 5 vicarius 
que generalis in spiritualibus et temporalibus ac officialis totius archi- 
presbiteratus Aqensis, ut cujusvis scrupulosè ambiguitatis objectio pol- 
lentis veritatis testimonio elucescat, harum série veridicè attestamur quod 
nobilis vir magister Gaufridus Talamer , habitator dicte civitatis Aqensis , 
qui presens instrumentum testamenti quondam serenissimi domini régis 
Renati, sumpsit sub millesimo quadragentesimo septuagesimo quarto ac 
die vicesimâ secundâ Jullii et suo signo autentiquo signavit tempore sump- 
tionis dicti instrumenti, si 6 ante ac post erat fuit et est notarius public us 
ubique terrarum apostolica et in comitatibus Provincie, Forcalquerii , 
régis authoritatibus constitutus ac regnis secretis et ad eum tamquam ad 
publicum et autenticum atque fidum notarium, habetur recursus publiée 
per regios subditos et alios in predictis comitatibus, et suis scripturis et 
instrumentis adhibetur fides indubia atque plena in judicio et extra sicut 
ceteris autenticis notariis adhibetur et solitum est adhiberi. Et de hoc 



1 6010 feci, ajouté. 
* id. de que. 

3 id. ex quo. 

4 Poinl de signature dans 6010 ni 312. 

Le reste du testament n'est pas dans la copie sur vélin inscrite aux archives sous le n° i. g. 931. 

5 6010 Aquen de même dans la collection Dupuy ; les Aquenensis. 

6 id. al. 



Digitized by 



GoogI 



( 101 ) 

est fama publica, opinio et vox commun is inpredictis comitatibus et aliis 
locis. In cujus rei testimonium bas présentes nostras in pede dicti testimonii 
descriptas de premissis fieri et per notarium nostrum et dicte nostre curie 
coram nobis conscribam infrascriptum subscribi sigilloque, quo in talibus 
utimur, dicte metropolitane Aquen ecclesie, jussimus et fecimus impres- 
sione communiri. 

Datum Aquis, die vicesima secunda mensis julii, anno a nativitate Do- 
mini inillesimo quadragentesimo octuagesimo. Signatum G. de Pugeto, 
ofïîcialis prefatus. 

Çollatio presentis copie facta fuit cuni originali in camerâ compotorum 
domini nostri régis , de ordinatione dominorum, ibi quintâ die septem- 
bris anno Domini millesimo quadragentesimo octuagesimo octavo. Sic 
signatum Badouillier. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



TESTAMENT 

DE 

JEANNE DE LAVAL. 



Digitized by 



Google 



t 



Digitized by 



Google 



TESTAMENT 



DE 

JEANNE DE LAVAL, 

ÉPOUSE EN SECONDES NOPCES DE RENÉ D'ANJOU, ROY DE SICILE, ETC. 



A tous ceulx qui ces présentes verront, Jacques d'Estou te ville, cheva- 
lier, seigneur de Baine et de Blan ville, baron d'Ivry et de Saint Andry en 
la Marche, conseiller, chambellan du roy notre sire et garde de la pre- 
vosté de Paris, salut. 

Sçavoir faisons que nous, Fan de grâce mil quatre cens quatre vingt 
dix neuf, le vendredy tiers jour de may, veismes, tinsmes et leusmes 
mot après l'autre, une lettre de testament, escripte en parchemin, scellée 
de deux sceaulx, un grant en cire rouge et l'autre petit en cire verte, 
pendant sur deux doubles queuës, seines et entières en escripture, scelz et 
seings, desquelles la teneur s'en suit : 

Ou nom de la très sainte et indivisible Trinité, ung seul Dieu en trois 
personnes, Pere, et Fils, et Saint Esperit, Amen. 

Pour ce qu'il n'est chose plus certaine que la mort, ny plus incertaine 
que l'heure de mourir, toute personne catholique de quelque estât, sei- 

TOME I. 14 



Digitized by 



gte 



( 106 ) 

gueurie, dignité ou préeminance quelle soit, désirant faire bonne fin, et 
terminer les jours de ceste vie mortelle en paix de sa consience, doit 
ou temps que Dieu luy donne santé et prospérité , tellement disposer de 
son estât, et pourvoir à ce quelle veut faire et ordonner par son testa- 
ment et dernière volunté en la fin de ses jours , que quant elle viendrait 
en quelque maladie par le vouloir de Dieu, elle n ait regret ez affaires du 
monde, et que, entre les douleurs et angoisse de la mort, n'ait l'entende- 
ment occupé ou troublé des biens mondains, caducz et transitoires, mais 
ait seulement devant ses yeux Dieu le créateur et le salut de son ame. 

Ce considérant, nous Jehanne, par la grâce de Dieu, Roy ne de Jherusalem 
et de Sicile, duchesse d'Anjou et de Bar, contesse de Provence, de For- 
calquier, de Piémont et de Beaufort, non voulant décéder de ce monde 
intestate; par bonne, saine et meure délibération, faisons et ordonnons 
notre testament et dernière volunté , en la manière qui s'ensuit : 

Premier, nous recommandons notre ame à Dieu, et à la glorieuse Ma- 
rie, et à tous les Saints de Paradis, protestant que voulons vivre et mourir 
en la vraye confession de la saincte foy catholique , et chascun des articles 
d'icelle, tant de la benoiste Trinité, que aussy de l'Incarnation du fils de 
Dieu nostre Saulveur Jésus Christ; et se par aucune passion ou altération 
de maladie ou autremeut, que Dieu ne vueille, il nous advenoit méchief, 
nous protestons que ne voulons et n'entendons décéder, ne départir de la 
dicte confession, mais délibérons de mourir en icelle, et en l'union de 
saincte Mere Église, et perception et réception des saints sacremens, 
comme vraye fille d'icelle, rachetée du précieux sang de nostre Saulveur 
Jésus Christ, et vray homme. 

Item, nous voulons et ordonnons, que toutes nos debtes, cleres et prou- 
vées, soient payées. 

Item , nous voulons et ordonnons que notre corps soit ensepulturé en 
l'église de Sainct Maurice d'Angers, avec la reine Marie, de bonne mé- 
moire , espouse du roy Loys, premier de ce nom , duc d'Anjou , et qu'il 
n'y soit fait aultre sépulture que celle qui y est. 



107 ) 

Item, voulons et ordonnons que notre cueur soit ensepulturé en 
l'église Sainct Bernardin, delés la grant église des Cordeliers d'Angers, 
avec celuy de feu mon très redouté seigneur et époux le Roy René, de 
bonne mémoire, roy, duc et comte des royaumes, duchez et comtez 
dessusd. en son vivant , auquel lieu avons faict faire une sépulture toute 
blanche seulement. 

Item, voulons et ordonnons que quelque part que nous trépassions, 
nostre corps soit porté en ladicte église de Sainct Maurice d'Angers , et que 
à l'entrée de ladicte ville, le collège de ladicte église, avec les quatre 
ordres de mandians d'icelle ville , soient appellés à le recevoir et accom- 
pagner jusques à ladicte église, et que les autres collieges des autres 
églises collégiales et monastères de ladicte ville , qui y voudront estre et 
assister, pour recevoir nostre corps, et accompaigner, comme dict est, y 
soient semblablement receus ; et lesdicts mandians et autres collieges , et 
monastères ensemble, fors celuy de ladicte église d'Angers, facent une 
commémoration en gênerai sur notredict corps; et puis ce faict s'en pour- 
ront retourner à leurs églises; et pour ce faire voulons estre donné à chas- 
cun desdictz ordres de mandians, collèges et monastères dessusdits qui y 
auraient esté , dix livres tournois. 

Item , voulons et ordonnons que ledict jour mesme de l'enterrement de 
notredict corps en l'église de Saint Maurice, comme dict est, après ledict 
enterrement, que notredict cueur soit baillé aux mandians Cordeliers 
dessusdicts, pour le porter à leur église, et sans qu'il y ait collège ne 
mandians que lesdicts Cordeliers, ne autre procession; et l'un desdicts 
Cordeliers le portera couvert de quelque drap de soye noire entre ses 
mains, pour estre enterré avecques celuy de mondict seigneur et époux, 
comme dict est, et y aura six pauvres vestus de noir seulement, qui por- 
teront chascun une torche du poids qu'il sera ad visé, et diront lesdicts 
Cordeliers une grant messe de la croix en. ladicte chapelle, avant que 
d'enterrer ledict cueur, et y aura deux cierges sur l'autel durant ladicte 
messe, de chascun deux livres et demye, et autres luminaires, selon leur 
façon de faire ; et auront lesdicts Cordeliers, pour ce faire , la somme de 



( 108 ) 

dix livres tournois, outre les autres dix livres cy devant, et demeurera 
ledict luminaire en ladicte chapelle Sainct Bernardin; et le lendemain les 
religieux prebstres dudict couvent diront chascun une messe basse, les- 
quelles messes seront de Nostre Dame, et du Saint Esperit, et de Requiem, 
et auront pour chascune messe la somme de deux sols six deniers tournois; 
et si après ledict enterrement de nostre corps, l'heure es toit tardée , telle- 
ment qu'on ne poust dire ladicte messe de la croix en ladicte chapelle de 
Sainct Bernardin , voulons et ordonnons que le jour précédent de nostre 
enterrement soit dicte en ladicte église de Sainct Maurice, nostredict 
cueur estre gardé en ladicte chapelle et église, jusques au lendemain que 
se pourroit faire ledict service, selon que cy dessus est devisé. 

Item, voulons vespres, et le lendemain au matin vigilles et grant messes, 
comme est de coustume faire; et par tous les aultelz de ladicte église se- 
ront dictes messes basses jusques au nombre de cent , et que lesdicts au- 
tels soient parés de bougran noir , ét à chascun deux cierges, comme par 
nos exécuteurs cy après nommez sera advisé et pour chascune desdictes 
messes sera payé deux sols six deniers tournois. 

Item, voulons et ordonnons estre donné aux doyen, chapitre et collège 
de Sainct Maurice, par nos très chers et amez nepveu et frères les seigneurs 
de la Roche et de Montafiland , et autres nos exécuteurs cy après nommez , 
sera advisé, la somme de deux cens livres tournois une fois payées, tant 
pour la procession, les vespres, vigilles, grant messes et commémoration, 
que pour la sonnerie et aultres choses de ladicte église, sans y comprendre 
le luminaire , qui demourera en ladicte église , semblablement. 

Item , ne voulons qu'il soit faict aultres obsèques pour nous que celuy 
qui sera faict le jour de notre enterrement. 

Item , ne voulons qu'il soit mis es lites de ladicte église aucuns draps 
de soye , mais bougran seulement. 

Item, voulons et ordonnons que ledict jour de notre enterrement y ait 
trente pauvres seulement vestus de noir, qui porteront chascun une 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



( 109 ) 

torche du poix qui sera advisé par nosdicts exécuteurs cy après nommez 
priant et requérant nosdicts très chers et très amez nepveu et frère les 
seigneurs de la Roche et de Montafilang, sur tout l'amour qu'ils ont eu 
à nous en nostre vivant , qu'ils ne veuillent fere mettre aucune courone 
sur la teste de notre corps, faire aucune moleure ou représentation, ne 
qu'il y ait palle , car sans moleure il n'y doit estre , et autre chose ny vou- 
lons , n'entendons estre faict , fors selon qu'il est contenu cy dessus. 

Item, voulons et ordonnons que si en nostre vivant n'avons distribué les 
reliques de plusieurs saints que avons, qu'elles soient mises en garde eu 
l'église collégiale de Sainct Tugal de Laval, à la charge de les prester et 
bailler par les gens de ladicte église , aux dames comtesses quant besoing 
seroit, qu'elles seroient en peine d'enfant ou maladies, pour la dévotion 
qu'elles y auroient , en les rendant en ladicte église. 

Item, voulons et ordonnons que notre bréviaire et psaultier, et nos 
heures et tous nos autres livres , et semblablement ung bréviaire qui fust à 
nostre frère Tarchevesque et duc de Rheims, soient baillés en garde aux 
doyen et chapitre de Sainct Tugal de Laval , pour servir aux filles de nos 
successeurs les comtes de Laval, tant qu'elles seroient à marier etdemou- 
rantes en ladicte ville. 

Item, ez coffres de notre chambre y a ung pavillon escript aux deux 
boutz de l'ouverture de lettres d'or sur velours cramoisy, et une toaille 
dont les bouts et le parement sont aussi escripts de lettres d'or sur soye 
cramoisie, qui semblablement laissons et donnons pour servir le corps de 
nostre Seigneur à l'autel le jour du Sacre et au jeudy absolu , à l'un des 
collèges de Sainct Tugal de Laval, ou de la Magdelaine de Vitré, quel 
qu'il plaira à nostredict héritier ordonner. 

Item, voulons et ordonnons deux petits aneaulx d'or, dont de l'un notre 
très redoubté seigneur et époux , que Dieu absolve , nous épousa , et l'autre 
nous donna celuy jour, estre données à Sainct Nicolas près d'Àngiers, et 
iceux estre mis ez doibz du braz où est enchâssée la relique dudict sainct , 
en l'un desquels anneaux y a un diament taillé en fleur de Hz tout d'une 



( no ) 

pièce, et est émaillé aux armes d'Anjou, et en l'autre a un petit cueur 
my party de diament et de ruby, et est esmailly de gris en petites roses 
de rouge cler ; et semblablement voulons estre doné et mis audict reli- 
quaire et doiz dudiet braz de mondict seigneur Sainct Nicolas, ung petit 
fils d'argent que portons en notre doy, et duquel feu mondict seigneur 
nous espousa, incontinant notre trépas, lequel ne voulons ne estre osté de 
nostredict doy jusques après nostredict trépas. 

Item, voulons et ordonnons que tous nos gens et familiers, domestiques 
et serviteurs , soient entretenus leur vie durant en tout ce que nous leur 
avons promis, ordonné ou baillé en notre vivant, tant en offices que 
autres dons, qui seraient en la cognoissance et puissance de nostredict 
héritier, et que s'il leur estoit quelques choses deu, qu'il leur soit entiè- 
rement payé. 

Item, voulons et ordonnons que les charges de nosdictes gens et servi- 
teurs soient payées pour toute l'année que yrons de vie à trespas, et da- 
vantage pour une autre entière avenir, afin qu'ils puissent mieulx s'entre- 
tenir, en attendant qu'ils puissent trouver party ou estât pour l'avenir. 

Item, par ce présent nostre testament, codicille et darreniere voulenté, 
nous conservons les dons, pensions, obligations par nous données à nos- 
dicts serviteurs ou aultres, et en quoy povons estre obligés en aucune 
somme de deniers, à quelques personnes que ce soit , en ce en avons et 
aurions pouvoir de faire lesdicts dons, pensions et obligations, et dont 
dezdicts dons, soit de pensions, d'héritages , d'offices ou desdictes obliga- 
tions, promesses et ratifications, il apparoistra de lettres de nous soubz 
notre scel , et signées de notre main , et voulons qu'elles sortent leur plain 
et entier effect. 

Item, voulons et ordonnons que au cas que yrions de vie à trépas avant 
que Jacqueline du Puy du Jou , et Catherine Beaufilz, et la petite Ginoine 
de la Jaille dernièrement veuve , trois de nos damoiselles, fussent mariées, 
leur estre baillé et delibré de nosdicts meubles, jusques à la somme de 



Digitized by 



Google 



( 111 ) 

deux cens livres tournois à chascune d'icelles, pour les habillements des- 
dictes espousailles desdictes damoiselles. 

Item, nous donnons à notre très amé et féal conseiller et confesseur 
maistre Prancas Bernard, docteur en saincte théologie, de Tordre des frè- 
res prescheurs, la somme de cinq cens florins monnoye de Provence, dont 
il est natif, à une fois payée, en laquelle somme voulons estre comprins 
la maison ou il demeure, sise à la mote de nostre Chastel de Beaufort, 
qu'avons faict fere pour ledict monsieur Prancas; c'est à sçavoir s'il se veult 
retirer audict pays de Provence , elle sera vendue , et en prendra les de- 
niers ledict monsieur Prancas, et le surplus de ladicte somme luy sera 
accomplie jusques à ladicte somme de cinq cens florins; et semblablement 
s'il veut demeurer pardeça, ladicte somme luy sera payée et parfaite, 
avecques ladicte maison, qui sera estimée, comme dict est, et sans ce qu'il 
lui soit rien rabatu de ses gaiges, ne de l'année davantage , comme à nos 
autres serviteurs. 

Item, nous donnons à notre amé et féal conseillier et aumosnier mais- 
tre Yves Lané, licencié en droict canon, la somme de vingt livres tour- 
nois de pension par chascun an sa vie durant, en cas qu'il n'aurait autre 
bénéfice que ce qu'il a de présent, à icelle somme prendre sur les deniers 
et revenu de nostredict comté de Beaufort, portant qu'il nous en peult et 
doit appartenir au moyen de l'acquest dudict comté faict durant le ma- 
riage de feu mondict seigneur et nous. 

Item, et pour ce que selon les coustumes des pays d'Anjou, du Maine 
et de Bretagne , notre très cher et très amé frère le comte de Laval est 
notre prochain héritier habille à recueillir notre succession , tant en 
meubles que héritages, acquests et conquests, et droits quelconques, et 
tel le réputons et nommons par ce présent testament et dernière volunté; 
toutes fois pour la foiblesse et débilité de sa personne où il est de présent, 
à cause de la maladie et percusion qu'il luy est advenue, et que entre 
tous les autres exécuteurs par nous nommés cy après et esleuz pour l'exé- 
cution de nostredict testament, par les coustumes dudict pays il appartenist 
à nostredict frère notre héritier présumtif, comme dict est, ou cas qu'il 



(112) 

nous survit, d'avoir et prendre la charge de nostredicte ordonnance et 
testament, en faisant ce que y appartient, et baillant caution de ce faire, 
pour les causes dessusdictes, voulons expressément que nostredict seigneur 
de Baillebreze, Jacques de Baugirault seigneur dudict lieu, Jean de Vaulx 
semblablement seigneur dudict lieu, nos maistres d'hostel, Secondin du 
Soliez nostre premier escuyer d'escurie, maistre Jean Mignon nostre secré- 
taire et Simon Rolland nostre argentier, lesquels ont accoustumé d'avoir 
congnoissance des faits de notre hostel et de nos finances , et autres qui en 
deffault d'aucuns des dessus nommez y pourroient mieulx vacquer, le tout 
à l'avis, conseil et délibération de notredict très cher et amez nepveu et 
frère les seigneurs de la Roche et de Montafiland , et de nos autres exé- 
cuteurs aussy cy après nommez; et notre dicte ordonnance et dernière 
volunté accomplie , et nos debtes payées et aquitées, voulons que le sur- 
plus de tous chascun nos biens meubles et immeubles, héritages , acquestes 
et conquestes, et tant à tiltre de succession que autrement, soyent em- 
ployés par les dessusdicts nos exécuteurs cy dessus nommez , à l'acquit de 
nostre dict frère le comte de Laval, et de feu nostre très cher seigneur et 
pere, et de feue nostre très chère dame et mere son espouse, et de nos 
oncles de Loheac et de Chastillon, et autres, en quoy notre dict frère se- 
roit tenu. De toutes les choses desusdictes, faictes et accomplies, comme 
dict est , nous voulons et ordonnons que notre dict frère le comte de La- 
val, notre héritier présumtif, ait le surplus de tous et chascun nos biens. 

Item , et en deffault de notredict frère nous nommons et déclarons par 
ce présent notre testament , codicille et dernière volunté , notredict nepveu 
le seigneur de la Roche notre héritier universel de tous nosdicts biens, 
meubles et héritages, acquests et conquests, et choses quelconques, aux 
charges dessusdictes , de faire et accomplir les choses contenues en cestuy 
nostre testament. 

Item, nous nommons et élisons nos exécuteurs de notredict testament, 
codicille et dernière volunté; est a scavoir, nosdicts nepveu et frère les 
seigneurs de la Roche et de Montafiland, notre sœur de Der val, maistre 
Pierre le Bault chantre de Sainct Tugal de Laval, en oultre les autres nos 



Digitized by 



Google 



t.. 



Digitized by 



Google 



( 113 ) 

exécuteurs ey dessus nommez, leur priant, et à chascun d'eulx, qu'ils en 
prennent le faict et charge, et dès à présent leur baillons l'auctorité de ce, 
et les saisissons de tous et chascuns nos biens, pour estre employez en la- 
dicte exécution et acquitz dessusditz, et comme cy dessus est divisé; et 
voulons que tous voyages et despences faiz pour ladicte exécution, qu'ilz 
soient faictz par nosdicts exécuteurs , à la charge de ladicte exécution. 

Item, nous donnons et délaissons à notredicte sœur de Derval nos pa- 
rures d'or faictes à jour , desquelles aux deux bouts y en a deux plus grosses 
que les autres, et à icelles y a tortis d'or branlant. 

Item, nous donnons audict Secondin du Solier notre premier escuyer 
d'escurie , lequel a accoustumé de prendre ses gages en Provence, la somme 
de trois cens florins, et à Ramon de la Lende notre receveur gênerai oudict 
pays de Provence, cent cinquante florins, monnoye dudict pays, une fois 
payées , prins sur les deniers qui nous seront deubs à l'heure de notre tré- 
pas audict pays de Provence. Et afin qu'ils ayent meilleur vouloir, et 
s'emploient à recouvrir des receveurs grenetiers et autres ce qui nous pour- 
rait estre deubz au prolïit de notre héritier, et sans rien rabattre audict 
Secondin de ses gaiges ordinaires, comme nos autres serviteurs, lesquels 
luy voulons estre payées comme cy dessus est divisé. Toutes et chascunes 
lesquelles choses dessusdictes, nostredict frère et neveu et chascun d'eulx 
seront tenus payer , faire et accomplir de point en point , ainsi que nostre- 
dict héritier leur appartiendront successivement en deffault l'un de l'autre, 
comme dict est. 

Item, nous révoquons, cassons et adnullons, et par ces présentes décla- 
rons nulz et de nul effect tous autres testamens et codiciles par nous 
faits paravant cejourd'hui, et voulons que cestuy sorte son plain et 
entier effect, et qu'il vaille pour testament ou pour codicille et dernière 
volunté , et par la meilleure forme que valloir pourra. En témoing de ce 
nous avons signé cesdictes présentes de notre propre main, et à icelles 
faict mettre notre scel; et pour plus grande confirmation, fait signer à 
nostre requeste des seings manuelz de maistre Jehan du Pont licencier ez 
loix, et Michel Morrau notaire juré soubz les contracts de Beaufort, 

TOME I. 15 



( H*) 

priant la garde de sceaulx lesdicts contrats, que à la relation desdicts 

es ordonnances et choses dessusdictes ont été 
faictes, divisées et ordonnée^ ils mettent lesdicts sceaulx desdicts contracts. 
Ce fut faict et donné ez presfcnces de Thibault de Cossé escuyer, capitaine 
de Beauffort, maistreRené Breslay, et Jean Richehomme licencier ez loix, 
seneschal et lieutenant d'offifces, le vingt cinquiesme d'aoust Tan mil quatre 
cens quatre vingt dix huict. It nous à la garde desdicts sceaulx à la relation 
desdicts notaires, pardevant lesquels, et des presens cy dessus nommez, 
ont esté faictes, ordonnées et advisées les choses dessusdictes, contenues 
à cedict testament, codicille et dernière volunté, ausquels en ce pour 
graigneur chose, ajoustons et ajousterons plaine foy, avons mis et apposé 
à cesdictes présentes les sceaulx establis, et dont Ton use ausdicts contracts 
de Beauffort, les jour et an que dessus. 

Ainsi signé sous le reply desdictes lettres, Jehan du Pont et Morrau; et 
nous à ce présent transcript ou vidimus, en témoing de ce avons signé le 
scel de ladicte prevosté de Paris, les an et jour premier dessusdictz. 

Dessus le reply est escript : 

Fait par moy Berrault, et par moy Seneschal. 

Scellé d'un petit sceau de cire verte à doubles pendans* 



Parmi les monuments écrits, que nous a laissés le moyen-âge, aucun ne peint 
plus fidèlement les mœurs et l'esprit de ces grands siècles que les testaments. 
Dans toutes les classes et à tous les âges, à l'ombre du cloître de l'abbaye, au lo- 
gis du riche marchand et du simple bourgeois, sur le trône ou les créneaux du 
manoir féodal, un même esprit inspire toujours ce dernier acte de Ja volonté hu- 
maine. Partout le testateur adore le Dieu qui l'a racheté, confesse sa loi sainte, 
implore mercy et pardon pour ses crimes, répare ses injustices, fait l'aumône aux 
églises et aux pauvres nécessiteux. Malade de corps ou plein de vie, il n'a soucy 
d'honneurs terriens, qui ne sont que vent et ùtvuée, et semble n'ambitionner que 



Digitized by 



Google 



(115). 

le désiré royaulme de la gloire éternelle. Puis, à l'exemple du bon chevalier Bayard, 
il prend la mort en gré, et n'a pour elle aulcune desplaisance. 



Les testaments de René et de Jeanne de Laval sont des modèles en ce genre. 
Nous les avons cités textuellement, comme une dernière et admirable page où 
brillent avec éclat la foi sincère, la douce piété, l'esprit d'équité et de justice, la 
générosité et toutes les vertus des royaux époux. Le sang de saint Louis ne coulait 
pas en vain dans leurs veines. On voit qu'ils se souvenaient des instructions tracées 
par leur immortel aïeul sur les ruines de Carlhage; sublime leçon descendue du 
ciel , avec le pardon que le roi martyr en mourant implorait pour ses bourreaux. 



Digitized by 



Google 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 



PROCÈS-VERBAL 



DE LA 



TRANSLATION DU CORPS DU ROI RENÉ. 



A tous ceux qui ces présentes lettres verront : 

Jehan Marsaut, notaire des contracta de la ville et ressortz d'Angers, et Julien 
de la Mort, notaire apostolique, impérial, du palais et de l'oficialité dud. lieu d'An- 
gers, salut. 

Sçavoir faisons que aujourd'hui dix-huitieme jour d'août, l'an MCDLXXXI 
par l'ordonnance et commandement de vénérables etdiscrettes personnes, messei- 
gneurs maitre Jehan de la Vignole, doyen d'Angers et de Saint Lau les Angers, 
conseiller du roy, notre sire en sa court de parlement, Guillaume Mayret, prebtre 
chanoine et l'un des vicaires généraux et especial de révérend père en Dieu mon- 
seigneur l'administrateur de l'église d'Angers, nous sommes transportez en leur 
compagnie en l'église collégiale dudict lieu de Saint Lau lez Angers, en laquelle lors 
étoient vénérables et discrettes personnes, maitre ArmauryDenyau, doyen deCraon, 
et Hardouyn Brahyes archeprebtre, et chanoine de lad. église d'Angers et plusieurs 
autres cy dessous ecritz pour ce appelez, en la présence dequels et de nous notaires 
a été présentée et ouverte par honorables hommes Jehan du Pastis, huyssier de 
salle, et Jacquemin Mahiers, vallet de chambre de très haulte et puissante princesse 
la royne de Sicille, une garderobe étant en la garde de lad. église, en laquelle 
étoit, et d'icelle en notre présence a esté tiré et mis hors par ceux de ladicte église 
de Saint Lau, une petite boeste d'argent close et soudée, et pareillement une 



Digitized by 



Google 



( 120 ) 

grande chasse de plomb couverte de bois et de toille esquelles disoient lesd. du 
Pastis et Mahiers c'est a scavoir en la grande chasse de plomb, estre le corps, et 
danslaboeste d'argent estre le cœur de defunct très hault et très puissant prince le 
roy de Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, dernier décédé, lequels corps et cœur 
par l'ordonnance du roy notre souverain seigneur et de lad. dame royne de Sicille, 
ils avoient amené ou fait amener et descendre de l'église de Saint Sauveur d'Aix 
en l'église dud. lieu de Saint Lau pour d'iceux corps et cœur en être fait disposé 
aux bons plaisirs desd. seigneurs et dame, lequelles chasses mises et tirées hors de 
lad. garderobe ont été portées hors de lad. église, et mise et colloquée lad. boeste 
d'argent en l'une des armoires duchappitre et fermées lesd. armoires de clef, puis 
scellés par nous, des sceaux dud. chappitre, ce fait ont été interrogés lesd. du 
Pastis et Mahiers par le doyen d'Angers et de Saint Lau de la charge qu'ils avoient 
eus de par lad. dame royne de Sicile d'aller en Provence, pour dud. lieu amener 
lesd. corps et cœur dud. trépassé qui décéda un parcy davant ou environ, lequels 
desd. Pastis et Mahiers ont exhibé les lettres desquelles la teneur sensuit : 

Nous, par la grâce de Dieu, royne de Jérusalem et de Sicile, duchesse d'Anjou et 
de Bar, contesse de Provence, de Forcalquier et de Pymont, a tous cappitaines 
des villes, chasteaux de gens d'armes et de trait, gardes ponts, portz, péages et 
autres acquitz, ou a leurs lieutenants et autres et a chacun d'eux auxquels ces pré- 
sentes seront démontrées, salut: certifions par ces présentes que nous envoyons 
de notre pays de Provence, Jehan du Pastis notre huissier de salle et Jacquemin 
Mahiers notre varlet de chambre avec une garde robe, gens de chevaux qui y ap- 
partiennent pour nous faire venir et amener certaines robbes, tapisseries et autres 
choses qu'avions laissées aud. pays, si prions et requérons tous les cappitaines et 
gardes de susdict et chacuns d'eux, que notre dicte garderobe, et tout ce qu'elle 
contiendra ensemble l'un de nos chariots branlans qui étoit demouré aud. pais et 
toutes leurs appartenances ils laissent franchement passés estre, etséjournés par 
les fins et mètre, sans leur donner ny souffrir estre fait mes ou donner aucun des- 
tourbies ou empêchement a cause de ses péages et acquitz en manière quelquonque 
par façon que devions leur en scavoir gré , en témoin de ce nous avons souscrit ces 
présentes de notre main etàicelles fait mettre notre scel. Donné en notre chasteau 
de Beaufort le XXIII jour de juin, ainsy signé Jehanne; par la royne Jehan de la 
Jaille premier ecuier d'écurie présent, a le sellier. 

Mémoire à Jehan du Pastis huissier de salle de la royne de Sicile, du chappitre 
d'Anjou et de Bar, de ce qu'il aura a faire en Provence pour lad. dame. 

Premier led. du Pastis soy transportera devers le roy de Sicille etluy présentera 



Digitized by 



Google 



( 121 ) 

les lettres de lad. damé, et luy dira que pour faire apporter par deçà le corps du 
feu roy de Sicile lad. dame a fait scavoir au roy la façon comment elle entend qu'il 
se fera. C'est à scavoir que led. corps et son cœur soient mis secrètement en une 
garderobe que lad. dame envoyé par delà, feignant que ce soit pour mettre robbes 
et tapisseries qu'elle avoit laissées en Provence et sera lad. garderobe mise devant 
la maison de M. Urban Chaussegros ou ailleurs, où semblera mieux et plus secrè- 
tement ; 

Item , led. du Pastis communiquera à M. d'Àix le contenu de ce mémorial 
pour aviser ceux de l'église de Sainct Sauvaire d'Aix , des plus secrets, pour les 
corps et cœur à estre mis dans lad. garderobe à heure plus convenable sans es- 
clandre ; 

Item, que M. Urban Chaussegros dessusdit, appointé avec ceux de lad. église 
pour le drap de velours noir où est la croix d'or, lequel sera mis en lad. garde- 
robe et pareillement celuy qui devoit estre apporté de l'église des Cordeliers d'An- 
gers, et de ce qu'il appartiendra avec eux qu'il les face contents; 

Item, que le drap d'or qui fut envoyé de Lion par led. Chaussegros soit sem- 
blablement mis dans lad. garderobe et pareillement celuy qui devoit estre apporté 
de Florence, s'il étoit venu ; 

Item, que la représentation où sont de présent le cœur et corps en lad. église, 
demeure ainsi qu'elle a acoustumé tant qu'ils soient éloignez du pays, ou comme 
sera mieux advisé, fors qu'en lieu du drap de velours noir sera mis le drap aux 
fleurs de lis sur lad. représentation, et si on demandoit led. drap sera dit qu'on 
le fait adouber pour aucunes fantes qui y étoient ; 

Item, soit advisé par quel chemin sera meilleur de le faire venir et qu'on ne loge 
point en bonnes villes , mais en bonnes hosteleries, hors de ces villes. 

Fait à Beaufort le XXIV juin, l'an MCCCCLXXXI. Ainsi signé Jehatmc. 

Lesquelles lettres dessusdittes, à la requête des dessusdicts, avons incorporées 
en ce présent instrument. Et après ce, lesd. du Pastis et Mahiers ont dit, déclaré 
et afermé par serment exigé par led. de la Vignole, doyen dessusdict, qu'au moyen 
des lettres et instructions cy devant transcrittes, et du commandement de lad. 
dame ils se sont transportez aud. pays de Provence par devers très hault et excel- 
lent prince le roy de Jérusalem et de Sicile qui a présent est. Auquel de par lad. 
TOME i. 16 



( 122 ) 

dame, ont présenté certaines lettres missives, touchant ce que dit est. Lequel prince 
après veu le contenu èsd. lettres, a commandé faire bailler et délivrer auxd. du 
Pastis et Mahiers par les doyen et chappitre de Sainct Sauvaire d'Aixlesd. coeur et 
corps dud. trépassé. Lequels doyen et chappitre d'Aix en obéissant au plaisir du roy 
et de lad. dame, ont fait rompre la muraille où étoit en sépulture les corps et cœur 
en lad. église de Sainct Sauvaire , en présence desd. du Pastis et Mahiers et plusieu rs 
autres; lesquels corps et cœur leur ont été baillés et délivrez par lesd. doyen et 
chappitre dud. lieu d'Aix. Et ce fait, lesd. du Pastis et Mahiers ont amené et des- 
cendu en lad. église de Saint Lau lesd. corps et cœur comme dict est, et outre on t 
dit lesd. du Pastis et Mahiers ausd. doyen et vicaire que ce fust leur plaisir faire 
faire ouverture de lad. chasse pour scavoir et connoitre si le corps dud. trépassé 
roy de Sicile, duc d'Anjou, dernier décédé comme dit est, reposoit en icelle chasse > 
et pareillement requirent les chantres et chanoines de lad. église de Saint Lau, di- 
sant que de tout temps les corps des comtes et ducs d'Anjou tantost après leur 
trépas ont accoutumé d'estre mis et apportez en lad. église de Saint Lau, de laquelle 
processionnellement doit estre pris et emporté le corps pour le mettre en sépulture. 
Et puis qu'on le leur avoit apporté et qu'ils en avoient la charge, vouloient bien 
qu'on veist et conneut en présence de gens d'estat et de nous notés dessus nommez, 
si le corps dud. roy de Sicille dernièrement trépassé étoit dedans le cofre ou cercueil 
qui avoit été mis dans lad. église, requérant qu'ouverture en fust faitte. Après les- 
quelles requêtes lesd. doyen et vicaire ordonnèrent lad. ouverture estre faitte tant du 
cofre de bois que de la chasse de plomb comme dit sera cy après ; et pour ce faire 
ont été appeliez par lesd* doyen et vicaire : Marelechal serrurier, Jehan CoifaultFai- 
né , et Jehan Coifault le jeune, rayers. Lesquels ont fait ouverture de lad. chasse de 
bois, et par Philipot le Manceau et Jehan Frogiers Pintierea été fait ouverture de la 
chasse de plomb et lad. ouverture faitte l'on a trouvé le corps dud. trépassé reposé en 
icelle ainsi qu'il est apparu de prime face, à la face d'iceluy trépassé qui a été mise 
au découvert; et pour plus amplement connoitre et scavoir si c'étoit led. corps, ont 
été appeliez par lesd. doyen et vicaire les personnes qui sensui vent, c'est a scavoir : 
les Amaury Denyau, chanoine en lad. église d'Angers; M e Jehan Bin, chantre dud. 
lieu Sainct Lau, Jehan Pocquet, Jehan Breslay , Hardouyn Brahier, Pierre Dauvel, 
serviteur et aumolnier dud. trépassé, licentiez ez loix et chanoines en lad. église de 
Saint Lau; messire Jehan de Craon, m e . chappelain en lad. église et par longtemps 
pareillement de la maison dud. sieur roy de Sicille dernier décédé ; René Robineau 
sous chantre; Guillaume Guytet, M. Jacques Veau et scribe de chappitre dud. lieu 
de Sainct Lau , Jehan Jourdan , prebtre; M. Jehan Sitard, licentié ez loix, conseiller 
en court laye. Lequels et chacun d'eux après qu'ils ont veu et regardé la face dud. 
défunt et mêmement led. Dauvel dessusdict luy étant aux pays de Provence, ont 
dit et déclaré qu'ils ont bien eu connoissance dud. trépassé en son vivant et qu'il 



Digitized by 



Google 



( 123 ) 

reposoit illec en lad. chasse ainsi qu'il apparoissoit par sa figure et ressemblance , 
ainsi que chacuns d'eux a afermé; et disoit led. Dauvel qu'après que led. trépassé 
fut mis en lad. chasse de plomb, fut mis par luydu cotton sur la face d'iceluy sire 
trépassé , lequel cotton a été trouvé sur la face ainsi qu'il y fut mis et combien que 
jà eust un an passé qu'il étoit décédé et mis en lad chasse. Fut après lad. ouverture 
par tous lesd. dessus là présents reconneu évidemment que c'étoit le corps dudit 
sieur roy de Sicile, duc d'Anjou dernier décédé, et en eurent connoissance par la 
face qui luy fut découverte, laquelle ils reconneurent et nous notaires dessusdictz 
pareillement, parce que deluy en son vivant avions bonne connoissance et quesad. 
face n'étoit en rien déformée , decheuste ou empirée. Et ce fait en la présence des 
dessusdictz et tout incontinent lad. chasse par led. Pintière à été ressoudée et minse 
à point ainsi que paravant elle étoit; lequels corpsetcœur sontdemeurez aud. chap- 
pitre dud. lieu Sainct Lau pour d'illecen estre ordonné au bon plaisir du roy notre 
sire et de lad. dame. 

Desquelles choses nous a été requis instrumenter par lesd. doyen et vicaire , par 
led. chanoine de Sainct Lau, Jehan du Pastis et Jacquemin Mahiers dessus nommez, 
ce que leur avons ottroyé; et toutes et chacunes les choses susdittes certifions estre 
vrayes ainsy que dessus avoir été faittes et dictes. 

En témoin desquelles nous avons signé ces présentes de nos sceaux manuels 
et à icelles fait mettre et apposé le greigne seel étably aux contractz de la ville et 
ressort d'Angers pour le roy notre sire, en confirmation des choses dessusdittes, cy 
mis le dix huitiesme jour d'aoust, l'an dessusdit MCDLXXXI, signé Marsault et 
de la Mort . 

Extrait des regestres des conclusions du chappitre de l'église d'Angers pour 
l'année MCDLXXXT. 



Digitized by 



Google 



PROGRAMME 

DES 

OBSÈQUES DU ROI RENÉ. 



Die Mercurii proxima, pro obsequio defuncti régis Sicilae, dicentur nona et ves- 
perae de mano, sicut in quadragesima ; et circa horam primam post meridiem, resi- 
duum oficiihorarum, tractuquegrossae campanaeprocessionaliterin cappis nigris iter 
arripietur ad eundum quaesitum corpus dicti régis apud Sanctum Laudum, quod 
inhumabitur die Jovis sequenti in hac ecclesia ; et, Veneris proxima sequente, cor 
ejusdem principis processionaliter apud fratres minores deportabitur, per corpus 
hujus ecclesiae inhumabitur et erit gaignagium. 

Gentes Reginae Sicilae convenerunt cum sacrista hujus ecclesiae pro servitio de 
kuninari, vestimentis laneis, circumquaque corpus et fieriad dispositionem Reginae. 

Die Mercurii. 

Sonitu campanae durante, postdiem, completorium cantabitur ; eundoque quaesi- 
tum corpus et cor defuncti régis ad S 1 Laudum, dicentur submissa voce vu psalmi, 
et redeundo, in asportatione ipsius corporis, alta voce responsoria mortuorum per 
ordinem ; crasque et Veneris proxime an ticipabitur officium, corpusque praedicti 
régis asportabitur per portam Andegavinam ab ecclesia seu claustro Sancti Laudi 
per illos de ecclesia Sancti Laudi et B. Martini usque ad Liciam et inde per domi- 
nos hujus Universitatis. 



Reverendus dominus Veriensis faciet oficium obsequiarum assistentque eidem in 



Digitized by 



Goog le 



( 125 ) 

vesperis, cum domino Rectore et doctoribus, domini abbates ad dexteram sancti 
Florentii, ad sinistram de voto, de S 1 Georgis de oratorio, de Pontrano, de 
Chaloceio et de Bosseris, in pontificalibus. Et cras dominus episcopus Veriensis 
faciet servitium, de Oratorio diaconum, et de Pontrano subdiaconum , quod ita fac- 
tuel fuit. 

HOTÀ. 

Sed in asportatione dicti corporis, monasteria S. Albin i, S. Sergii et Nicolai eu ni 
collegiis S. Laudi et Martini, propter antesessiones et praeminentias, toto itinere du- 
rante, maximum scandalum et confusionem fecerunt, ut nullus fuerit ordo inter 
ipsos , ita ut ipsis monasteriis et fuerit inhibitum sub censuris ne in crastinum pro- 
cessionaliter venirent ad ecclesiam. In quo crastino isti de Sancto Albino et aliis 
collegiis interfuerunt et cor defuncti Régis per duos doctores honorifice dépor- 
tantes associaverunt eum cum collegio hujus ecclesiae, crucesque dicti monasterii 
et collegiorum S. Ijaudi, S. Martini suo ordine, ita quod crux dicti monasterii erat 
in medio, dictique religiosi cum his de collegiatis ecclesiis invicem incedebant, ita 
quod unus religiosus alium de collegiis tenebat, unus ad manum dextram et alia 
vice aliusad sinistram, et ita processionaliter usque ad fratres minores ubi dominus 
decanus hujus ecclesiae fecit sermonem et duo canonici ecclesiae assistebant eidem 
ad diaconum et subdiaconum, domino Rectore Universitatis , et doctoribus pre- 
sentibus; qui doctores usque ad fondam cor deportaverunt; et nota quod processio 
diei Jovis post prandium cum cor deportatum est pênes fiât. Minores raeatum fece- 
runt per viccum S. Laudi usque ad Pilory redeundo ad monasterium. 



Digitized by 



Google 



L'ORDRE ET CÉRÉMONIES 

OBSERVÉS 



A L'ENTERREMENT DU CORPS ET DU COEUR DE RENÉ D'ANJOU, 



ROY DE SICILE, 



EN L'EGLISE D'ANGIERS. — 1481. 



L'an mil quatre cents quatre vingts un, la reynede Sicile, duchesse d'Anjou, elle 
estant audict pays en son chasteau de Beaufort envoya quérir le corps du roy de 
Sicile, duc d'Anjou, son espoux, que Dieu absolve, lequel estoit en Prouvence 
en l'église de Sainct Saulvaire d'Aix et arriva audict pays d'Anjou, le jour du 
moys d'aoust de Tan dessusdict; lequel on avoit amené par eaue depuis Rouanne 
jusques audessoubz des Pontz de Sée, et de là fut mené par terre secrettement et 
de nuit à l'église de Sainct Lau près Angiers, de laquelle esglise luy et ses prédé- 
cesseurs ont esté fondateurs; et ariverent yceulx qui menoient ledict corps à la- 
dicte esglise le samedi environ deux heures aprez minuit, lequel fut mis en la nef 
de ladicte esglise, et pour le recepvoir y avoit troys des chanoynes et plusieurs 
chappellains et serviteurs de ladicte esglise, ausquelz ladicte dame l'avoit faict as- 
savoir et fut le corps dudict roy mis en la nef de ladicte esglise jusques au matin 
environ dix heures devant midy. Et incontinent que la grande messe fut dicte, 
les portes d'icelle esglise feurent fermées, les chanoynes, chapellains et serviteurs 
de Sainct Lau acompaignés de quatre des chanoynes de ladicte esglise cathédralle, 
estant dedans avecq plusieurs aultres ; puis fut tiré le corps dudict roy hors du 
lieu auquel il avoit esté apporté , lequel fut par lesdictz chanoynes et chapellains 
prins et porté dedans le chappictre de ladicte esglise; et a ce faire estoyt présent le 



Digitized by 



Google 



( 127 ) 

doyen de la grande église d'Angiers , lequel est aussy doyen de ladicte église. Puis 
fut mis ledict corps sur deux brectrez {alias trestaux) et ce faict ledict doyen de- 
manda aux serviteurs de ladicte dame qui avoient mené ledict corps de Prouvence , 
s'ilz estoyent bien certains que c'estoit le corps du roy de Sicile qui estoit dedans 
ladicte chasse qu'ils avoyent amenée, lesquelz respondirent audict doyen et aux 
aul très chanoynes dessusdictz que c'estoit le corps propre qu'ilz avoyent tiré hors 
du mur de ladicte église d'Aix et que s'il n'avoit esté changé par avant que c'estoit 
icelluy propre, et pour plus grande approbation et aussy pour en scavoir la vérité, 
fut délibéré et advisé que ladicte chasse de boys seroit ouverte et que on verroit 
dedans, et ainsy fut faict par les doyen et chanoynes dessusdictz; car la chasse de 
boys fut desassemblée, et aprez la chasse de plomb fut ouverte la longueur d'un 
pied et demy . Ce faict, fut congneu ledict roy du doyen dessusdict et aussy des assis- 
tans qui aultresfoys l'avoyent veu aussy fraiz que s'il n'y eust eu que cinq ou six 
jours qu'il eust esté trespassé. 

Cela faict, fut refermé ladicte chasse de plomb et bien ressoudée et pareillement 
ladicte chasse de boys , puis fut mis un drap d'or dessus ledict corps. 

Au regard du cœur dudict roy, il estoit dedans une grande boiste d'argent, en 
laquelle ladicte dame l'avoit faict mettre audict pays de Prouven.ce et fut mis en 
une des armoires du chappistre scellée du scel dudict chappistre et en icelluy lieu 
feurent le corps et le cœur dudict roy en la manière dessusdicte jusques au neuf- 
viesme jour d'octobre en suivant. Et est asscavoir que à toutes les choses dessus- 
dictes estoient presens deux notaires, l'un apostolicque et l'autre impérial, pour 
mettre et rédiger en forme les choses dessusdictes, ainsi qu'ils avoient veu par 
effect. 

Ce faict, la reyne de Sicile, duchesse d'Anjou , son espouse, envoya devers le 
roy Louis XI pour luy faire asscavoir coifcme le roy de Sicile estoit en ladicte église 
de Sainct Lau , lequel incontinant manda lettres aux doyen et chappistre de la 
grande église et pareillement à l'Université, aux maire et soubz maire et aux gens de 
justice de ladicte ville d'Angiers, contenant comment ilz eussent, les présentes 
veues, a ordonner et disposer pour l'enterrement de son oncle le roy de Sicile , 
lequel estoit à Saint Lau, et qu'ilz luy feissent l'honneur qui luy appartenoit. Et 
est à notter que la reyne de Sicile avoit faict mettre le corps dudict roy son espoux 
à ladicte église de Sainct Lau le plus secf ettement que possible luy fut , car ceulx 
de ladicte ville d'Angiers rien n'en scavoient excepté les dessusdictz. 

Les lettres du roy receues, les dessusditz de ladicte ville feirent faire commande- 
ment que de chacune maison de ladicte ville le chef d'icelle se rendist le lendemain 



( 128 ) 

à heure dicte et déterminée à la grande église, sur grosse peinne, pour ouir lire les 
lettres du roy; eulx assemblez en ladicte église feurent leues lesdictes lettres au 
puppitre, alias tribune, de ladicte église, et incontinant lesdictes lettres leues qui 
portoient l'effect dessusdict, on cominança à sonner en ladicte église une cloché 
d'argent qui est en un clocher couvert de plomb scitué sur ladicte église au millieu 
du choeur, et ce faict toutes les cloches de ladicte église et pareillement de toutes 
les églises de la ville et faulxbourgs d'Angiers sonnèrent par l'espace d'une heure 
entière. Puis aprez fut desliberé par les dessusdietz sur l'enterrement dudict roy, 
lequel a esté au chappistre de ladicte église de Sainct Lau par l'espace de sept sep- 
maines ou environ avecq le cœur en la forme et manière que dessus est dict. Et fut 
mandé par l'administrateur et vicquaire de l'evesché d'Angiers à tous les abbez 
d'Anjou qu'ilz se rendissent au jour de l'enterrement dudict roy de Sicile. Lequel 
jour leur fut signifié et cependant on preparoit en ladicte ville et église d'Angiers 
pour l'enterrement dudict roy. Quant vint le mercredy neufiesme jour d'octobre 
dessusdict et que tout fut préparé tant en la grande église que es freres-mineurs 
d'Angiers, en laquelle grande église avoit au millieu du chœur une chapelle ardante 
moult belle et magnifique à quatre croysées et à seize croix doubles d'Anjou de 
tous les quartiers; au millieu de ladicte chapelle avoit un hault clocher de boys 
et sur icelluy estoit un crucifix. Laquelle chapelle estoit garnie dessus et dessoubz 
et par les costez de fine thoile noire, et es quatre croysées y avoit à chacune un 
grand ange qui tenoit les armes et escussons couronnez dudict roy, et sur icelle 
chapelle avoit de mil à douze cents cierges de deux livres la pièce et es quatre 
coings de ladicte chappelle, auprez du corps, en quatre grandz chandelliers avoit 
quatre cierges de chacun neuf livres, pareillement au grand autel avoit dix cierges 
de chacun cinq livres, et aussy par tous les autelz de ladicte église, qui sont en 
nombre de vingt huict, avoit à chacun deux cierges de chacun une livre. En oultre, 
estoient tous les dessusdietz autelz parez hault et bas de parementz noirs es les- 
quelz estoit la croix de Jérusalem potencée à escussons des armes dudict seigneur 
faiçt a argent. 

Item , a l'entour de ladicte église y avoit une ceinture de fine toille noire, garnie 
d'escussons et armes couronnées dudict roy près semées, et devant chacun escusson 
y avoit une grande torche. Lesquelz escussons estoient tous à fin or et argent et 
généralement tous ceulx qui estoient en ladicte église. En icelluy jour fut ouverte 
la sépulture dudict roy quant vint au coup de midy. Le jour dessusdict , la grosse 
cloche de ladicte église sonna par troys fois l'espace d'une heure et avecq icelle 
cloche la cloche de l'Université afin que chacun se rendist es lieux désignez, et in- 
continant que ladicte cloche commença à sonner tous les colleiges religieux et 
mandians de ladicte ville commencèrent pareillement à sonner; et ce faict, allèrent 



Digitized by 



( 129 ) 

tous à ladicte église de Sainct Lau où estoit ledict corps et là dirent un Subvenite 
avecq l'oraison inclina et fidelium , en attendant ceulx de l'église cathédrale , les- 
quels vinrent en grand nombre et belle pollice, et en faisant leur procession chan- 
toient en basse voix les sept pseaumes, ainsy qu'il est de coustume. Eulx arrivez 
à Sainct Lau, commencèrent pareillement Subvenite avecq les oraisons dessus- 
dictes, et ce faict les chanoynes de ladicte église de Sainct Lau prindrent ledict 
corps, lequel estoit à la porte de ladicte église soubz la galerie d'icelle en une lit- 
tiere, laquelle estoit fournie de sel tout à l'en tour, et dedans estoit la chasse de 
plomb en laquelle estoit le corps, et dessus y avoit une table fort large, faicte 
propre à ce, sur laquelle estoit un grand drap d'or cramoysy pendant jusques à 
terre, lequel estoit bordé tout à l'en tour de veloux noir, et en icelluy veloux es- 
taient les escussons couronnez dudict roy , lesquelz estoient moult riches. 

En aprez dessus l'icelluy drap d'or estoit la représentation dudict prince vestu 
d'un abillement royal de veloux cramoysy obscur, fouré d'hermines. Laquelle re- 
présentation avoit sur la teste une couronne moult riche ; en la main dextre tenoit 
un sceptre doré de fin or, et en la senestre tenoit une pomme en laquelle on avoit 
élevé une petite croix , pareillement le tout doré , et avecq ce avoit aux mains 
gans , chausses et souliers, ainsy qu'il est de coustume en royaux a avoir. 

Pareillement à l'issue de ladicte gallerie , avoit un grant poisle tout de veloux 
noir avecq gouttières et franges demesmes, auquel avoit six boustons noirs, lequel 
poisle portoient sur ledict corps et représentation six des chanoynes de la grande 
église, et fut ainsy porté jusques en une place qui est entre le chasteau et ladicte 
église de Sainct Lau, nommée les Lices, là ou l'Université l'attendoit et illec le 
prindrent en la manière qui s'en suit: 

C'est asscavoir, six docteurs en droictz canon et civil prindrent ledict poisle , 
vingt écoliers licenciez, tous gentilz hommes et vestus de noir portoyent le corps. 
Le recteur de ladicte Université se tenoit à la teste, en soustenant et portant ledict 
drap d'or, et tous les aultres docteurs, es droictz canon et civil que en théologie, 
lesquelz estoient en grant nombre à l'entour dudict corps en soustenant de tous 
costez ledict drap d'or, et fut ainsy porté par l'une des grandes rues de ladicte 
ville, jusques au milieu du cœur de la grant église et fut mis soubz la chapelle 
ardente dessusdicte. 

En aprez pour conduire ledict corps , estoient en procession et par ordre pre- 
mièrement les couvens, c'est asscavoir les Frères Mineurs, les Augustins, les 
Carmes et les Prescheurs. 

TOME I. 17 



( 130 ) 

En aprez y avoit cinq colleiges , c'est asscavoir : la Trinité , Sainct Mainbeuf , 
Sainct Maurille, Sainct Pierre et Sainct Julien. Puis les suyvoient les chanoynes 
réglez, c'est asscavoir : Sainct Jean l'Évangeliste et l'abbaye de Toussainctz. 

En aprez estoient les colleiges de Sainct Lan et Sainct Martin, lesquelz sont de 
la fondation d'Anjou et avecq eulx alloient les religieux des abbayes de Sainct 
Aubin, Sainct Nicolas et Sainct Cierge, tous de l'ordre de Sainct Benoist, lesquelz 
sont aussy de la fondation d'Anjou, et y eult grande altercation entre les dessus- 
dictz deux colleiges et abbayes, lesquels seroient les prochains de ceux de la grand 
église. Laquelle altercation autrefois a esté entre eulx et par spécial , quand il y a 
procession pour l'enterrement de ducs et duchesses d'Anjou. 

Aprez les dessusdictz, y avoit cinquante pauvres, tous vestus de noir, ayans 
chacun une grande torche. Puis aprez le suivoyent les serviteurs, chappellains et 
maistres chappellains de ladicte église, deux à deux. En aprez estoit le corps avecq 
l'Université et en suivant estoient les chanoynes de la grand église. Aprez eulx , es- 
toient les abbez qui s'ensuivent, tous en pontifical, c'est asscavoir de Sainct Florent, 
de la Roée, de Sainct Georges, du Louroux, de Chaloché, de Pontheron et de Tous- 
sainctz. Puis estoient l'administrateur d'Angiers , les nobles avecq les soubs maires 
et gens de la justice de ladicte ville en grant nombre; et c'est asscavoir que le 
cœur dudict roy enchâssé en une bouette d'argent avoit esté mis avecq le corps en 
ladicte chasse; et incontinant que ledict corps feutposé au millieu du chœur de la- 
dicte église, soubz ladicte chapelle ardante, tous les colleiges, abbayes et man- 
dians dessusdictz allèrent chacun en leur église faire un service à grande solennité. 
Ce faict, ceulx de ladicte grand église commencèrent vespres et vigilles de mortz 
ainsy qu'il appartenoit et faisoit l'office l'evesque de Verience 1 et tous les abbez 
dessusdictz estoient assistans jusques à la fin du service. 

Le jeudy au matin, tous les chappellains à ladicte église célèbrent messe pour 
l'ame dudict roy, et incontinant que le service fut commencé, tous chappellains 
qui voulurent chanter ou célébrer feurent receuz. Au regard de ladicte messe de 
î-equiem, l'evesque, Charles de Carret, la dict. L'abbé du Louroux fit le diacre et 
l'abbé de Pontheron fist le soubz diacre, avecq chanoynes etaultres de ladicte église 
assistans , ainsy qu'il est de coustume. 

Laquelle messe achevée, feut faict le service de l'enterrement, et le portèrent 
en terre huict des plus grandz personnaiges de ladicte église, revestus en habitz 

1 Peut-être pour Fiviers, Fivariense ? 



Digitized by 



( 131 ) 

à ce propres et ordonnez. Les recteur, docteurs, prélat, abbez dessusdictz estans 
presens avecq grande multitude de peuple, et ce doncqnes feut donné et mis le 
corps en la sépulture. 

Et ce aprez, ledict evesque print le cœur dudict roy , et le porta au revestiaire 
de ladicte église, lequel y feut jusques aprez disner. Et quant vint icellny jeudy 
entre douze et une, commancerent pareillement à sonner la grosse cloche de la- 
dicte église, comme le jour de devant , pour appeler les colleiges , comme dict est 
et pareillement la cloche de l'Université sonna, et tous les dessusdictz se rendirent 
à la grand église , pour porter le cœur dudict roy à Sainct Bernardin , ainsy qu'il 
l'avoit ordonné en son vivant, lequel feut porté en la manière que s'ensuit : c'est 
assavoir quatre desdictz docteurs prindrent ledict cœur estant sur une litière à 
quatre bastons, et au millieu de ladicte litière avoit trois pièces de boys, en la fa- 
çon d'un petit escabeau, puis sur icelle litière avecq l'escabeau avoit un aultre 
grant drap d'or cramoisy , pareil de celluy du corps, pendant pareillement à terre 
de tous les costez, lequel estoit brodé de veloux noir avecq les escussons couronnez 
ainsy comme l'autre, et sur ledict escabeau y avoit un grant carreau pareillement 
de drap d'or cramoisy, ledict drap d'or entre deux , et dessus icellny carreau .estoit 
ladicte boiste d'argent sur bout, en laquelle estoit et est de présentie cœur; et 
ainsy les quatre docteurs dessusdictz avecq le recteur et aultres docteurs allèrent 
au wvesliaire de ladicte église, auquel estoit ledict cœur, et le prindrent, lequel feut 
ainsy porté jusques en l'église des frères mineurs, accompaignez des colleiges et 
abbayes dessusdictz, tout en bel ordre et pollice, avecq ledict poisle dessus tout 
ainsy comme audict corps, et fut mis au milieu du chœur de ladicte église soubz 
une chapelle ardente , pareille à celle de la grand église, et le luminaire d'icelle 
avecq toutes les torches et aussy tout le luminaire de ladicte chapelle de Sainct 
Bernardin estoit tout neuf. Et est assçavoir qu'en portant les corps et cœur dudict 
roy et aussy durant tout le service des deux estoit tousjours devant un herault de 
VOrdre du Croissant, vestu d'une cotte de veloux cramoisy en laquelle estoient les 
armes de sainct Maurice, en l'honneur duquel feut faict et commancé premièrement 
ledict Ordre. 

Ce faict, tous les colleiges dessusdictz s'en retournèrent un chascun en son 
église faire un service pour ledict roy comme ilz avoient faict le jour de devant, 
lesquelz feurent stipendiez des deux services , ainsy qu'avoit ordonné ledict roy et 
demeurèrent seullement ceulx de ladicte grand église auxdictz frères mineurs 
pour faire le service ainsy qu'ilz avoyent faict au corps; icelluyjour dirent vespres 
et vigilles de mortz. 

Cela faict s'en retournèrent à la grand église; puis le lendemain retournèrent 



( 132 ) 

les dessusdictz de la grand église auxdictz frères mineurs, et là feirent le service 
tous, ne plus ne moins, comme le jour devant, excepté que le doyen de la grand 
église dist la messe, deux chanoynes de ladicte église feirent les diacre et soubz 
diacre, dont l'un estoit docteur en théologie et l'autre licencié. 

Ladicte messe finie, fut faict l'enterrement dudict cœur,ainsy comme au corps, 
tousjours l'Université présente et aussi ceulx de la ville en grand nombre, et pa- 
reillement y eut messes à tous venans; et estoit ladicte église et aussy la chapelle 
de Sainct Bernardin , en laquelle feut mis le cœur dudict roy, garnie à l'en tour de 
ceintures et torches, ainsy que ladicte grand église, et aussy y avoit cinquante 
pauvres tous vestus de noir, avecq torches neufves comme audict corps, et fut mis 
le cœur dudict roy par le doyen dessusdict en une petite chasse de boys, lequel 
estoit enchâssé en une boiste d'argent comme dict est, et icelle chasse de boys 
avecq ladicte boiste fut mise en une pierre de taille , en laquelley avoit une fenestre 
carrée, faicte toute espres, et incontinant que ledict cœur fut dedans, le masson 
qui avoit faict icelle fenestre la ferma d'une aultre pierre, en laquelle avoit une 
boucle , et oultre y fut mise une grosse grille de fer. 

Lequel cœur fut mis en la chapelle de Sainct Bernardin , devant l'autel de Sainct 
Michel à costé senestre de ladicte chapelle, ainsy que ledict roy l'avoit ordonné. Et 
est ledict cœur en ladicte muraille à un pied sur terre. En oultre joignant ladicte 
muraille, il y a une représentation de boys, couverte d'un drap d'or cramoisy 
bien riche et bordé à l'entour des armes dudict roy. 

Ce présent escrita esté baillé manuellement par la reyneJehannedeSicileà moy 
Balthazard Hautruhan , conseiller et contrôleur de ses finances, pour le porter à 
Aix et le faire enregistrer en l'archif dudict lieu. 

En témoignage de ce, j'ai signé , au château deBeaufort, le 26 e jour d'octobre 
1481. Ainsy signé Balthazard. 

Plus bas est écrit : paraphé par nous conseillers du roy en sa cour de parlement, 
commissaire en cette partie, suivant un procès-verbal du quinzième jour de jan- 
vier i652. Suivent deux signatures. 

Extrait du manuscrit n° 265, in-f°, vol 2, relie maroquin rouge, ayant pour titre : Enterreraens et pompes 
funèbres de plusieurs princes , cardinaux et autres seigneurs François, ensemble de quelques chanceliers de 
France et autres. {Collection Dttpujr.) 



Digitized by 



Google 



Digitized by 




L'intérêt qu'offrent les deux pièces suivantes, extraites des Archives du royaume, 
nous a engagés à les reproduire presque en entier. 



La première, sous le titre de Compte de finances du wy de Sicile, en 1460 , cons- 
tate le don d'une somme de 55ooo livres tournois, fait à ce prince par Charles VII, 
les noms des villes et des provinces sur lesquelles il doit être prélevé , les noms 
des receveurs généraux et particuliers chargés de cette recette, l'état détaillé de la 
despence , l'ordonnance de décharge du roy René en faveur de James Louet, son 
trésorier général, et l'ordonnance d'entérinement desdites lettres patentes, rendues 
par Jehan , évesque de Thoulon. 

L'attention s'arrêtera sans doute plus particulièrement sur l 9 Estât delà despence. 
C'est la partie la plus curieuse de ce remarquable document. Elle fait ressortir la 
détresse du trésor de René , et combien il était urgent que Charles VII lui vînt en 
aide. Le lecteur partagera peut-être notre attendrissement , en voyant figurer au 
nombre des créanciers du bon roi , son tailleur Nouel , pour une somme de 54 1 
livres 10 sols. 

Sous le titre de Chapelle et chantres de la rojne de Secile , du premier may i449 
au dernier octobre i45a, nous trouvons les lettres patentes d'Isabelle, qui renonce 
aux revenus des tabliers 1 de son pays de Pmuvence, en faveur des chapelains et 
chantres, qui desservent sa chapelle, et qui doresnavant, chascun jour, feront 
beaux sermons devant son seigneur et elle. Nous voyons que Jehan de Vacincourt , 
receveur général des finances d'Isabelle, est chargé d'affermer les tabliers , d'en 
toucher les revenus et d'en faire l'emploi. Viennent à l'appui , et comme ratifica- 
tion, les lettres patentes du roi René. 



Droit sur l'exportation de certaines marchandises. 



Digitized by 



Google 



( m ) 

L 9 Estât de la recepte de Jehan de Pacincourf, quelque complet qu'il soit, ne pré- 
sente aucun intérêt; nous l'avons donc passé sous silence. Mais celui de la despence 
est transcrit presque intégralement. Il nous fait connaître le nombre des chantres, 
clercs et chapelains, leurs noms , leurs qualifications, et la somme allouée à chacun 
d'eux, suivant leurs titres. Nous suivons les changements, mutations et voyages de 
ces gens d'église. Chaque allocation est régulièrement ordonnancée, et les dates 
des mandements attestent la présence de la royne Isabel, tantôt à son chastel d'An- 
gers, tantôt à ceux de Beaufort et de Saumur, ou en son hostelde Launay près cette 
dernière ville. C'est au point que pendant une période de trois années, nous 
connaisssons , presque mois par mois, les changements de résidence de cette prin- 
cesse. Si elle fait venir des chantres de Picardie, de Paris et de Bretagne, ou tout 
simplement de Feneux 1 , comme il advint une fois, nous savons le prix exact de 
chacun de ces voyages. Ici un chiffre révèle un trait des mœurs de l'époque. Ainsi 
voilà un mandement du roy, du 22 e jour de may 1^2 , qui ordonnance un escu 
de paiement à Jehan Gashot pour festoyer xm chantre de monseigneur d'Orléans. 
Un article constate le prix du pappier à longue feuille, et des cordons à relyerles livres. 
Un autre nous apprend qu'il y avait alors à Angiers une psalette; et nous en voyons 
le maistre, ou directeur, Aymon, recevoir huit escus pour un livre en parchemin 
contenant les passions et esvangiles de la grand semaine. 

Tous ces détails inédits nous ont paru devoir présenter un véritable attrait aux 
lecteurs graves , qui aiment à se rendre compte d'une époque peu connue. 



' Petit bourg à deux lieues d'Angers. 



Digitized by 



Google 



COMPTE DES FINANCES 



DU 



ROY DE SICILE. — U60. 



tt Compte du sieur James Louet, conseiller et trésorier gênerai des finances du Roy de 
Sicille en ses pays et terres de France , de la somme de cinquante et cinq mille livres 
tournoys octroyez au Roy de Sicille René, dernier décédé, par don du Roy nostre sei- 
gneur en Van mil iiijclx » 

On lit en tète du premier feuillet : 

Compte de James Louet, conseiller et trésorier général des finances du Roy 
de Sicile en ses pays et terres de France et par ledict sieur commis et depputé 
à faire pour et en son nom la recepte et despense de la somme de cinquante cinq 
mille livres tournoys à lui donnée et octroyée par le feu roi Charles VII, Dieu 
pardonne, icelle prendre recueillir et lever sur les pays et subjecz de Languedoil, 
avec et oultre le principal et fraiz du prochain aide qui fut lors mis sur pour le 
paiement des gens de guerre du roy nostre dict seigneur de Tannée commenczant 
au premier jour de janvier mil cccc soixante pour aider audict seigneur Roy de 
Sicile à supporter la sumptueuse despense que pour le recouvrement du royaume 
de Sicile convenoit lors porter et soustenir, ouquel royaume monseigneur le 
duc de Calabre et de Lorraine estoitlors entré à force et puissance d'armes, ainsi 
que plus au long est contenu et déclaré es lettres patentes du roy nostre dict 
seigneur sur ce faictes et expédiées pour le don et octroy d'icelle somme de cin- 
quante cinq mille livres dont la teneur s'en suit. 

Cette lettre du Roy Charles, datée de Tours le cinquième jour de juin , l'an de 



Digitized by 



Google 



(136) 

grâce mil iiij c soixante et de son règne le xxxviij est signée par le Roy en son con- 
seil. Elle contient oultre le don de cinquante cinq mille livres fait au roy René, un 
autre don de mille livres tournoys au sieur de Beauvau , conseiller et chambellan 
du Roi Charles pour ses services et despens à la poursuite de ladicte affaire. 

Suit la teneur des lettres patentes de René, Roi de Sicile, qui commect et dep- 
pute son conseiller et trésorier général de ses finances, ledict James Louet pour 
recepvoir, quittancer et distribuer ladicte somme de55,ooo livres tournoys. Cette 
lettre se termine ainsi : donné en nostre jardin d'Aix, le septiesme jour de juillet 
l'an de grâce mil iiij c soixante. Ainsi signé : René. Par le roy, l'evesque de Mar- 
seille , les senneschaulx de Prowence et de Barroys , Charles de Caslillon , seigneur 
d'dlbaigne, dllardeau. 

Collât, faite aux originaulx par nous : Tourneville, Sudry. 

Suit l'assiette de l'impôt de 55,ooo livres tournoys et l'état nominatif et per- 
sonnel des receveurs chargés de le percepveoir. 

Voici les noms des trois receveurs généraux chargés de la perception : Maistre 
Mathieu Beauvarlet , maistre Robert des Moulins et maistre Lymon Lebourrelier. 

Au nombre des villes et provinces entre lesquelles l'impôt était réparti nous 
citerons les suivantes avec la quotité afférente à chacune d'elles et les noms de 
leurs receveurs particuliers. 

Le bas pays de Lymosin , R-P., Anthoine Grignon. xj c liv. 

Le hault pays de Lymosin , R-P., Guille Royart. xj c liv. 

Le pays de Poictou, R-P., Thomas Rannes. viij c liv. 

Le pays du Maine, R-P., Martin Belutreau. ij m. iij c liv. 

L'eslection de Lodun , R-P., Pommier. vij c liv. 

L'eslection de Saumur, R-P., Nicolas Pannuez. vij c liv. 

L'eslection d'Angiers, R-P., Jacques Lecamus. iij m. liv. 

La ville et eslection de Tours, R-P., Martin Ponthies. vij c liv. 

L'eslection de Vendosme , R-P., Pierre Peschard. ij c xxv liv. 
LavilleeteslectiondeChasteaudun,R-P.,MicheletFournier. ij c lxx liv. 

La ville et eslection de Chartres, R.-G., Denisot Lefin. v c xv liv. iiij s. ij d. 

La ville et eslection de Bloys, R-P., Martin de Fouerit. v c liv. 

Suit Testât de la despense de ladicte somme de cinquante mille livres tournoys, 
payée, baillée et distribuée aux personnes par les partz et pour les causes ou long 



Digitized by 



Google 



( 137 ) 

contenues et déclairéez en l'estat fait par ledict trésorier de la distribution d'icelle 
somme et en les lettres patentes sur ce faictes et expedieez par forme de rolle dont 
la teneur s'ensuit. 

René, par la grâce de Dieu , roy de Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, Per de 
France et duc de Bar, conte de Prouvence , de Fourcalquier et de Pymont, à noz 
amez et feaulx conseilliers , les gens de noz comptes à Angiers , salut et dilection : 
Comme monseigneur le Roy nous ait naguers octroyé pour nous aider au recou- 
vresment de nostre dict royaume de Sicile la somme de cinquante cinq mille livres 
tournoys à prendre en certains pays et contreez de son royaume plus à plain de- 
clairez en ses lettres patentes sur ce faictes , et pour recuillir et recevoir ladicte 
somme et en faire la distribucion ainsi que par nous soit ordonné, avyons 
commis nostre amé et féal conseillier et trésorier gênerai de noz finances en noz 
pays et terres de France James Louet^ savoir vous faisons que nostre dict conseil- 
lier et trésorier par nostre dict commandement et ordonnance à part, baillé et 
distribué selon Testât que lui avons envoyé signé de nostre main , ladicte somme 
de cinquante cinq mil livres tournoys en ce comprins la somme de trois cens cin- 
quante huit livres quinze solz que luy avons ordonné pour faire ladicte recepte et 
en tenir le compte aux personnes et pour les causes cy aprez declaireez, c'est 
assavoir : 

Voici les principales parties prenantes; mais remarquons tout d'abord que le 
frère du Roi René, le conte du Maine, figure pour vingt sept mille cinq cents li- 
vres, pour restitution de la somme de vingt mil ecuz « qu'il nous a prestez et 
» envoyez comptant, vallant à raison de vingt sept solz six deniers tournoys 
» pour escu. » 

A révérend pere en Dieu, nostre très chier et féal conseillier, l'evesque de Mas- 
seille , mil ducatz dont il a respondu àbiau cousin le cardinal de Rouen, qu'il avoit 
prestez à nostre dict très chier et très amé filz le duc de Calabre et dont ledict 
evesque de Masseille luy est obligé, vallant à raison de xxviij s. ix d. la pièce mil 
iiij c. xxxvj liv. x s. 

A nostre très chier et féal conseillier et premier chambellan leseigeur de Beauvau, 
senneschal de nostre pays de Prouvence , pour restitution de cinq mil escuz que 
l'année passée il print à Nantes de l'argent de biau cousin le conte de Vendosme , 
dont il est obligué à nostre dict biau cousin de Vendosme , et lesquels furent dé- 
livrez par lettres de change à nostre dict filz de Calabre avecques autres v mil escuz 
que biau cousin le duc de Bretaigne fist aussi lors délivrer a icelluy nostre filz, val- 
lant à ladicte raison de xxvij liv. vi d, cy pour escu, vi mil viij c, lxxv liv. 

TOME I. 18 



( 138 ) 

A nostre senneschal pour son voyaige qu'il fait présentement devers le Roy à 
Bourges xj c. xxxiiiij liv. x s. 

A nostre très chier et féal conseillier et chambellan le sire des Rochetes sennes- 
chal de nostre dict pays d'Anjou, pour les voyaiges qu'il a faiz à Guyse, à Paris, et 
de là en Prouvence , pour y porter les vingt mil escuz prestez par nostre dict frère, 
le conte du Maine, esquelz voyaiges ledict senneschal a vacqué par troys moys, 
et remit lesdits escuz , vi c. iiijxx vij liv. x s. 

A Antoine de Beauvau cinq cens livres en don par nous à luy faict pour luy 
aider à supporter ses affaires, pour ce v c. liv. 

A Nouel nostre tailleur cinq cens quarante une livres dix solz pour draps de laine 
et de soye qu'il nous a baillez, dont le senneschal de Prouvence luy est obligié de 
part de ladicte somme et de l'autre partie et de nous mandement certifficacions de nos 
chambellans et autres que voulons estre recouvertes par nostre dit , v c. xij liv. x s. 

Aux doyen et chappitre de l'esglise de Sainct Maurille d' Angiers vj c. xx liv. pour 
le paiement de la place que avons fait achater d'eulx pour faire l'ediffice de la chap- 
pelle Sainct Bernardin prez l'esglise des frères Mineurs d'Angiers , pour ce 
vj c. xx liv. 

Cette pièce ce termine ainsi : 

Lesquelles parties mont ensemble à ladicte somme de cinquante cinq mil livres 
tournoys, nous avons veues et visitéez de mot à mot et en sommes bien contens, 
non voulans que sur icellesne aucune d'icelles, ledict trésorier et commis soit tenu 
rapporter autre déclaration ou certifficacion que ce présent rolle; si vous mandons 
et expressément enjoignons par ces présentes que es comptes d'iceluy nostre tré- 
sorier et commis à laditte recepte vous allouyez laditte somme de cinquante cinq 
mil livres tournoys en rapportant seulement ce susdict présent compte quictancé 
de chacune des partz dessusdictes , fors en tant que tousche la part et pour le 
bailly de Rouen et sallaire des receveurs, cy mont m. iiij c. xxxvj liv. x s. et aussi de 
la partie deiij c. Lviij liv. xv s. pour ledict trésorier qu'il doibt retenir par ses mains 
comme dit est. Desquelles deux parties ne voulons estre rapporté quelconque dé- 
claration, quictancé ne certifficacion. Or ainsi nous plaist il et voulons estre fait. 
Donné en nostre cité de Masseille le xxvj e jour de mars l'an mil cccc soixante avant 
Pasques : ainsi signé, René. Par le roy, le senneschal de Prouvence et l'evesque de 
Thoulon gênerai dessusdict et autres presens. Allardeau. 



Digitized by 



Google 



( 139 ) 

Jehan, evesque de Thoulon, administrateur perpétuel du monastère de Perpignan 
gênerai conseillier du roy de Sicile sur le fait et gouvernement de toutes ses finan- 
ces, veues par nous les lettres patentes dudict seigneur par manière de rolle don- 
neez à Masseille le xxvj e jour de mars de Tan passé auxquelles ces présentes sont mi- 
ses soubz nostre signet, par lesquelles et pour les causes plus a plain en icelles con- 
tenues, ledict seigneur mande aux gens de ses comptes à Angiers que es comptes 
de James Louet, trésorier d'Anjou, commis à faire la recepte et distribucion de cin- 
quante cinq mil livres tournoys naguers octroyeez par le roy de France audict sei- 
gneur, pour luy aider au fait du recouvrement de son royaume, ilz allouent celle 
somme de lv m. francs , laquelle somme ledict trésorier ce commis a partie et dis- 
tribuée aux partz contenus audict rolle, consentons à l'enterrinement desdittes 
lettres tout ainsi et en la forme et mandement que ledict seigneurie veult et mande 
par icelles. Donné à Gardanne le xvj e jour de may, Fan mil iiij soixante et ung. 
Ainsi signé, Jehan evesque et geneml dessusdict 



Digitized by 



Google 



CHAPELLE ET CHANTRES 



DE 



LA ROYNE DE SICILE. 



1" MAI 1449, AU 30 OCTOBRE 1452. 



Le premier feuillet contient au recto la coppie collationnée sur trois originaux et 
signée parLambet et Benjamin d'une lettre d'Ysabelle, par la grâce de Dieu, reyne 
de Jérusalem et de Sicile, duchesse d'Anjou, de Bar et de Lorraine, contesse de Prou- 
vence, de Fourcalquier et de Pymont, donnée en son chastel de Tharascon le 
pénultième jour de mars l'an mil cccc quarante et huit, signée Ysabel. Et par la 
Reyne Gilles de Bourmont conseillier et maistre d'hostel. Elle veult et ordonne, de 
l'advis de son seigneur, que les deniers, revenus, prouffit et émolument des ta- 
bliers de son dict pays de Prouvence soient employez ou paiement de certain 
nombre de bons chappellains et chantres qui doresenavant , chacun jour, feront 
beaux sermons devant mon dict seigneur et nous, ou l'un de nous en l'absence de 
l'autre. Pour lesquelz deniers recevoir, cuillir et faire venir ens et les distribuer 
pour le fait de nostre dicte chappelle , comme dict est , soit besoing et neccessité 
comectre et ordonner homme à ce propre et à nous feable , qui en puisse et scache 
rendre bon compte et reliqua quant et où il appartiendra, savoir faisons que nous 
confians de la discrecion, prodomie et loyauté que par vraye expérience savons 
estre en la personne de nostre amé et féal secrétaire et receveur gênerai de noz 
finances Jehan de Vacincourt, icelui pour les causes et autres à ce nous nommons 
et aussi par l'advis de mon dict seigneur, avons commis et ordonné, comectons et 



Digitized by 



Google 



( 1*1 ) 

ordonnons par ces présentes à affermer, arrender et bailler le prouffit et émolument 
d'iceulx tabliers au plus offrant et dernier enchérisseur ou autrement en la meil- 
leure manière qu'il verra estre assez ou plus grand prouffit de mon dict seigneur et 
nous. Et les deniers qui en ysseront, recevoir, cuillir, amasser et les distribuer par 
noz lettres et mandemens ou payement de gaiges dessusdictz , jusques au nombre 
de douze chantres et au dessoubz comme par nous luy sera ordonné. Auquel Jehan 
de Yacincourt nous avons donné et donnons puissance , auctorité et mandement 
especial de contraindre et faire contraindre ceulx qui pour ce seront à contraindre 
tant du passé que pour l'avenir, pour aucune chose en est donc par toutes voyes 
et manières deues et raisonnables, comme il est accoustumé pour noz propres 
debtes; et que en son absence il puisse à ce comectre ung ou plusieurs gens qui 
aient semblable puissance et auctorité ; et en oultre pour ses paines et diligences 
qu'il pourra avoir au fait de ladicte recepte et distribucion d'icelle, nous luy avons 
ordonné , donné et tauxé la somme de vingt escuz d'or de gaiges par chascun 
an tant et si longuement qu'il s'entremectra dudict fait, que voulions qu'il prenne 
par sa main des deniers desdictz tabliers à comancer au premier jour du moys de 
may prochain venant que lesdictz chantres entreront en investiture. Et donnons 
en mandement à qui il peut appartenir prions et requérons ou senneschal , chan- 
celier, trésorier et autres justiciers et officiers de nostre dict pays de Prouvence, 
aux gens de la chambre des comptes ou autres comis ou à comectre à l'audicion 
des comptes dudict Vacincourt et iceluy d'eulx, se corne a luy appartend, ont de 
nostre présente ordonnance comission, voulenté et tauxacion, le facent, souffrent 
et laissent joyr et user plainement et paisiblement en rabatant et allouant en la 
despense de ses dictz comptes de ladicte recepte ses dictz gaiges en la manière 
dessusdicte. 

LETTRES PATENTES 1>U ROY RENÉ. 

René, par la grâce de Dieu, Roy de Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, de Bar et 
de Lorraine, conte de Prouvence, de Fourcalquier etdePymont, à touz ceulz 
qui ces présentes lettres verront, salut : Comme dez le moys d'avril mil cccc qua- 
rante et huict, eussions disposé et ordonné certain nombre de chappelains et 
chantres pour résider et servir en nostre chappelle et pour le payment de leurs 
gaiges et aussi du maistre de ladicte chappelle et autres choses ordinaires et extra- 
ordinaires neccessaires à icelle faire , convertir et employer les deniers, proffitz et 
emolumens des tabliers de nostre dict de Prouvence que par avant avoit çt prenoit 
nostre très chiere et très amée compaigne la Reyne. Pour lesquelz deniers recevoir, 
cuillir, lever et distribuer, pour le fait de nostre dicte chappelle , fust besoing et 
neccessité comectre et ordonner homme à ce propre et à nous feable qui en peust 



( U2 ) 

et sceust rendre bon compte et reliqua , savoir faisons que nous dez lors confians 
de la discrecion , preudomie, loyauté et bonne diligence de nostre amé et féal se- 
crétaire Jehan de Vacincourt , iceluy coinismes et ordonnasmes , comectons et or- 
donnons de nouvel par ces présentes de affermer, arrender et bailler le prouffit et 
émolument d'iceulx tabliers aux plus offrans et autrement en la meilleure manière 
qu'il verra estre à faire à nostre plus grant prouffit. Et les deniers qui en ysseront 
recevoir, cuillir, amasser et distribuer par noz lettres et mandemens en payment 
des gaiges et autres choses neccessaires pour nostre dicte chappelle ainsi que par 
nous luy sera ordonné. Auquel Jehan de Vacincourt avons donné et donnons 
puissance, auctorité et mandement especial de contraindre et faire contraindre 
touz ceulx qui pour ce seront à contraindre tant du passé que pour l'avenir par 
toutes voyes et manières deues et raisonnables, et comme il est accoustumé pour 
noz proppres debtes; et que en son absence, il puisse à ce comectre ung ou plusieurs 
gens qui aient semblable puissance et auctorité , des deffaux desquelz il sera tenu ; 
et qu'il puisse muer les comis à bailler lesdictz tabliers si bon luy semble. Et en 
oultre pour ses paines et diligences qu'il pourra avoir ou fait de ladicte recepte et 
distribuction d'icelle , nous lui avons ordonné , donné et tauxé , ordonnons, don- 
nons et tauxons par ces présentes pour ses gaiges par chascun an tant qu'il s'en 
entremectra la somme de quarante escuz d'or, argent ayant cours, lesquelz voulions 
qu'il preigne par sa main des deniers de ladicte recepte à comancer du premier 
jour de may dernier passé. Si donnons en mandement à noz senneschal , chancelier 
et autres justiciers et officiers de nostre dict pays de Prouvence, aux gens comis 
011 à comectre à l'audicion de ses comptes et à chascun d'eulx et come a luy appar- 
tenend que de nostre présente ordonnance, comission,voulenté et taxation, le facent, 
souffrent et laissent joir et user plainement et paisiblement , en luy donnant toute 
aide et faveur neccessaire et dont il les requerra pour le recouvrement des deniers 
desdictz tabliers, et en allouant en la despense desdictz comptes de ladicte recepte 
lesdictz quarante escuz d'or de gaiges, chascun an, en rapportant ces présentes 
ou vidimus d'icelle deuement fait pour une foiz seullement , car ainsi nous plaist 
estre fait, non obstant quelconques ordonnances, mandemens ou deffences à ce 
contraires. En tesmoing de ce nous avons fait mectre nostre scel à ces présentes. 
Donné en nostre chastel d'Angiers le xj e jour du moys de juing l'an de grâce mil 
quatre cens cinquante et ung. Ainsi signé, René. Par le Roy, le seigneur de Beau- 
vau , senneschal d'Anjou et l'evesque d'Orenge présens. 

Sur le registre est faite mention du collationnement sur trois originaux, elle 
est signée par Bernard et Benjamin. 

On lit ensuite : « Le compte premier de Jehan de Vacincourt secrétaire et treso- 



JDigitized by ^^O^lC 



( 1*3 ) 

» rier des finances de très hautte et très excellante princesse Ysabel , par la grâce 
» de Dieu Royne de Jérusalem et de Secile, duchesse d'Anjou, de Bar et de Lorraine, 
» contesse de Prouvence, de Forcalquier et de Pyinont, comis et ordonné par le 
» Roy et ladicte dame de la recepte et payment des chappelains et chantres de leur 
» chappelle, comme appert par les lettres patentes de institucion desdictz seigneur 
» et dame ci devant transcriptes , de toutes les receptes des deniers receuz par 
» ledict Vacincourt ou nom et comme comis dessusdict, depuis le premier jour de 
» may l'an mil quatre cens quarante neuf que ladicte chappelle fut instituée et 
» ledict trésorier ordonné ou dict office jusques au derrain jour d'octobre inclus 
» mil quatre cens cinquante et deux; et aussi de la mise et despense faicte par 
» ledict Vacincourt depuis ledict premier jour de may mil quatre cens quarante et 
» neuf jusques au derrain jour d'octobre mil cccc cinquante et deux, l'un et l'autre 
» joins présentement. » 

Suit l'état détaillé de la recepte : ( nous n'avons rien transcrit de ce chapitre qui 
nous a paru sans intérêt). 

DESPENCE. 

Et premièrement à Bertrand Feragus, Phelippe Boutillat, Jehan Lescandet , 
Pierre de Monade, Ondet Garin et Arnault Sperty, chantres de ladicte chappelle, 
la somme de quatre vings quatre escuz neufs , c'est assavoir à chascun d'eux six 
escuz qui sont trente six escuz , pour cause de leurs gaiges du moys de may mil 
quatre cens quarante et neuf qui est le commancement de leur ordonnance. 

Item , plus à chascun d'eux huict escuz à eulx ordonnez pareillemet pour chas- 
cun une robe , comme appert par un mandement acte platoire de la Royne, faisant 
mencion de plus grant somme, donné en son hostel Delaunay, le dixneufviesme 
jour de mars mil quatre cens quarante et neuf, cy rendu avecques certificacion 
de révérend pere en Dieu Fevesque d'Orenge , maistre de ladicte chappelle, donné 
le quatrième jour de juing l'an dessusdict; lesquelz iiijxxiiij escuz vallent à livre 
tournois à raison de xxvij s. vi d. pour escuz c e xv liv. x s. 

Aux dessus nommez chantres la somme de trente six escuz d'or neufs pour cause 
de leurs gaiges du moys de juing en suivant l'an dessusdict , qui est à ladicte raison 
de six escuz par moys , comme appert par ledict mandement rendu à court sur le 
prouchain précèdent article et certifficacion dudict evesque, rendu cy, donné 
le troisième jour de juillet mil cccc quarante et neuf, pour ce, cy des- 
pensé xlix liv. x s. 



( 1** ) 

Suit la mention delà dépense du mois de juillet pour semblables gaiges. 



Après la mention du paiement des mêmes gaiges pour le mois d'août, on lit : 
à iceulx quatre chantres, Phelippe Boutillat, Ondet Garin, Pierre Lescandet et 
Arnault Sperty, la somme de douze escuz à eulx ordonnez par ladicte dame en 
ce présent moys d'aoust oultre leurs gaiges ordinaires pour aydier a avoir des ves- 
temens , comme il appert par le mandement et certifficacion dudict evesque d'O- 
renge rendu cy devant xvj liv. x s. 

Aux dictz Phelippe Boutillat , Ondet Garin , Pierre Lescandet et Arnault Sperty, 
chantres , et frère Boullin Franquet , chappellain de ladicte chappelle la somme 
de vingt huit escuz d'or neufs pour leurs gaiges du moys de septembre ensuivant 
l'an dessusdict, c'est assavoir à chascun desdictz chantres six escuz et au dict frère 
Boullin quatre escuz , comme appert par ledict mandement rendu comme dessus 
et certificacion dudict evesque d'Orenge, donnée du troisième jour d'octobre l'an 
mil quatre cens quarante et neuf, cy rendue, pour ce. . . . xxxviij liv. x s. 

Mêmes notes pour les gaiges des mois d'octobre et de novembre. 

On lit ensuite : à Humbert, clerc desdictz chantres, deux escuz à luy donnez par 
ladicte dame pour avoir un gippon et une paire de chausses appert comme dessus, 
pour ce lv s. 

Mention des mêmes gaiges que ci-dessus pour les mois de décembre, janvier 
et février. 

On lit ensuite : au dict Pierre Lescandet , la somme de trois reaux a luy ordonnez 
par ladicte dame pour son voyaige de Saumur à Fegneux pour amener des chan- 
tres, appert comme dessus, pour ce , . . . . iiij liv. x s. 

A Phelippe Boutillat, Ondet Garin, Pierre Lescandet, Arnault Sperty, Nicolas 
Michon, Estienne de Sainct Germain, Jehan Louvet, chantres, frère Boullin, 
chappellain de la chappelle desdictz seigneur et dame, Humbert, clerc desdictz 
chantres, la somme de soixante une livres dix sept solz six deniers tournoys en 
quarante et cinq escuz neufs à eulx payez par ledict Vacincourt de l'ordonnance 
et commandement exprès de ladicte dame : c'est assavoir à chascun desdictz chan- 
tres, six escuz, au dict chappellain deux escuz, et audict Humbert ung escu, pour 
leurs gaiges d'avoir servi en ladicte chappelle au mois de mars mil quatre cens qua- 
rante et neuf, comme appert par le mandement de ladicte dame dopné en son 
chastel de I^aunay prez Saumur, le premier jour d'avril l'an dessusdict mil quatre 



Digitized by 



Google 



( U5 ) 

cens quarante et neuf. Cy par vertu d'iceluy et certifficacion dudict evesque 
d'Orenge, maistre de ladicte chappelle, dabtée dudict jour, le tout cy rendu a 
court, pour ce Lxj liv. xvii s. vi d. 

On lit, après un article semblable : 

A Mayndon , chantre , qui avoit esté mandé devers ladicte dame pour estre 
tenneuren ladicte chappelle et renvoyé pour aulcunes causes, la somme de cent 
dix solz en quatre escuz neufs à luy payez et ordonnez par ladicte dame , pour 
et en rescompense des despens qu'il avoit fait en venant, appert comme dessus, v 1 . x s. 

A mcssire Estienne, chappellain deBretaigne, la somme de quatre livres deux 
solz six deniers tournoys à luy ordonnez par ladicte dame pour ses despens et sal- 

laire d'avoir esté pour amener et faire venir ung chantre et estre ten- 

neur en ladicte chappelle, appert par ladicte ordonnance rendue cy devant et 
certifficacion dudit evesque donnée le vingt huictiesme jour d'avril l'an mil quatre 
cens cinquante, cy rendus, pour ce iiij liv. ij s. vi d. 

Au dict Arnault Sperty l'un desdictz chantres, la somme de trois escuz à luy 
ordonnez et donnez par ladicte dame , oultre et pardessus ses dictz gaiges en res- 
compense des despens et voyaiges que ledict Sperty avoit fait de Saumur à Paris 
pour amener un tenneur, appert par ladicte ordonnance rendue comme dessus et 
certifficacion dudict evesque d'Orenge, dabtée du seiziesme jour de may mil quatre 
cens cinquante, pour ce iiij liv. ij s. vi d. 

Suit un article pour gaiges avec mandement de la Royne, donné en son chastel 
de Saumur le xvij* jour de juingn l'an dessusdict. 

A Phelippe Boutillat, OndetGarin, Arnault Sperty, Jehan Louvet, prebtres, 
Chassin, Estienne de Sainct Germain, Colas Michon, Pierre Lescandet, chantres, 
et le clerc de ladicte chappelle, le dix septiesme jour de juingn l'an mil quatre 
cens cinquante, la somme de quatrevingt quatre escuz neufs à eulx ordonnez 
par ladicte dame pour avoir des robes qui deues leur estoient ou dict moys de 
may dernier passé, comme il appert par le mandement de ladicte dame, donné 
du sizieme jour dudict moys de juingn et la quictance des dessusdictz , rendue cy, 
pour ce cxv liv. x s. 

Aux dictz chappelains et chantres, la somme de cinquante quatre escuz d'or 
neufs pour leurs gaiges du moys de juingn de l'an dessusdict mil quatre cens 
cinquante, qu'ilz ont semblablement servi dans ladicte chappelle; c'est assavoir: 
TOME I. 19 



( U6 ) 

Phelippe Boutillat vu escuz, Ondet Garin vu escuz, Arnault Sperty vu escuz , 
Jehan Louvet, prebtre, vu escuz, pour ce qu'ilz ontdict la grant messe par 
sepmaine. 

A Chassin Delaverse tenneur vin escuz , Estienne de Sainct Germain , vi escuz, 
Pierre Lescandel vi escuz et Colas Michon vi escuz, pour cause de leurs gaigesdu 
moys de juingn mil quatre cens cinquante, qu'ilz ont servi en ladicte chappelle, 
comme il appert par un mandement acte platotre de la Royne donné en son 
chastel de Launay le neufvieme jour de septembre ou dict an , certifficacion et 
quictance des dessusdictz, cy rendue , pour ce Lxiiij liv. v s. 

Suit une note pareille pour les gaiges du moys de juillet. 

Aux chappellains et chantres dessusdictz et autres personnes, la somme décent 
quarante six escuz pour les causes cy aprez declaireez, c'est assavoir : à Chassin De- 
laverse tenneur vingt quatre escuz pour ses gaiges des moys d'aoust, septembre et 
octobre mil quatre cens cinquante, qui est à raison de huict escuz par moys, à Phe- 
lippe Boutillat vingt ung escuz peur ses gaiges d'iceulx trois moys, qui est à raison 
de sept escuz par moys, à Ondet Garin vingt ung escuz pour semblables gaiges 
desdictz trois moys, à raison de sept escuz par moys, à Pierre Lescandet dix huict 
escuz pour ses gaiges desdictz trois moys, à raison de six escuz par moys, à Colas 
Michon pour semblables gaiges dix huict escuz , à Arnault Sperty pour ses gaiges 
desdictz moys d'aoust et septembre quatorze escuz, à Jehan Louvet pour sembla- 
bles gaiges desdictz deux moys quatorze escuz, à Estienne de Sainct Germain douze 
escuz pour semblables gaiges desdictz deux moys , à Jehan Regnard , prebtre , cinq 
escuz, pour ses gaiges dudictz moys d'octobre, à Jehan Buisson deux escuz pour 
ses gaiges des dix derniers jours dudict moys d'octobre , et à Henry chantre, deux 
escuz pour son sallaire d'estre allé en Bretaigne et faire venir deux aultres chantres 
pour ladicte chappelle; appert par un mandement de la Royne donné en son 
chastel d'Angiers le dernier jour de novembre mil quatre cinquante, certifficacion 
et quictance rendue comme dessus, lesquelles partz montent ensemble à la somme 
de cent cinquante neuf escuz, vallant ij c. vij liv. vij s. vi d. 

Aux dictz Phelippe Boutillat, Ondet Garin, Chassin Delaverse, Guillemart, 
nouveau chantre, Pierre Lescandet, Colas Michon, Jehan de Fontenoy et Pierre 
Barbier, chappelains et chantres de ladicte chappelle , la somme de quatre vingts 
escuz neufs qui valent à xxvij s. vj deniers l'escu , cent dix livres tournois, c'est 
assavoir: à chascun desdictz chantres x escuz àeulx ordonnez par ladicte dame pour 
leurs robes dudict moys d'octobre, comme appert par un mandement de ladicte 



Digitized by 



Google 



( 1*7 ) 

dame, donné en son chastel d'Angiers le dixhuictieme jour de novembre mil quatre 
cens cinquante, et quictancé des dessusdictz, rendu cy, pour ce en despense, cxliv. 

Nous avons remarqué, dans l'article suivant pour gaiges, ces mots : « A frère 
» Roullin , uug escu pour pappier à longue feulle qu'il a délivré au dict Pierre 
» Lescandet à faire des livres pour la chappelle, à luy pour cordon à relyer lesdictz 
» livres cinq solz, mandement du Roy donné en son chastel d'Angiers le xj e jour 
» de juingn mil cccc cinquante et ung. » 

Nous remarquons ensuite cet autre article : « A Aymon , maistre de la psallette 
» d'Angiers huict escuz pour ung livre en parchemin ou sont escriptes les passion 
» et évangiles de la grant sepmaine , lequel a esté mis en ladicte chappelle. » La 
date du mandement du Roy telle que dans la note précédente. 

A l'appui des titres de dépense qui viennent immédiatement, nous remarquons 
un mandement du Roy donné en son chastel d'Angiers le xvj e jour de décembre 
mil cccc cinquante et ung, et un autre donné en son chastel de Beaufort le x e jour 
de décembre même année. 

Vient ensuite cet article : « à Jehan Gasnot un escu pour festoyer un chantre de 
monseigneur d'Orléans , comme il appert par certifficacion dudict evesque d'O- 
renge, et mandement du Roy du xxij e jour de may mil quatre cens cinquante et 
deux. » 

DONS ET PENSIONS. 

A Phelippe Boutillat , chantre de ladicte chappelle , la somme de dix escuz à luy 
donnez par ladicte dame pour ayder à ses menuez affaires, comme il appert par le 
mandement de la Royne expédié en pappier donné en son hostel de Launay, leiiij e 
jour de may, l'an mil cccc cinquante, et quictancé dudict Phelippe. 

A monseigneur le senneschal d'Anjou , le jour de l'an mil cccc 

quarante neuf 4 la somme de quarante escuz d'or neufs en diminution 

de la somme de quatre cens florins que la Royne luy a ordonnez prendre par 
chascun an sur le revenu des tabliers , appert par la quictancé donné le xij e jour 
de janvier mil cccc quarante et neuf. 

A Gilles de Bourmont , conseillier et maistre d'hostel de la Royne , la somme de 
cent florins, monnoie de Prouvence à luy ordonnez semblablement de pension par 



1 Ces blancs existent sur le registre des Archives du Royaume. 



( «8 ) 

chascun an sur le revenu desdictz tabliers , qui est ici pour l'année mil quatre cens 
quarante et neuf, appert par les lettres patentes donneez de ladicte dame en son 
chastel deTharascon lexxvj e jour d'avril mil cccc quarante et neuf, et quictance 
dudict maistre d'hostel, le tout cy rendu à court, lesquelz cent florins valent à 
livre tournoys à raison de xv s. tournoy pour florin , pour ce. . . . lxv liv. 

À Jehan Thomas Racionnal de la chambre d' Aix la somme de quarante et sept 
florins pour certaine despense qu'il a faite en voyaiges à resjoindre tous les tabliers 
de Prouvence ensemble et les arrenter, pour ce que part d'iceulx estoient aliénez 
à plusieurs; appert par mandement de ladicte dame donné en son chastel d'Angiers 
le troysiesme jour de novembre l'an mil cccc cinquante et quictancé dudict 
maistre Jehan Thomas, escripte en pappier, donnée le x e jour du moys d'octobre 
1 an mil quatre cens cinquante. 

À Chassin de Hautresse tenneur la somme de vingt quatre escuzque ladicte dame 
luy a fait donner en don pour une foiz oultre ses gaiges, en rescompense d'un 
voyaige qu'il a fait en Picardie à faire venir des chantres par commandement du 
Roy et de ladicte dame. Il appert de ce par mandement donné en chastel d'Angiers 
le xviij e jour de novembre Tan mil cccc cinquante, et quictance dudict Chassin 
faicte du vxiiij e jour de novembre ou dict an. 

A l'evesque d'Orenge maistre de ladicte chappelle , la somme de cinquante escuz 
neufs pour ses gaiges de deux ans et demy qui sont de vingt escuz par an reparti 
à deux termes , dont le premier terme comence au premier jour de may mil cccc 
cinquante et l'autre terme au premier de novembre ensuivant. Cy pour cinq ter- 
mes comme appert par quictance dudict esvesque et mandement sur ce de ladicte 
dame donné à Angiers le xviij e jour de janvier mil cccc cinquante. 

Au dict Phelippe Boutillat chantre, ls xxiij e jour d'aoust l'an mil cccc cinquante 
et deux, la somme de trente escuz à luy donnez par ledict seigneur pour une foiz 
oultre ses gaiges ponr aidier à ses neccessitez et affaires et soy plus honnestement 
maintenir ou service dudict seigneur, appert par le mandement dudict seigneur 
donité en son hostel de Launay le xxiiij e jour de juingn l'an mil cccc cinquante et 
deux et quictance dudict Phelippe. 

DENIERS DONT LEDICT VÀCINCOURT DECHARGE ET NON RECEUZ. 

N. B. le chapitre dernier a été barré , et termine le onzième feuillet. 



Digitized by 



Google 



TABLE DES MATIÈRES. 



Pages. 

Avertissement I 

BIOGRAPHIE DE RENÉ D'ANJOU III 

Grandeur de la maison d'Anjou. . III 

Expéditions de Louis I et Louis II en Sicile IV 

Admirables règlements des États d'Aragon pour la succession royale. VI 

Naissance de René (i4<>8) VIII 

Son enfance. Epitaphe de Tiphaine , sa nourrice , . . IX 

Adoption de René par le cardinal de Bar. Détails sur son éducation. XI 

Mariage de René avec Isabelle de Lorraine (i4*o) XII 

René marche au secours de Charles VII • . . . XV 

Déclaration de René au duc de Bedfort (ifog) XVII 

Exploits de René et de Barbazan contre les Anglais (i4 a 9) • • • • XVIII 

Réunion des couronnes ducales de Bar et de Lorraine sur la tête de René XX 

Prétentions du comte Antoine de Vaudemont au duché de Lorraine. XXII 

Guerre de succession. Bataille de Bulgnéville (i43i) XXIV 

Captivité de René dans la tour de Bar (i43*) XXXI 

Traité avec le duc de Bourgogne pour la délivrance du captif (i433). 

Généreuse caution de trente seigneurs lorrains XXXII 

René à la cour de Savoie XXXIV 

L'empereur Sigismond accorde à René l'investiture du duché de Lor- 
raine (i 434) • XXXV 

René , fidèle à sa parole, rentre en prison (i435) XXXVII 

La reine Jeanne lui lègue en mourant la Sicile et la Provence. Défaite 

du roi d'Aragon par la flotte génoise (i435) XXXVIII 

Isabelle prend possession du royaume de Naples. Sa courageuse con- 
duite pendant la captivité de son mari (i436) XL 

René sort enfin de sa prison par un traité avec Philippe de Bourgogne. XLII 
Après avoir réglé les affaires de Lorraine et du Bar, il visite son duché 

d'Anjou (1437) XLIII 

Brillante réception de René en Provence (14^7) XLIV 



Digitized by 



Google 



( 150 ) 

Pages. 

s II réprime une émeute populaire contre les Juife (i438) XLVI 

Arrivée de ce prince en Sicile : enthousiasme des Napolitains (i438). XLVII 

Alphonse d'Aragon dispute à René la couronnede Sicile (i438 ài440« XLVHI 

Jeux deCastel-Nuovo : discours de Cyprien de Mer au roi René (i440- LVIII 

Lettre du doge Thomas Frégoze LIX 

Prise de Naples par Alphonse : lutte héroïque du roi de Sicile (i44 2 )- LXII 

Entrevue de Renéavecle papeEugène IV.Retour en Provence ( 1 44 a )- LXVI 

Mort de Louis d'Anjou, son second fils, et de la reine Yolande, sa mère. LXVII 
Traité de paix entre la France et l'Angleterre , conclu par les heureux 

soins du roi de Sicile (i444) LXVII 

Châtiment de la ville de Metz qui avait outragé la reine Isabelle. LXIX 
y Mariage de Marguerite d'Anjou avec Henri VI, roi d'Angleterre, et d'Yo- 
lande d'Anjou avec Ferry deVaudemont : brillantes fêtes de Nancy. LXIX 
René auprès de Charles VII. — Les deux rois abolissent la Féte des 

Fous, et réforment l'armée française (i445) LXXII 

Retour de René en Anjou. Sa bienfaisante et sage administration. LXXIV 

Tournoi de Razilly (r 447) LXXV 

Tournoi de Saumur. Curieuse relation des joutes (i448) LXXVI 

Tournoi de Tarascon (i 44g) LXXVIII 

René institue l'Ordre du Croissant (i448) LXXXIII 

Il marche une seconde fois au secours de Charles VII contre les Anglais. LXXXIV 

Relation en vers de l'entrée des deux Rois à Rouen LXXXV 

Mort de la reine Isabelle. Touchants regrets de son époux (i45a). . XCI 

Expédition de René en Lombard ie (i453) XCHI 

Il épouse en secondes noces Jeanne de Laval (i455) XCIV 

Il réforme la législation de l'Anjou et de la Provence (i456-i458). . XCV 
y Séjour tranquille de René en Provence avec Jeanne de Laval. Corres- 
pondance poétique avec Charles d'Orléans. Jeux de la Tarasque. XCVI 
Mort d'Alphonse ; René réclame vainement du pape Pie II l'investiture 

du royaume de Naples. Exploits de Jean d'Anjou à Gênes et en Sicile. XCIX 
René secourt inutilement son fils; perte du royaume de Sicile. Peste 

en Provence : humanité du bon roi (1460) CI 

Guerre du bien public. Le roi de Sicile s'efforce de détacher son fils 

Jean d'Anjou de la ligue contre Louis XI (i464-65) C1II 

Brillante conquête de la Catalogne par Jean d'Anjou , qui meurt au 

sein de son triomphe (1467-70) CVI 

y Heureux jours que René passe en Anjou. — Pèlerinage de la Bau- 

mette. — Ermitage de Reculée (1 463-69) CVIII 



Digitized by 



( 151 ) 



Pages. 

René favorise la renaissance des lettres CXI 

Traité de Péronne(i468). Déclaration du roi de Sicile (1469) . . . CXIII 

Mort de Nicolas d'Anjou (i473) CXVII 

Courage et revers de Marguerite d'Anjou (1461-71) CX VIII 

Louis XI enlève le duché d'Anjou au vieux roi de Sicile (i474) et le 
poursuit de sa déloyauté et de son injustice. Généreuse fermeté de 

JeanCossa CXXII 

René se retire en Provence et institue pour héritier son neveu, Charles 

du Maine (1474) CXXV 

Il récompense les services de ses fidèles serviteurs : lettres de noblesse 

données par le bon roi à Nodon Bardelin CXXVI 

Franchises et privilèges qu'il accorde à la ville de Marseille. . . . CXXIX 

Admirable lettre de Jean Binel (1/175) CXXX 

Exécution du juif Asturge (1476) CXXXIII 

René de Lorraine , petit-fils du roi de Sicile , défait Charles-le-Témé- 

raire sous les murs de Nancy (1 477)- Obsèques de ce prince. . . CXXXIV 
Derniers moments du bon roi; sa mort (1480). Douleur des Proven- 
çaux CXXX VI 

Le corps de René est apporté à Angers , où la reine Jeanne de I^aval 

lui fait ériger un magnifique mausolée (1481) CXL 

PIÈCES JUSTIFICATIVES CXLI1I 

Heures du roi René CXLIII 

Don du duché de Lorraine au duc de Calabre CXLVI 

Tableaux du roi René. . CXLVI1I 

Note sur son tombeau . CLII 

LETTRES DU ROI RENÉ 1 

Institution de l'ordre du croissant . . • 5i 

Testament du roi rené 83 

Testament de jeanne de la val iod 

Procès-verbal de la translation du corps du roi René 119 

Programme des obsèques 1 a4 

L'ordre et cérémonies observés à l'enterrement du corps et du cœur 

de René d'Anjou 126 

Compte des finances du roi de Sicile ( 1 460) • . . 1 33 

Chapelle et chantres de la royne de Sicile ( 1 449* 1 45a) 1 40 



Digitized by 



Google 



ERRATA. 



Pages. 


Lignes. 




VII 


39 


de la Gaudie, lisez : de la Gandic. 


X 


2 


démolisseeurs, lisez : démolisseurs. 


XLVII1 


30 


Albin de Villeneuve, lisez : Alban de Villeneuve. 


CXI 


38 


Mettre ; après de Gardanne, etc., et , après en latin. 


CXXI! 


12 


Mœurs, lisez : cueurs. 


CXLV 


39 


et un lion doré, lisez: un lion doré. 


53 


13 


representis celument, lisez : reprensit celement. 


62 


16 


chuvaliers, lisez : chevaliers. 


73 


2 


Si vous me cuidez , lisez : si vous ne enidez. 


74 


14 


xous, lisez : vous. 


75 


23 


conservations, lisez: conservation. 


76 


10 


Rourdigné, pour Bourdigne'. 


76 


39 


noudum f pour nonduni. 


77 


20 


Harancourt, pour Hnraucourt. 



entre le titre 
en regard de la 



AVIS AU RELIEUR. 

1 Frontispice. 

2 Dijon. 

3 Château de Tarascon. 

4 Château de Salon. 

5 Palais du roi René à Aix. 

6 Manuscrits de la Bibliothèque royale. 

7 Le Buisson ardent. 

8 Milieu du Triptyque. 

9 Volets du Triptyque. 

10 Encadrement du Triptyque. 

11 Volets extérieurs. 

12 Crosse de Saint-Nicolas, etc. 

13 Divine Comédie. 

14 Détails à gauche de la Divine Comédie. 

15 Prédication de sainte Madeleine. 

16 Adoration des Mages. 

17 Heures du roi René (bibliothèque de l'Arsenal). Musiciens. 

18 Id. Prière de la Vierge. 

19 ld. Procession. 

20 ld. Ruine de Jérusalem. 

21 Id. (bibliothèque de Poitiers.) Premières scènes de la Passion. 

22 Id. Baiser de Judas. 

23 ld. Crucifiement. 

24 ld. Résurrection. 



25 Sculpture du roi René. 

26 Triptyque sculpté en bois. 



et le faux -titre 
page XXX 
XCV1II 
CXXVUI 
CXXXVI 
CXLIV 
CXLVIII 
CL 
CUI 
8 
16 
20 
28 
32 
40 
44 
56 
64 
72 
76 
88 
96 
108 
112 
124 
132 



Digitized by 



Google 



ŒUVRES 

COMPLÈTES 



DU ROI RENÉ, 

Avec une Biographie et des Notices, 

PAR M. LE COMTE DE QUATREBARBES. 



Parmi les princes qui gouvernèrent l'Anjou, il y en eut un qui fut 
chevalier vaillant, mais toujours malheureux, grand artiste, mais tou- 
jours pauvre. Toutefois sa douce piété, son culte pour les femmes, la 
peinture et la poésie le consolaient de sa mauvaise fortune. Il était bien 
fait de sa personne. Rien n'égalait la fine naïveté de son esprit, la déli- 
cate tendresse de son cœur. Aussi tout le monde l'aimait. Les grands lui 
furent fidèles, et le peuple le nomma le Bon. C'est le seul de ses anciens 
maîtres dont il ait gardé le souvenir. 

Le roi René vit le jour dans le château d'Angers. Il se plaisait surtout 
au milieu des amis de son enfance; et quand Louis XI lui eut ravi la plus 
belle de ses provinces, il fut si fidèle à sa patrie, qu'avant de mourir il 
légua son corps à la vieille cathédrale de son duché, voulant ainsi que sa 
dernière pensée fût pour ceux qui avaient eu ses premières affections. 

Un Provençal, M. le vicomte de Villeneuve -Bargemont, écrivit, il y a 
vingt ans, l'histoire du roi René. Il appartenait à un Angevin de recueillir 
ses œuvres littéraires et artistiques; car il ne fut pas seulement le premier 
peintre de son temps, il en fut aussi le plus grand poëte. M. le comte de 
Quatrebarbes s'est chargé d'acquitter la dette de nos pères. A son instiga- 
tion, un artiste bien connu pour son intelligence des vieux maîtres, a 
visité depuis trois ans Marseille, Aix, Avignon, Dijon, Poitiers, Rennes, 
les diverses bibliothèques de Paris, toutes les villes, tous les lieux, qui 
recèlent eu leur sein une perle de notre royal artiste. 

D'un autre côté, M. Paulin Paris, membre de l'Institut, traçait de sa 



Digitized by 



Google 



plume savante l'historique de ces mêmes manuscrits. M. le chevalier 
Lautard, secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, offrait avec 
une bienveillance qui n'est égalée que par l'importance de son présent, 
une correspondance inédite du roi René, échappée comme par miracle 
aux orages de la Révolution. Enfin, pour que le titre d'œuvres complètes 
fût justifié , M. ChampoUion obtenait de Saint-Pétersbourg un fac-similé 
du délicieux poëme de Regnauld et Jchanneton, perdu pour la France 
depuis la dispersion des livres de Saint-Germain-des-Prés. Toutefois M. de 
Quatrebarbes réservait pour lui la plus pénible tâche, celle d'écrire la 
biographie de son héros et d'initier par des notices étendues à chacun de 
ses poèmes ou traités. Le lecteur jugera bientôt si l'auteur de l'introduction 
aux Chroniques de Bourdigné a su colorer un sujet également national 
d'un style plein d'une distinction et d'un éclat tout chevaleresques. 

Mais ce n'était point encore assez : si notre vieille cité eut la gloire de 
donner le jour au premier peintre français du quinzième siècle, elle a 
l'honneur de compter parmi ses enfants le premier statuaire du dix-neu- 
vième. Chaque ville de France a reçu son grand homme des mains de 
David; nous seuls, comblés de ses dons, joignons au regret de n'avoir 
rien demandé à son ciseau, la douleur d'assister, sans y découvrir un des 
nôtres, à la revue de cette noble phalange qu'enfanta son génie et qui 
commence si majestueusement par le grand Corneille et le grand Condé. 

M. de Quatrebarbes a consacré l'édition des œuvres du roi René à l'é- 
rection d'une statue. Le papier deviendra bronze. Un monument s'élèvera 
à l'aide d'un autre monument, M. David, embrassant ce projet avec son 
cœur de patriote et son âme d'artiste, a su revêtir une pensée généreuse 
d'une forme digne de l'admiration de tous et de la reconnaissance de ses 
concitoyens. 



CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION : 

Les œuvres complètes du roi René, avec une biographie el des notices par M. le comte de Quatrebarbes , 
et un grand nombre de dessins et ornements d'après les tableaux et manuscrits originaux, par M. Hawke , 
paraîtront en 4 volumes in 4° Jésus, qui seront composés au moins de cent feuilles d'impression et de cent 
lithographies. 

Chaque volume forme un tout complet. — Les deux premiers sont en vente. 

Prix du volume : 15 francs. 60 francs l'ouvrage complet. 
En prenant un volume on souscrit à tout l'ouvrage , qui sera terminé au plus tard en 1846. 
La souscription est ouverte : chez Cosnier et Lachèse, Pigné-Château, tous les libraires de l'Anjou , de la 
Lorraine et de la Provence, et au comptoir des Imprimeurs-unis , quai Malaquais, n° 15 , Paris. 



EXTRAIT DES PROCÈS -VERBAUX. 



DU CONGRES SCIENTIFIQUE DE FRANCE, 



ONZIEME SESSION. — ANGERS. 



Séance générale du 7 septembre 1863. 



M. le comte de Las- Cases, président, MM. les 
vice- présidents et secrétaires - généraux , suivis des 
membres du Congrès, se transportent à la Mairie , où 
la septième séance se continue à l'occasion de l'ex- 
position de la statue du roi René , que M. le comte 
de Quatrebarbes a bien voulu présenter au Congrès. 

Cette magnifique statue , au costume chevaleres- 
que , à la noble stature , est encore l'œuvre de notre 
illustre David. 

M. de Las Cases ouvre la séance et donne la pa- 
role à M. de Quatrebarbes , qui lit un fragment de 
la préface de son beau travail sur les œuvres iné- 
dites de René. 

Il fait observer à l'assemblée que le produit pro- 
venant de la vente de cet ouvrage est destiné à l'érec- 
tion d'une statue en bronze faite sur le modèle qu'il 
expose. 

M. de Quatrebarbes nous fait passer en revue les 
habitudes et les mœurs de la chevalerie. 

Rien n'est aussi gracieux que le fragment qu'il lit 
des amours de Regnault et de Jeanneton , poème 
composé par René lui-même et que la bibliothèque 
impériale de Saint • Pétersbourg possédait seule , 
avant que M. de Quatrebarbes , par l'entremise de 
M. Champollion , n'en eût fait venir une précieuse 
copie. 

M. de la Sicolière prend la parole : 
« Messieurs, 

» Cette solennité n'est pas une fête seulement pour la 
ville d'Angers, c'est one fête aussi pour nous tons, étran- 
gers à ses mura, mais non pas aux généreux sentiments 
qui raniment. Rien ne pouvait plus dignement consacrer 
le souvenir du Congrès scientifique que l'inauguration de 
la statue du bon roi René. Le roi René eut été heureux et 
fier de nous voir groupés autour de lui. Soyons heureux , 
soyons fiers d'assister à sa résurrection glorieuse au milieu 
de cette ville qu'il aima , de cette ville à laquelle il a légué 
son amour pour les sciences et les arts. René, d'ailleurs, 
appartient a la France tout entière. Il est à nous tous par 
sa bonté pour ses peuples , les services qu'il a rendus aux 
lettres, les ouvrages qu'il a composés, la loyauté chevale- 
resque de son caractère, la gloire douce et pure qui 
rayonne autour de son nom. 

» C'est une noble et patriotique pensée que celle de 
publier ses ouvrages inédits ou devenus introuvables; 
tous offrent un grand intérêt pour l'histoire des moeurs , 



des arts, de la littérature du XV* siècle. Les parties déjà 
terminées avec tant de soin et d'éclat, ce que vous venez 
d'entendre et d'applaudir, prouvent que l'exécution y ré- 
pondra pleinenent. Le projet de consacrer le produit de 
cette publication à l'érection de la statue de René en est 
le digne complément. Son image manquait à votre cité, 
Messieurs, à votre cité que l'immortel ciseau de David a 
peuplée de tant et si glorieuses figures. Grâce a la généro- 
sité de M. de Quatrebarbes, au concours empressé de 
votre grand artiste, à celui de tous ceux qui aiment l'étude 
et les arts, bientôt il s'élèvera de bronze sur une de vos 
places. M. de Quatrebarbes n'aura pas seulement enrichi 
votre ville d'un monument précieux, il lui aura rendu un 
grand souvenir; il lui aura légué une bonne action. Cest, 
permettez-moi de vous le dire, s'associer à la gloire de 
ceux qui furent bons, que perpétuer la mémoire de leurs 
exploits et de leurs vertus. 

» Pour nous , Messieurs , nous garderons de cette journée 
un profond souvenir. Si divers que soient les lieux de 
notre naissance, si opposées que puissent être nos idées 
sur certains points, nous n'avons tous qu'un même senti- 
ment pour aimer, pour admirer ce qui est bon , ce qui est 
bien , ce qui honore le pays. Tous , nous aimons la vieille 
gloire de votre vieux roi; tous , nous savons qu'elle ne 
pouvait être mieux comprise que par le noble cœur et la 
noble intelligence de M. de Quatrebarbes; qu'elle ne pou- 
vait mieux être traduite en traits vivants que par le ciseau 
de votre David. Tous, nous félicitons une ville qui peut 
se glorifier de pareils souvenirs, de pareilles vertus, de 
pareils actes et de pareils citoyens. » 

M. de Quatrebarbes se lève aussitôt et dit : 
« Messieurs, 

« Sous l'émotion inspirée par les éloquentes paroles de 
M. de la Sicotière, je ne puis que lui exprimer ma pro- 
fonde reconnaissance , et vous supplier tons de reporter 
sur la tête du bon roi René des éloges que je ne mérite 
pas, un hommage que je ne puis accepter; ici , au pied du 
monument élevé par le génie au courage malheureux, à la 
bonté et à la gloire, il ne peut y avoir que deux couron- 
nes, — la première pour l'excellent prince dont le souve- 
nir conservé dans le cœur des peuples qu'il avait tant 
aimés, est venu Jusqu'à nous, comme l'expression tou- 
chante des vertus chevaleresques, comme le dernier écho 
de la nationalité angevine et le dernier soupir de la harpe 
du troubadour; — la seconde, pour le grand statuaire 
qui éternise sur le bronze et le marbre tontes les gloires 
de la patrie. Grâces soient rendues à ce noble cœur dont 
le généreux dévouement n'est égalé que par son amour 
pour la terre natale. Un rayon de l'immortelle couronne 
des grands hommes reproduits par son ciseau est depuis 
longtemps descendu sur son front. » 

Ces paroles sont vivement applaudies. 



ANGERS, IMPRIMERIE DE COSNIER ET LACHÈSE. 



Digitized by 



Digitized by 



Google 



Digitized by 




23-, 



Digitized by 



Google 




Digitized by 




Digitized by 




Digitized by 




Digitized by 




Digitized by 







Digitized by